CHAPITRE DEUXIÈME
Parmi les autres articles indigènes qui se vendent dans ces bazars et qui méritent le plus d'attirer l'attention d'un étranger, je dois signaler surtout les burnous, les haïks et les belles couvertures de laine de l'île de Djerba et du Djcrid.
Les Im bouches en maroquin jaune ou rouge, qu'on y confectionne en grande quantité, sont aussi estimées que celles du Caire, mais moins que celles de Caïrouan.
L'art de la broderie compte quelques ouvriers fort habiles, dont les mains exercées savent façonner ces riches brocarts qui éblouissent tant les Orientaux et qui sont réservés à la grandeur et à l'opulence.
Par contre, certains arts plus nécessaires végètent dans une véritable enfance. La serrurerie, par exemple, y est fort peu avancée; l'armurerie est également bien en retard des progrès qu'elle a faits en Europe; ce qui le prouve, c'est que nos fusils de rebut et nos plus mauvais sabres sont avidement recherchés des indigènes. L'art de la bâtisse y est grossier; celui du charronnage est nul, etc.
Sans entrer à cet égard dans de plus grands détails, il est un fait que je ne dois point oublier de mentionner, c'est qu'à Tunis, de même que dans tout l'empire ottoman en général, une routine inflexible enchaîne les arts et les métiers dans une sorte d'immobilité qui les arrête dans leur essor. Toute amélioration, tout progrès qui contrarie la tradition et l'usage, n'est adopté par le musulman qu'avec une secrète et instinctive répugnance. Il ne cherche point à innover, même pour obtenir un avantage réel, et s'il voit quelque heureuse innovation s'accomplir sous ses yeux, il la subit plutôt qu'il ne s'en réjouit. D'ailleurs, elle lui arrive toujours apportée par un chrétien, raison de plus pour qu'elle lui devienne antipathique et suspecte. Toutefois, à la longue, il en comprend l'utilité, il s'y habitue, il s'y façonne, et la pratique finit par le réconcilier avec les améliorations qu'on lui avait d'abord comme imposées. Comme le nombre des
Européens va toujours augmentant dans la capitale de la Régence et que leur influence grandit d'autant, la civilisation et les arts de l'Europe s'y naturaliseront peu à peu et transformeront insensiblement cette ville, où tant de choses réclament des réformes urgentes. Actuellement, ce n'est qu'un immense village très-poussiéreux pendant l'été, trèsfangeux pendant l'hiver, et qui , pour mériter le nom de cité et surtout celui de capitale, aurait besoin d'un remaniement complet. Le quartier européen commence déjà à donner l'exemple; mais avant de songer à embellir cette ville, il faut d'abord la débarrasser de ses égouts infects et la pourvoir d'une eau plus abondante et meilleure que celle dont elle use maintenant. Elle est réduite, en effet, à l'eau de ses citernes, qu'alimentent les pluies de l'hiver et qui sont loin de fournir suffisamment, en été, aux besoins de ses habitants. Il y a bien deux fesguias ou réservoirs près de ses murs; il y a aussi autour d'elle plusieurs norias ou puits à roue et à godets; mais l'eau de ces réservoirs et de ces puits, à l'exception de celle du Hir-el-Kelab (puits des chiens) qui est la moins chargée de sel, est généralement saumâtre et peu potable.
Pour obvier, d'un coté, aux miasmes impurs qui s'exhalent de ces kandaks, et, de l'autre, à cette pénurie d'eau qui est si pénible et si préjudiciable à l'époque des grandes chaleurs, deux travaux importants ont été conçus et s'exécutent en ce moment sous la direction éclairée d'ingénieurs français et sous l'active impulsion que leur donne le patronage de M. -le consul général de France. Ces égouts à ciel ouvert vont, comme je l'ai dit, disparaître prochainement; prochainement aussi, le fameux aqueduc de Cartilage, rétabli, amènera à Tunis une eau intarissable et limpide qui circulera par mille canaux à travers la ville, coulera à flots de plusieurs fontaines, lavera les rues et répandra partout, par sa présence, la joie et la salubrité.