‹ Voyage archéologique dans la régence de TunisChapitre 2 sur 268 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Débarquement à U Goulettc. — Un mot sur ce bourg et sur le lac qui le sépare de Tunis. — Arrivée dans cette dernière ville.

Parti de Marseille le 6 janvier 1 860 , et après avoir relâché successivement à Stora et à Bône, le Kabyle, paquebot ù bord duquel j'étais monté, doublait, le 12 du même mois, vers les six heures du matin, le ras Sidi-Ali-el-Mekki, l'ancien promontoire d'Apollon. Ce promontoire forme, avec le ras Addar, jadis promontoire de Mercure, autrement dit encore cap Bon, situé à soixante-six kilomètres environ vers l'ouest-sud-ouest, l'immense golfe de Carthage, aujourd'hui golfe de Tunis.

La mer, qui depuis plusieurs jours avait été violemment agitée , s'était calmée pendant la nuit , et nous glissions rapidement sur la surface aplanie du golfe célèbre dans lequel nous entrions. J'attendais avec impatience qu'un rayon de l'aurore vint en illuminer les contours et percer la brume qui couvrait ces rivages où dorment les mines de tant de cités détruites. Derrière nous fuyait l'île Plane, appelée encore Kumela, la Corsura des anciens; dans un lointain obscur apparaissait, vers l'ouest, l'île montagneuse de Zeinhra, le Djamour-el-Kébir des Arabes, l\Egimurus des Grecs et des Romains. Bientôt nous distinguons le lac de Porto-Farina et les trois forts de cette petite ville. Un peu au sud du lac, l'embouchure de la Medjerduh, le fameux Bragadas de l'antiquité, se révèle ù nos yeux, sous les premiers feux du jour nuissant, par un courant jaunâtre que ce fleuve pousse fort avant dans la mer. « Non loin de là, me disais-je, gisent les

débris d'Utique, dont le nom même a péri daus la mémoire

des habitants actuels, mais qu'a consacré pour la postérité le souvenir toujours vivant de Caton. »

Cependant l'hélice du Kabyle continuait à fendre ces vagues (ju'ont sillonnées tant de flottes depuis le jour où le vaisseau de Didon fugitive; vint aborder sur ces parages, portant dans ses flancs tout l'avenir d'une ville nouvelle. Cette ville, dont les destinées ont été si grandes et qui a failli un instant, par l'épée de son Annihal, conquérir l'empire du monde, absorbait alors toute ma pensée, et plus je m'approchais des lieux qui furent jadis son berceau et qui depuis longtemps ne sont plus que sa tombe, plus les nombreux et mémorables souvenirs qu'elle rappelle se pressaient en foule devant mon imagination, plus aussi j'aspirais à contempler les derniers vestiges de sa grandeur évanouie.

C'est au milieu de ces réflexions et de cette attente que nous dépassâmes le cap Kamart; vingt minutes après nous étions en présence du cap et du village de Sidi-bou-Saïd , et bientôt le capitaine, me montrant du doigt quelques pans de murs gigantesques renversés le long du rivage, et, sur une colline solitaire, une petite coupole surmontée d'une croix : « Voici, me dit-il, les débris de Carthage; voici la chapelle de Saint-Louis, bâtie par la France sur le sommet de l'antique acropole de cette ville. »

Il n'en fallait pas tant pour m'émouvoir profondément. J'avais vu en Phénicie les ruines de lu patrie de Didon et de la métropole de Carthage; j'avais vu aussi, en Palestine et en Egypte, les traces du pieux monarque qui, en léguant à la France des revers, lui a légué néanmoins plus que de la gloire et des triomphes dans l'éclat sublime de ses vertus. Maintenant c'était l'ombre de la fille de Tyr que j'avais devant les yeux, fille qui fut plus puissante et plus illustre encore que sa mère ; et sur le tombeau de cette cité anéantie, planait, immortelle, l'une des plus pures personnifications de la France elle-même dans l'ombre vénérée du plus saint

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