CHAPITRE TROISIÈME
aime ù les relever et à leur rendre une sorte de forme et de vie éphémère, en les peuplant de souvenirs.
Cette évocation du passé sur le sépulcre solitaire d'une grande cité est sans contredit l'un des charmes les plus puissants des voyages, charme que je renonce ù décrire, parce qu'il a quelque chose d'indéfinissable.
Je n'entreprendrai donc point ici de dépeindre les impressions qui naissent en foule dans l'esprit, lorsque, après avoir franchi la plaine qui sépare Tunis de Carthage, on commence à distinguer les premiers vestiges et à parcourir l'emplacement de l'antique rivale de Rome. Ces impressions résultent à la fois de l'état actuel des lieux et de tous les souvenirs qui s'y rattachent. Sans l'histoire, en effet, la plupart des ruines parlent peu; avec l'histoire, au contraire, les restes d'un seul monument, que dis-je? une seule pierre a quelquefois une éloquence muette qui émeut et qui passionne. Si je voulais donc essayer en ce moment de donner au lecteur quelque idée de l'aspect général qu'offre aujourd'hui la plage à jamais fameuse où fut Carthage, en le conviant à s'asseoir un instant avec moi sur les ruines de cette ville, je devrais préalablement, pour faire jaillir de ces débris épars l'intérêt qu'ils renferment, exhumer de l'histoire et reproduire tour à tour à ses yeux les principaux événements dont ils furent le théâtre. Mais tout le monde connaît les admirables pages dans lesquelles l'auteur de {'Itinéraire de Paris à Jérusalem, avant de décrire les restes de la cité de Didon , retrace les différents actes du drame de Carthage, et raconte si éloquemment les destinées de cette ville depuis le jour où elle fut fondée par la princesse phénicienne, jusqu'à celui où elle vit, vingt et un siècles après, expirer saint Louis au milieu des décombres de ses temples et de ses palais détruits. Il serait par conséquent inutile, pour ne pas dire souverainement téméraire de ma
part, de reprendre un pareil sujet. D'ailleurs, il a été
depuis plus amplement développé par MM. Dureau de la Malle et J. Yanoski '.
S'il m'est, en quelque sorte, interdit d'exposer l'histoire de Carthaye, m'est-il davantage permis de décrire ses ruines? Après les nombreux, voyageurs qui m'ont précédé, et dont quelques-uns ont étudié longuement et minutieusement le terrain, en ont relevé, comme Fulbe, pendant des années entières, les moindres accidents, y ont pratiqué des fouilles aussi heureuses que savantes, comme plusieurs éminents archéologues, et en dernier lieu M. Beulé; ai-je bien le droit, moi qui nie suis proposé plus particulièrement de parcourir l'intérieur de la Tunisie et qui n'ai jeté sur l'emplacement de Cartilage qu'un coup d'œil rapide; , de parler à mon tour des débris de cette ville célèbre et de tous les problèmes qu'ils soulèvent? Assurément non; aussi n'ai-je pas la prétention d'apporter sur cette vaste question des vues nouvelles ou plus approfondies. Mais, de même qu'avant de m'cloigucr de Tunis, une curiosité invincible m'attirait d'abord vers Cartilage, de même ici, par une sorte d'acquit de conscience qui, je l'espère, m'absoudra auprès des savants, il m'est comme impossible, avant de m'engayer avec le lecteur dans le cœur de la contrée, de ne pas refaire de nouveau avec lui ce même pèlerinage archéologique, seul hommage que je puisse rendre aux mânes d'une grande cité, et en même temps seul moyeu pour moi de payer ma dette de voyageur.
Après avoir marché six kilomètres environ, au sortir de Tunis, dans la direction du nord-est, on arrive à un puits près duquel le propriétaire d'un petit café vous invite à faire halte, et qui marque un peu plus que la moitié du chemin que l'on a à parcourir avant d'atteindre les premières ruines importantes -de Cartilage. Dans la route que l'on a suivie jusque-là, on a eu presque constamment le lac de Tunis à
1 I," Univers pittoresque , Histoire de Carthagc.