‹ Voyage archéologique dans la régence de TunisChapitre 21 sur 268 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

sa droite ; à sa gauche on a , par intervalle , laissé derrière soi quelques bouquets d'oliviers d'une venue médiocre, et, la plupart, d'une vieillesse assez avancée. En hiver, le terrain est fangeux autour de ce puits ; c'est un véritable marécage d'où l'on a quelquefois grand'peine à se tirer; plus loin encore, on rencontre d'autres flaques d'eau et d'épaisses masses de boue à traverser, le sol étant bas et naturellement humide, par suite des infiltrations du lac. En outre, les pluies de cette saison sont souvent torrentielles, et, faute d'écoulement, elles détrempent profondément la route qu'elles ravagent.

Cinq kilomètres au delà de ce puits, avant de monter sur la colline de décombres où vivent quelques familles arabes, dans le petit village de Malga, on passe auprès des ruines d'un amphithéâtre, ruines fort peu importantes actuellement, mais qui, par la configuration même du terrain, laquelle offre la forme d'une excavation elliptique évidemment artificielle, ne laissent aucun doute sur la nature du monument dont il s'agit. Il est assez difficile, comme l'observe Falbe 1 , de déterminer exactement les dimensions de cet amphithéâtre. Il faudrait pour cela déblayer le terrain , qui est couvert de décombres. S. Gren ville Temple* donne à la plus grande longueur de l'ellipse trois cents pieds sur deux cent trente de large, et à l'arène cent quatre-vingts pieds dans le premier sens sur cent dans le second. Suivant Falbe, la plus grande longueur de l'ellipse serait seulement de deux cent quarante pieds , mesure qui me parait plus exacte.

Il est question souvent de cet amphithéâtre à l'époque des persécutions sanglantes que subit plus d'une fois l'Eglise de Carthage. Une foule de chrétiens y cueillirent la palme du martyre, déchirés par la dent des animaux féroces ou tombant sous le glaive des gladiateurs.

1 Falbe, Recherches sur Vemplacemenl de Carthage, p. 39.

* S. Grcnvillc Temple, Excursions in the Mediterranean , t. I fr , p. 106.

Qui n'a lu dans Ruinait 1 les pages admirables où sont racontées les morts glorieuses de tant de nobles et saintes victimes qui ont scellé de leur sang, en ce lieu, leurs croyances et leur foi? Parmi ces victimes, il en est une dont la figure resplendit entre toutes d'un éclat aussi doux que sublime, c'est celle de sainte Perpétue. En foulant les débris informes de cet amphithéâtre, je me représentais le trépas de cette héroïque jeune femme, qui, après avoir, comme fille et comme mère, brisé les liens les plus puissants à la fois et les plus tendres qui l'attachaient à la terre , affronta la mort avec une force et une sérénité d'âme égales à la grandeur de son sacrifice. Je me représentais également les dignes compagnons et la touchante compagne de son martyre, sainte Félicité, déjà couverts de sang et de blessures, se donnant mutuellement le baiser de paix avant de recevoir le coup mortel, en présence d'un peuple immense, ivre de pareils spectacles. Je les voyais tomber tour à tour, silencieux et résignés, sous le fer qui les frappait, et, pour couronner cet holocauste par une immolation plusieurs fois renouvelée, Perpétue expirant la dernière sans se lasser d'offrir sa vie, mais lassant la fureur de son bourreau, dont elle fut obligée de diriger elle-même la main tremblante et inexpérimentée.

Que de fois ce même amphithéâtre, quarante-sept ans plus tard, l'an 249 de notre ère, n'a-t-il point retenti de ces cris barbares : « Cyprien aux lions! Cyprien aux lions! » Aujourd'hui cette arène ensanglantée est retournée par la charrue; les caveaux où l'on renfermait les bêtes féroces sont détruits ou obstrués ; les gradins où se pressaient tant de milliers de spectateurs ont disparu totalement, et le souvenir seul de tous les drames sanglants qui y furent joués a survécu à cemonument anéanti.

1 Recueil de Ruinart, Acta primorum martyrum, p. 85 et tmr.

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