CHAPITRE TROISIÈME
Cette assertion ainsi énoncée a, selon moi, sa part de vérité, mais en même temps sa part d'erreur. Affirmer d'une manière absolue que ces citernes sont puniques, c'est, à mon avis, émettre une opinion que dément leur mode de construction. Non-seulement leurs voûtes, mais encore leur disposition intérieure semblent attester une origine romaine. Les grandes piscines de Palestine et de Phénicie, par exemple, les fameux réservoirs de Salomon près de Jérusalem et les nombreux birkets ou bassins creusés soit par les Israélites, soit par les Phéniciens, n'offrent que des rapports trèséloignés avec les citernes qui nous occupent en ce moment. Est-ce à dire pour cela que celles-ci n'ont été construites qu'à l'époque où l'aqueduc attribué à Adrien l'a été luimême et pour lui servir de réservoir principal? Mais alors, comment, avant Adrien, les Carthaginois pouvaient-ils se pourvoir d'eau? Outre les citernes particulières et les puits qu'ils avaient dû creuser en grand nombre, n'avaient-ils aucun système de vastes citernes publiques pour les besoins incessants et si divers d'une grande capitale? Cela n'est pas vraisemblable. J'incline donc à penser qu'une nécessité impérieuse les força à se construire de bonne heure des piscines publiques destinées à suppléer à l'insuffisance des citernes particulières et à recueillir les eaux pluviales. Ces piscines probablement ressemblaient à celles de la Palestine et de la Phénicie, et je m'imagine qu'elles consistaient simplement en de vastes bassins à ciel ouvert; plus tard, à l'époque romaine , elles furent voûtées et divisées , par conséquent , en plusieurs compartiments parallèles. Les citernes de Malga , si ma conjecture est fondée, sont donc puniques en ce qui concerne leur première origine, mais elles sont romaines par leur construction définitive.
J'ai déjà dit que l'aqueduc dont on fait honneur à Adrien y aboutissait. Cet aqueduc , l'un des ouvrages les plus gigantesques que les Romains aient exécutés en Afrique, amenait
à Carthage, par un canal tantôt souterrain, tantôt porté sur de hautes et magnifiques arcades, les eaux limpides de deux sources abondantes, celle du Zaghouan et celle du Djougar. Je décrirai plus tard, en leur lieu, les divers tronçons encore debout de cet aqueduc prodigieux qui , par un détour immense, franchissant collines et vallées, disparaissant et reparaissant tour à tour, selon les accidents du sol, versait sans cesse dans les vastes citernes de Malga une eau intarissable qui de là se répandait par de nombreux canaux dans la ville entière. Il est probable qu'un canal spécial se dirigeait vers l'amphithéâtre situé près de ces citernes, de manière à pouvoir transformer, quand on le voulait, l'arène en naumachie. La partie de cet aqueduc qui aboutissait aux piscines de Malga est maintenant presque entièrement détruite; on distingue seulement quelques vestiges des piliers qui soutenaient les arcades, vestiges qui se prolongent à travers la plaine jusqu'aux collines d'Ariana.
Près de ces piscines, on remarque les ruines d'une tour qui jadis en défendait l'approche. Falbe n'a pas manqué de la signaler, et il suppose 1 avec raison que la mosaïque grossière en cailloux dont elle est revêtue intérieurement, indique une construction postérieure aux Carthaginois.
M. Beulé, précisant davantage la date probable de cette tour, pense qu'elle a été bâtie après l'an 4*24 de notre ère, lorsque Carthage, qui pendant plusieurs siècles était restée démantelée, fut de nouveau, sous Théodosc le Jeune, environnée de murs.
o Les citernes*, dit-il, avaient été laissées en dehors de la nouvelle enceinte, parce que l'aqueduc très-élevé auquel elles se reliaient aurait servi de pont aux assiégeants si on les eut comprises dans les fortifications. Au moins voulut-on assurer la provision d'eau si nécessaire à une ville assiégée.
• Recherches sur Carthage , p. 31.
2 Fouilles a Carthagr, p. 48.