CHAPITRE TROISIÈME
Vers l'extrémité orientale de ce plateau s'élève la chapelle de Saint-Louis, au milieu d'un enclos entouré de murs. On sait que le bey Ahmed a concédé gratuitement à la France le sommet de la colline de Byrsa, pour y ériger un sanctuaire en l'honneur du pieux monarque qui avait consacré , par sa mort, sinon cet emplacement, du moins l'un des points de cette côte. Il est assez difficile, en effet, de préciser avec exactitude l'endroit où, le 25 août 1270, Louis IX rendit le dernier soupir. Quoi qu'il en soit, c'est au milieu des ruines de Carthage, où son armée était campée, qu'il succomba au fléau qui ravageait ses troupes. Mais indiquer nettement le lieu où se passa la scène sublime et touchante dans laquelle cet auguste monarque sembla bénir la France entière dans son fils Philippe et expira ensuite , humblement étendu sur un lit de cendres, c'est ce que, faute de renseignements contemporains bien précis, on ne peut, je crois, faire d'une manière incontestable. Toujours est-il que cette belle et sainte mort est l'un des plus grands souvenirs qui se rattachent à Carthage, et comme la colline de Byrsa est le point culminant de l'emplacement qu'occupait jadis cette ville, elle a été naturellement choisie comme le site le plus convenable pour le monument qu'on voulait y ériger. *
Cette chapelle , construite il y a une vingtaine d'années et inaugurée avec une certaine pompe en 1 842 , a été bâtie sur les ruines du temple d'Esculape, le dieu Esmoun des Phéniciens. Petite, et d'une architecture médiocre, elle ne répond nullement ni ù la grandeur du monarque auquel elle est dédiée, ni à celle de la nation qui l'a élevée. Depuis plusieurs années elle est fort mal entretenue, et la messe n'y est plus célébrée, même le jour anniversaire de la mort de saint Louis. Un pareil abandon est très -regrettable. Les musulmans vénèrent eux-mêmes encore la mémoire du roi franc qui les combattit, mais dont les vertus extraordinaires lui attirèrent, et sur les bords du Nil et sur les ruines de
Carthagc, l'admiration et le respect de ses farouches ennemis. Ils auraient donc le droit d'être étonnés si nous, Français et chrétiens, nous laissions comme tomber en ruines, avec cette chapelle , le culte pieux que nous devons à Tune des gloires les plus pures du christianisme et de lu France, et si nous semblions par là abdiquer, avec ce grand souvenir, la possession de la colline célèbre où nous l'avons comme localisé. Que si cette chapelle, à cause de ses proportions mesquines, devait plutôt être condamnée à périr que destinée à être réparée, il serait vivement a souhaiter qu'elle fut bientôt remplacée par un édifice plus vaste et plus digne tout à la fois de saint Louis et de la France, sanctuaire où chaque année, au moins, le jour anniversaire de la fête de ce monarque, toute la colonie française de Tunis serait officiellement convoquée pour assister à un office solennel en l'honneur de ce patron vénéré de notre nation.
J'insiste à dessein sur ce point, parce que si un peuple ne doit jamais se déshériter lui-même, à l'étranger, d'aucune de ses gloires, c'est surtout au milieu de l'empire ottoman qu'il doit les garder fidèlement, principalement quand elles offrent un caractère religieux, la religion étant considérée par les musulmans — et en cela je suis loin de les désapprouver — comme la base de la politique et comme le signe distinctif des nationalités.
Par une association d'idées qui honore singulièrement notre pays, et qui depuis l'époque des croisades s'est profondément enracinée dans leur esprit, ils ont l'habitude d'identifier sans cesse le titre de franc avec celui de chrétien ; c'est à nous à justifier et à maintenir cette habitude, et à inscrire toujours sur notre drapeau cette alliance intime du christianisme et de la France.
Ceux qui, en lisant ces lignes, s'imagineront qu'elles me sont dictées par un fanatisme aveugle, et que le meilleur moyen d'assoupir et d'éteindre celui des musulmans consiste