CHAPITRE TROISIEME
turé de l'ingratitude et de l'abandon d'Énée, oubliant ainsi qu'elle était reine et fondatrice d'empire, et que les soins de son étut naissant réclamaient d'elle qu'elle survécût à l'infidélité du héros troyen. Elle nous touche néanmoins et nous émeut profondément, et ce n'est pas sans attendrissement que nous relisons les plaintes, les regrets et les imprécations que Virgile met dans sa bouche, au moment où, sur le bûcher qui doit la consumer, elle va se donner le coup fatal. Mais, je l'avouerai franchement, quelle que soit la magie des vers du poète latin et l'éloquence des gémissements de Didon mourante, j'aime encore mieux, pour mon compte, l'énergique simplicité des paroles qui sont attribuées à la femme d'Àsdrubal, lorsque, à la vue de la fuite honteuse de son mari, tenant elle-même par la main ses deux enfants et promenant un fier regard, du sein des flammes qui commençaient à l'entourer, sur les ennemis qui l'assiégeaient et auxquels son grand cœur refusait de se rendre, elle adressa ù Scipion ces mots si connus qu'Àppien nous a transmis : • Romain , les dieux te sont favorables, puisqu'ils t'accordent la victoire. Souviens-toi de punir Asdrubal qui a trahi sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants. Les génies qui protégeaient Carthage s'uniront à toi pour cette œuvre de vengeance. » Puis, se tournant vers Asdrubal : « O le plus lâche et le plus infâme des hommes! s'écriu-t-elle , tu me verras mourir ici avec mes deux enfants, mais bientôt tu sauras que mon sort est encore moins à plaindre que le tien. Illustre chef de la puissante Carthage, tu orneras le triomphe de celui dont tu embrasses les genoux, et après ce triomphe, tu recevras le châtiment que tu mérites. »
(ju'il me soit permis de le dire, l'histoire ici me semble dépasser en grandeur la poésie, et la femme d'Asdrubal éclipse, à mon sens, la Didon de Virgile. Toutes deux, l'une à l'origine, l'autre à la chute de la même ville, nous apparaissent au sommet de lu colline de Byrsa expirant sur un
bûcher; mais l'une, qui devrait vivre pour ses sujets et pour le développement de la colonie qu'elle a fondée, se tue parce qu'un amant l'abandonne, dédaignant le cœur et le trône qu'elle lui offrait, pour aller, sous les auspices des dieux, jeter sur les bords du Tibre les fondements de la ville qui doit un jour détruire Carthage; seulement elle termine ses pathétiques imprécations par l'annonce prophétique du grand vengeur que l'avenir lui réserve dans la personne d'Annibal : l'autre s'immole également elle et ses deux enfants; mais c'est pour ne pas survivre et les faire survivre eux-mêmes à sa chère patrie, dont elle a défendu jusqu'à la (in les derniers restes et le dernier sanctuaire; elle meurt, et en mourant elle emporte intact avec elle l'honneur du nom carthaginois, qu'Asdrubal, son mari, venait de flétrir par sa lâcheté.
Le temple qui fut le théâtre de cet admirable dévouement, et qui fut alors détruit sans doute en grande partie, se releva ensuite de ses ruines ainsi que le péribole qui l'entourait, et dont les assises inférieures, encore en place, semblent remonter à l'époque carthaginoise. Ce nouveau temple reconstruit par les Romains a complètement disparu. Pour en exhumer quelques vestiges et essayer d'en retracer le plan primitif, il faudrait entreprendre sur l'emplacement même de la chapelle de Saint-Louis qui lui a succédé depuis vingt ans, des fouilles que cette chapelle rend actuellement impossibles. D'ailleurs, il est à croire que cette tardive exhumation n'aboutirait qu'à des résultats peu importants.
Ce temple était tout entier en marbre blanc et d'ordre corinthien , comme le prouvent les débris trouvés sur place par l'architecte français M. Jourdain, qui bâtit la chapelle de Saint-Louis, comme le prouvent aussi ceux que M. Beulé découvrit plus tard, en fouillant le palais qui avoisinait le temple. Ce palais, qui parait avoir été celui des proconsuls romains, était un édifice considérable dont M. Beulé n'a pu déblayer qu'une faible partie; ce savant a néanmoins reconnu