CHAPITRE QUATRIÈME
Visite au Bardo. — ■ Grande fantazia arabe.
Avant de commencer définitivement l'exploration de l'intérieur de la Régence, je me rendis deux fois au Bardo. C'est le palais où réside d'ordinaire le bev. Il est situé dans une plaine poudreuse en été et fangeuse en hiver, à deux kilomètres et demi environ au nord-ouest de Tunis. On passe, avant d'y arriver, non loin d'un fort isolé destiné à défendre la ville de ce côté, et puis sous les arches hautes et étroites d'un aqueduc moderne attribué aux Espagnols.
Ce palais, dont l'apparence extérieure est plutôt celle d'une caserne fortifiée que d'un château princier, est environné d'un mur et d'un fossé, et flanqué de tours et de bastions, la plupart en assez mauvais état de défense. Plusieurs corps de bâtiment agencés ensemble sans goût , com • posent cette sorte de caserne , dans laquelle les bevs aiment ù se retrancher comme dans un asile plus sûr que l'ancienne kasbah , et surtout que leur palais de ville.
A peine a-t-on franchi la porte qui se trouve près de la façade principale, qu'on entre dans une espèce de rue, bordée d'un côté par les dépendances du sérail, et de l'autre par une foule de boutiques étroites et chétives, où sont installés autant de marchands, dont lu présence forme en cet endroit une sorte de marché et de foire perpétuelle.
A l'extrémité de cette rue est le vestibule de l'apparte-
ment du premier ministre; puis une voûte sombre et tournante conduit à une première cour enfermée entre quatre murs élevés qui la font ressembler à celle d'une prison. Une antre voûte mène au harem. L'entrée du sérail est dans une seconde cour. On y monte par un escalier de quelques belles marches, et Ton arrive alors à une magnifique cour dallée en marbre, spacieuse et symétrique, autour de laquelle règne une galerie à arcades que soutiennent de jolies colonnes de marbre blanc. Le milieu de cette cour est orné d'une fontaine et d'un bassin.
Le trône du bey étincelle de dorures; il occupe toute la largeur d'une profonde galerie dont la porte est sur un côté de la cour du sérail. A l'entrée de cette même cour et donnant sur le vestibule , est une autre galerie destinée aux audiences de justice de Son Altesse.
Le bey donne ces audiences deux fois par semaine; dès le matin, tous ceux qui en appellent à lui envahissent les abords du palais.
On sait combien notre justice est lente et circonspecte, combien sa marche est prévoyante, quelquefois même embarrassée, à cause des entraves que la loi lui impose. De cette manière , elle risque moins de s'égarer, et ses pas sont plus assurés. Quand elle frappe, il est assez rare qu'elle atteigne un innocent. La justice musulmane est beaucoup plus expéditive et moins timorée. Le bey de Tunis, par exemple, termine à lui seul, dans une matinée, plus d'affaires que plusieurs tribunaux d'Europe réunis n'en pourraient examiner en une semaine. Les deux parties adverses plaident devant lui et exposent brièvement ce qui les concerne, sans l'intermédiaire d'avocats qui parlent en leur nom. Quand le bey croit avoir suffisamment saisi la vérité dans la cause qui lui est soumise, il prononce son arrêt, arrêt sans appel, et la sentence émanée d'une façon irrévocable de sa bouche souveraine est aussitôt exécutée.