CHAPITRE QUATRIÈME
Tout le monde comprend facilement les avantages et les inconvénients d'une manière de juger aussi prompte, pour ne pas dire aussi précipitée. C'est la manière patriarcale, pratiquée jadis par tous les souverains et même , jusqu'à une époque assez avancée de notre histoire, par les rois de notre monarchie. Quand le prince qui juge a la perspicacité pénétrante d'un Salomon et l'impartialité incorruptible d'un saint Louis, la justice ainsi rendue l'est aussi bien et cent fois plus rapidement, par conséquent entraîne beaucoup moins de frais qu'avec les lenteurs et les diverses combinaisons de notre procédure compliquée et savante; mais, d'un autre côté, si le juge, qui, en peu de temps, doit se prononcer définitivement et sans retour sur la vie et la fortune d'une foule d'individus, n'a ni les lumières nécessaires pour décider aussitôt en pleine connaissance de cause sur tant de graves questions, ni une droiture d'àme assez grande pour être au-dessus de toute partialité, on conçoit alors qu'une semblable manière de juger, si elle a l'avantage de ne pas faire traîner les choses en longueur, a aussi l'inconvénient de les terminer trop souvent d'une façon contraire à la vérité et à la justice. Tout dépend du caprice d'un maître absolu dont la volonté arbitraire est d'autant plus sujette à errer qu'elle se croit infaillible.
Le bey actuel, Sidi-Sadolt, est, dit-on, animé de louables intentions; il n'ignore pas combien d'abus il a à corriger dans ses États, et il désire y porter remède. Déjà même le commencement de son règne a été marqué par plusieurs actes importants et par plusieurs améliorations notables.
Son premier ministre, Sidi- Mustapha -Khasnadar, est depuis longtemps l'homme le plus influent de la Régence. Grec d'origine, musulman par ambition, il a su, à force d'habileté et de prudence, se maintenir au pouvoir sous plusieurs beys différents et garder même comme ministre des finances, ce qu'indique le titre de khasnadar, un poste
de confiance qui, en le préposant à la garde du trésor du bey, le place par cela même à la téte des affaires. M. le baron J. de Lesseps avait eu l'obligeance de me remettre une lettre de recommandation pour ce ministre, son vieil ami. Grâce à cette recommandation puissante, grâce aussi à celle de M. le consul général de France, Sidi- Mustapha, à qui je fus présenté par M. Baquerie, l'un des attachés du consulat, m'accueillit très-favorablement au Bardo , et il me promit tous les amar-bey ou ordres émanés de Son Altesse dont j'aurais besoin pour parcourir plus facilement la Régence. Il me promit également deux hambas, espèce de gendarmes qui forment la garde personnelle du bey et qui sont chargés d'aller porter ou exécuter ses volontés dans les différentes parties de ses Etats. Ils constituent un corps particulier qui est trèsfier de ses privilèges et qui souvent abuse de la terreur qu'il inspire aux populations, comme messager et instrument des ordres de Son Altesse, en les rançonnant à son profit.
Dans la cour du sérail et sous les galeries qui l'entourent, j'eus l'occasion, la première fois que je visitai le Bardo, de voir et d'étudier un peu la physionomie des principaux personnages, soit indigènes, soit européens, qui jouent un rôle de quelque importance à Tunis. Mais peu de jours après, ce palais et ses abords m'offrirent un spectacle beaucoup plus animé encore, par suite de l'arrivée du général Khayr-ed-Din, qui apportait au bey, de la part du sultan, son finnan et son caftan d'investiture.
Bien que les beys de Tunis soient maintenant, en réalité, indépendants de la Sublime Porte, et que l'hérédité, par ordre de primogéniture, soit devenue un droit et un privilège exclusif de la famille du bey actuel, néanmoins, au moment où ils montent sur le trône, il est toujours d'usage que, comme signe de vassalité, ils envoient un présent assez considérable à leur suzerain le sultan , et celui-ci semble consacrer, en retour, leur avènement par la remise d'un tir m an et