‹ Voyage archéologique dans la régence de TunisChapitre 39 sur 268 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

d'un caftan d'investiture. Cette remise est ordinairement le signal de fêtes qui durent plusieurs jours. Comme l'arrivée de Khayr-ed-Din , rapportant de Constantinople la reconnaissance officielle de Sidi-Sadok en qualité de successeur du bey défunt, coïncidait avec la présence d'une petite armée campée autour du Bardo , sous les ordres du bey du camp , ces fêtes empruntèrent à cette réunion de troupes un éclat nouveau et furent célébrées par de grandes fantazias arabes auxquelles, en Tunisie, on donne habituellement le nom de melab.

Le bey du camp est, dans la Régence, l'héritier présomptif de la couronne. Il parcourt, chaque année, avec une armée de quatre ou cinq mille hommes, dans deux saisons différentes, le nord et le sud du beylik, le nord pendant l'été, le sud pendant l'hiver. Le but de cette promenade militaire est la perception de l'impôt. Le bey du camp règle en outre, chemin faisant, toutes les affaires qui sont soumises ù son arbitrage; il apprend ainsi à connaître les Etats et les hommes auxquels il est appelé à commander un jour.

Indépendamment de cette petite armée régulière campée autour du Bardo, et qui n'attendait pour se mettre en marche dans la direction du sud que la fin des fêtes qui allaient commencer, les principales tribus avaient député au bey pour cette circonstance solennelle de nombreux cavaliers dont le chiffre pouvait atteindre cinq à six mille hommes. La plaine qui environne le Bardo offrait alors l'aspect animé d'un camp. J'examinai ce camp avec d'autant plus d'intérêt, qu'il semblait personnifier la Tunisie entière, en me montrant réunis dans la même enceinte des représentants de toutes les tribus soumises au bey. Une chose me frappa, c'est l'apparence misérable de la plupart des chevaux que je voyais attachés au piquet devant chaque tente. Sauf les chefs, en effet, ces milliers de cavaliers accourus de tous les coins de la Régence étaient fort mal montés. Leurs chevaux inaigres et

efflanqués, dont beaucoup paraissaient exténués, tant par les privations de toutes sortes qu'ils avaient subies que par les longues marches qu'ils venaient d'exécuter pour arriver à Tunis, étaient loin d'égaler l'idée que je m'étais faite de ces chevaux numides si vantés dont ils sont néanmoins les descendants. Toutefois, lorsque les fantazias commencèrent, et que, suivant l'expression pittoresque des Arabes, la poudre se mit à parler, tous ces chevaux, oubliant leurs fatigues, s'animèrent soudain, leurs yeux languissants lancèrent des éclairs, et ces milliers de cavaliers, rivalisant ensemble d'entrain, d'habileté et de vitesse, exécutèrent pendant des heures entières, deux à deux, quatre à quatre, quelquefois même en plus grand nombre , des courses effrénées. Au moment où ils passaient avec une rapidité extraordinaire devant le palais et sous les yeux du bey, ils ne manquaient jamais de décharger leurs longs fusils en poussant ces cris gutturaux par lesquels ils semblent s'enivrer eux-mêmes, eux et leurs chevaux, et qu'ils ont l'habitude, dans leurs guerres, de faire retentir incessamment, afin de s'exciter au combat. Une centaine de cavaliers richement vêtus, armés de magnifiques yataghans et de fusils dont la crosse était ornée de nacre et d'élégantes ciselures en arabesques, se firent remarquer entre tous : c'étaient des chefs importants. Ils étaient montés sur de superbes coursiers au large poitrail, à la crinière ondoyante, a la queue fournie et flottante qui balayait en quelque sorte le sol. Des selles brodées avec art, des étriers argentés, de longues housses de soie de différentes couleurs, placées sur la croupe de leurs chevaux, les distinguaient facilement de leurs subordonnés, qui étalaient, au contraire, pour la plupart, tous les dehors de la pauvreté. Ils se livrèrent entre eux à de véritables assauts d'audace et de dextérité dans l'art de l'équitation. Je croyais assister à l'un de ces tournois du moyen âge que nos pères aimaient tant, et qui étaient le couronnement ou même le fond habi-

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