CHAPITRE SIXIÈME
s'étend humblement au pied des ruines colossales de l'amphithéâtre.
Le grand axe de ce monument présente une longueur de cent quarante-neuf mètres environ , et le petit une largeur de cent vingt- quatre. Sa hauteur primitive devait dépasser trente mètres.
Quand on l'examine extérieurement, on voit se dresser devant soi une magnifique muraille ovale construite avec de beaux blocs de grès parfaitement équarris et appareillés. Cette muraille est en quelque sorte percée à jour par trois rangs superposés d'arcades, éclairant de hautes et larges galeries, et flanquées à l'extérieur de demi-colonnes dont les chapiteaux sont corinthiens, ou du moins modelés, avec quelques légères différences, sur ceux de cet ordre. Le troisième étage était lui-même surmonté d'un attique, aujourd'hui aux trois quarts détruit et décoré de pilastres d'un style analogue. Les arcades des étages inférieurs y étaient remplacées par des ouvertures rectangulaires en forme de fenêtres.
C'est vers 1695, d'après la tradition arabe, que l'on commença à démolir la façade extérieure, jusque-là demeurée à peu près intacte. Une bande considérable d'Arabes révoltés s'étant retranchée, à cette époque, dans ce monument, comme dans un château inexpugnable, Mohammed -Bcy, pour les y forcer, et en même temps pour rendre impossible à l'avenir la transformation de l'amphithéâtre en forteresse, donna l'ordre d'y pratiquer une large brèche à l'extrémité occidentale du grand axe. Cette brèche, qui n'avait d'abord que l'étendue de trois arcades, a été ensuite très-agrandie, et depuis quelques années surtout , les Arabes de la localité s'acharnent avec une persévérance réellement déplorable à poursuivre l'œuvre de destruction commencée il y a cent soixante-sept ans. Ils extraient sans cesse de ce monument, comme d'une carrière inépuisable , de superbes matériaux de
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construction, soit pour leur propre usage, soit pour être vendus et transportés ailleurs.
Que si l'extérieur de l'amphithéâtre a déjà tant souffert des hommes, l'intérieur a suhi des mutilations et des ravages beaucoup plus considérables encore. Tous les gradins sur lesquels les spectateurs étaient assis, toutes les marches des escaliers, gradins et marches en pierre qui reposaient sur des voûtes en blocage , ont disparu complètement. On pourrait croire, au premier abord, que cet enlèvement date de l'époque même de la conquête arabe. En effet, sous le règne du khalife Abd-el-Melek-ben-Merouan , Tan Gî) de l'hégire (681) de notre ère), Tunis et Cartilage étant tombées au pouvoir des hordes musulmanes commandées par Hassan-ben- Nàman , une femme courageuse nommée Damiah , et plus connue encore sous le nom de la Gahena (la prétresse), osa s'opposer à la marche victorieuse des envahisseurs. Elle forma contre eux une ligue puissante des Grecs vaincus et des tribus berbères non encore soumises au vainqueur. La fortune favorisa sa valeur dans plusieurs combats; mais ensuite, contrainte de céder devant des forces supérieures aux siennes, Hassan-ben-Nàman ayant reçu des secours considérables, elle se retira dans l'amphithéâtre d'El-Djem, dont elle fit une véritable forteresse; par conséquent, on serait incliné à penser que dès lors les marches des escaliers et les gradins de la cavea furent enlevés, du moins en partie, pour boucher les nombreuses arcades des galeries inférieures, qui, autrement, eussent par leurs ouvertures donné accès à l'ennemi. Toutefois le passage suivant d'El-Bekri semble prouver que la cavea était encore intacte plusieurs siècles après, à l'époque où ce géographe florissait, c'est-à-dire l'an 1068 de l'ère chrétienne :
« D'El-Mehdiya à Sallecta, dit-il ', on compte huit milles,
1 Description de V Afrique septentrionale , trad. de M. de Slanc, p. 76-77.