CHAPITRE SIXIÈME
zon. Son disque empourpre projetant ses feux mourants sur la surface du monument, surface déjà dorée tant de fois par ses rayons, cet édifice gigantesque resplendissait en ce moment d'un éclat doux et majestueux. Les énormes blocs séculaires dont il est composé semblaient s'animer et palpiter en quelque sorte, si je puis dire, sous la teinte chaude et rougeàtre qui les revêtait : peu à peu la vie et la couleur parurent les abandonner avec la lumière du jour qui s'éteignait, et la nuit les enveloppa de son voile funèbre. Nous redescendîmes avec précaution du faîte de l'amphithéâtre et nous nous dirigeâmes vers la maison du scheik, qui, dans l'intervalle, avait préparé en notre honneur un festin arabe.
A huit heures trente minutes du soir, nous retournâmes à l'amphithéâtre, qu'illuminait alors un splendide clair de lune. Tous ceux qui ont été à Rome et qui ont pu contempler à loisir le Golisée lorsque la lune, dans son plein, l'éclairé de ses rayons argentés, savent quel effet prodigieux produit ce monument, déjà si étonnant par lui-même, dans de pareilles circonstances de temps et de lumière. Le silence solennel de la nuit, la solitude qui entoure cet immense édifice, les grandes ombres que ses innombrables arcades et ses belles lignes architecturales projettent au loin sous les pâles rayons qui en dessinent vaguement les formes, l'espèce de mystère qui semble habiter ses longues galeries, à demi plongées dans des ténèbres incertaines et dans une clarté vacillante, tout subjugue alors puissamment les regards et l'imagination , tout invite en même temps l'âme au recueillement intime de la méditation et aux transports expansifs de l'admiration. Et puis, les souvenirs sacrés et profanes qui peuplent cette enceinte où se pressaient jadis tant de milliers de spectateurs, et cette arène à la fois rougie par le sang de tant de gladiateurs et purifiée par celui de tant de martyrs, se présentent comme d'eux-mêmes à la pensée.
Si l'amphithéâtre d'El-Djem, dont l'origine même est
incertaine, bien qu'on l'attribue généralement a Gordien l'Ancien , n'a pas le privilège d'évoquer autant de souvenirs, l'impression qu'il fait naître , considéré par un beau clair de lune, m'a paru aussi vive et aussi profonde que celle que j'avais éprouvée à Rome en visitant le Colisée dans des circonstances semblables. Tous les Arabes d'El-Djem s'étaient retirés dans leurs demeures. Pas une voix, pas un cri, si ce n'est, par intervalle, le cbant lugubre du hibou, hôte ordinaire des vieilles ruines, ne troublait le silence de l'amphithéâtre. Nous errâmes longtemps dans son arène et sous ses galeries désertes. La lune, en se jouant à travers ses portiques, ses brèches immenses, ses voûtes à demi écroulées, produisait des effets d'ombre et de lumière qui avaient quelque chose d'indécis et de fantastique. A dix heures, nous regagnâmes le gitc qui nous attendait.
6 février.
Le jour n'était point encore levé complètement que nous nous dirigions de nouveau vers le même édifice. Nous désirions, du haut de la galerie supérieure, saluer pour la dernière fois ce monument, au moment où le soleil le dorant de ses feux naissants, en ferait ressortir avec éclat et l'ensemble et les moindres détails. A l'apparition de cet astre au-dessus de l'horizon , ce fut comme une illumination soudaine de l'amphithéâtre. Il se teignit tout à coup d'un reflet rose éblouissant. Je distinguai alors très- nettement les diverses inscriptions berbères et arabes signalées déjà par plusieurs voyageurs. Elles sont, en général, gravées peu profondément dans la pierre. A coté de quelques-unes sont figurés assez grossièrement des poignards et des yataghans.
Redescendus dans l'arène , et après avoir jeté un dernier regard sur cet édifice, considéré à juste titre comme l'une des merveilles de l'Afrique , nous allâmes examiner les ves-