CHAPITRE PREMIER. H
ville s'est singulièrement agrandie et qu'elle ne cesse de verser dans ce bassin , ainsi que dans un réservoir commun , toutes les immondices de ses kandaks (on appelle de la sorte ses égouts), ce lac s'est peu à peu encombré d'une vase fétide qui s'accumule insensiblement et qui finira, à la longue, par le combler si on n'y remédie point. On remarque çà et là un grand nombre de bas-fonds qui ne sont recouverts que d'une légère couche d'eau , et qui , à l'époque des grandes chaleurs ou quand les vents font refluer le lac vers la Goulette, demeurent à sec et exhalent alors des miasmes pestilentiels. Les barques qui le traversent doivent avoir soin de suivre fidèlement un chenal qui est indiqué par des pieux plantés à droite et à gauche dans un limon épais. Ce chenal est lui-même peu profond : s'il était élargi et creusé plus profondément, s'il devenait, en un mot, un véritable canal navigable poussé d'un côté, en mer, jusqu'à la ligne de mouillage des gros bateaux, et de l'autre jusqu'à Tunis, où Ton établirait un port, on conçoit sans peine que l'importance commerciale de cette ville s'accroîtrait alors rapidement. Mais un pareil projet, qui a déjà été proposé plusieurs fois par des Européens à des beys différents, n'a jamais été réalisé.
Desfontaines 1 observe que les Tunisiens n'ont ni le pouvoir ni la volonté de l'exécuter, et qu'ils regardent même le peu de profondeur du lac comme leur sauvegarde contre les puissances chrétiennes. Que les Tunisiens ne puissent pratiquer ce canal et creuser ce port sous les murs mêmes de leur ville, à moins qu'ils ne soient fortement secondés dans l'accomplissement de ce grand travail , c'est ce que j'avouerai volontiers; mais qu'ils s'imaginent être par là plus à l'abri d'une invasion ennemie, c'est ce qui me semble très-contestable. En effet, il est reconnu généralement par tous ceux
' Desfontaines, Voyage dans les régences de Tunis et d'Alger, p. 89.
12 VOYAGE EN TIMSIE.
qui ont examiné la rade, qu'elle offre plusieurs endroits commodes pour un débarquement de troupes. Or, une armée ennemie qui aurait débarqué son matériel d'artillerie pourrait se dire maîtresse de la ville; ses remparts, ses bastions et ses forts, dans l'état où ils sont maintenant, ne pourraient pas opposer longtemps une résistance sérieuse. Tunis n'a donc rien à gagner, pour sa propre sûreté, à n'être point directement attaquable par une flotte. D'ailleurs, en augmentant les fortifications de la Goulette et en interdisant le passage de son canal à tout navire de guerre étranger, elle pourrait, sans crainte pour elle-même et au contraire avec un immense avantage pour son commerce, avoir sous ses murs un excellent port marchand, ce qui faciliterait singulièrement les embarquements et les débarquements, lesquels, dans l'état actuel des choses, sont longs et dispendieux. Que l'on calcule, en effet, le temps qu'exige et les frais que nécessite le chargement ou le déchargement d'un navire dont le point de mouillage est si éloigné de Tunis. Mais il faut, d'un autre côté, reconnaître que les Tunisiens ayant laissé, depuis tant de siècles, leurs ('goûts s'écouler dans le lac, qui est devenu ainsi une sorte d'immense sentine, ce ne serait pas une petite besogne que de le curer si tardivement et d'y entreprendre ensuite les travaux dont j'ai parlé.
Je m'embarquai à une heure à la Goulette, sur un bateau plat appelé saudal dans le pays et muni d'une voile latine. Celle-ci fut aussitôt déployée ; mais bientôt le vent venant à tomber elle s'affaissa sur elle-même, et les matelots furent contraints de recourir à leurs perches pour faire avancer la sandal. Comme par ce moyen nous ne marchions qu'avec une extrême lenteur, je pus contempler à loisir et beaucoup plus longtemps même que je ne le voulais, l'admirable panorama qui se déroulait devant mes yeux. A ma gauche se dressaient à l'horizon les montagnes escarpées de Ilaminamel-Lif, de Bou-Kourneïn et de Rossas, à ma droite s'éten-