CHAPITRE SEPTIÈME
Dirigeant ensuite mes pas vers le cimetière catholique, situé plus près de la mer, à l'est du précédent, je ne parcourus pas sans une secrète émotion cet enclos solitaire où , parmi les noms des morts qui y reposent, je reconnus ceux de plusieurs Français.
il février.
En allant saluer pour la dernière fois le khalife Sidi- Mohammed-bou-Achour, je le trouve rendant la justice. Il venait de condamner un voleur à recevoir cent coups de ha ton , et deux chaouchs étaient en train d'infliger ce châtiment au coupable, qui, suivant la coutume musulmane, subissait immédiatement sa peine sous les yeux mêmes de son juge. On sait que, dans l'empire ottoman, ce supplice est ordinairement appliqué sur la plante des pieds.
Près du khalife était un fini, bien connu à Sousa. Celui-ci habite Dar-el-Bey. Là, se promenant sans cesse dans la cour, il répète presque continuellement d'une voix de Stentor le même cri, qui n'est autre chose qu'un commandement militaire. C'est, en effet, un ancien officier qui, depuis quinze ans, est atteint d'aliénation mentale.
Si la folie est fort mal soignée par les musulmans, elle est, d'un autre côté, très-respectée par eux et entourée même de je ne sais quel caractère religieux qui la rend inviolable et sacrée. En vertu d'un pareil préjugé, ce fou jouit à Sousa d'une grande considération. Pendant les heures même où le khalife siège pour juger, il peut impunément troubler les séances par la répétition éternelle et monotone de son commandement favori. Sidi-Mohammed-bou-Achour ne cherche nullement à se débarrasser de cet hôte incommode. Au contraire, à l'exemple de la multitude, il le vénère tout le premier. Ce respect pour la folie est quelquefois poussé par les musulmans jusqu'aux dernières limites de l'absurdité. Il n'est pas rare de voir errer dans les rues des cités de l'Afrique ou
de l'Orient des fous dans un état de nudité complète , se permettant publiquement envers les passants des libertés ou plutôt des licences abominables, sans que personne les en empécbe. Le viol même leur est permis. Que dis-je? les femmes qui ont subi leur contact impur s'imaginent quelquefois avoir reçu du ciel une grâce toute particulière et ne rougissent pas de s'en vanter comme d'une faveur providentielle. C'est que les fous ne sont pas pour les disciples de Mahomet des êtres ordinaires. Ils leur attribuent des qualités supérieures et des communications directes avec la Divinité. La folie n'est pas à leurs yeux un affaiblissement ni une dégradation de la raison, mais c'est une sorte d'exaltation sublime des facultés mentales qui place ceux qui en sont possédés au-dessus de l'humanité et des lois qui régissent le commun des mortels.
Le même jour, M. Espina me conduit tour à tour chez les plus notables habitants du quartier franc. Parmi eux, M. Pittoretti me montre une intéressante collection, qu'il a réunie peu à peu, de monnaies et de médailles antiques trouvées dans la régence de Tunis. MM. Saccoman et Sicard me fournissent plusieurs renseignements utiles, ainsi que le brave commandant Bonaldi, Corse d'origine, qui est attaché depuis une vingtaine d'années au service du gouvernement tunisien.