CHAPITRE SEIZIEME
que je ne puis déterminer, l'appareil des pierres n'avant point de caractère bien distinct.
Après avoir jeté un coup d'œil sur cet antique ouvrage, qui, à lui seul, suffirait pour attester l'importance relative de ces deux îles à une époque reculée, nous cinglons vers la tour qui s'élève à la partie sud-ouest de l'île Gharbi.
Cette île, plus petite que la précédente, renferme également une grande scbkha; elle n'a qu'un seul village, appelé Mellita. La tour, non loin de laquelle je me fais débarquer, est aujourd'hui abandonnée. Mal construite, elle est d'origine sa raisiné et commence à tomber en ruine; sa hauteur est de ] 2 mètres. Quelques citernes et deux puits l'avoisinent.
Les deux iles Kerkennah sont l une et l'autre couvertes de palmiers; mais les dattes que fournissent ces arbres sont petites et peu savoureuses. Après avoir coupé la tète du palmier, les habitants recueillent la séve qui continue à monter, et qui forme une sorte de liqueur, connue sous le nom de lagmi , qu'ils affectionnent singulièrement. D'abord douce et sucrée, elle s'aigrit bientôt par la fermentation et devient alors très-enivrante.
On remarque également dans ces iles quelques oliviers, un peu de vigne, et là où le sol n'est pas trop sablonneux, des champs que l'on ensemence d'orge, de blé et de lentilles.
La longueur de la plus grande est de 25 kilomètres. Sa largeur est très- variable, parce qu'elle est très -découpée; mais elle peut être estimée en moyenne à 7 ou 8 kilomètres. Plusieurs îlots l'environnent. La seconde n'a que 16 kilomètres de long sur 7 dans sa plus grande largeur. Elle est de forme a peu près elliptique.
La population des deux iles réunies atteint à peine trois mille habitants, disséminés dans neuf villages différents. Les uns sont cultivateurs, d'autres bergers; mais le plus grand nombre s'adonnent à la pèche et à la marine. Presque tous aussi savent fabriquer, au moyen de l'alfa, qui croit en abon-
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(lance sur leur territoire, des nattes, des cordes et divers objets de vannerie.
Le poisson abonde autour de leurs rivages, et de tous côtés ils ont établi des pêcheries avec des branches de palmier enfoncées dans la mer, laquelle est généralement trèsbasse sur ces parafes. Ces branches forment des espèces de longues avenues où le poisson s'engajje, poussé par la marée, et qui le dirigent vers des cluunbres d'où il ne peut plus ensuite sortir. Mais la pêche la pliis productive est celle des éponges. Pour les retirer de la mer, les indigènes font usage d'une longue perche armée, à son extrémité, d'un crochet en fer qui leur sert à les détacher des rochers auxquels elles adhèrent. Lorsqu'elles sont hors de l'eau, elles sont recouvertes d'une pellicule fine et transparente. On les enfouit pendant quelque temps dans du fumier ou dans de la terre, afin de faire périr les petits animaux qui y sont renfermés. On les lave ensuite pour les nettoyer et les débarrasser des corps étrangers qu'elles contiennent; enfin elles sont transportées à Sfax, où elles sont vendues et de là exportées ailleurs.
Dans l'antiquité, ces deux îles s'appelaient, la plus grande, Cercina ou Cercinna, nom identique au nom moderne, et la plus petite, Cercinitis ou Cercinnitis. Agathémère 1 et Pline* parlent l'un et l'autre d'un pont qui les mettait ensemble en communication. J'en ai signalé les débris. La grande renfermait une ville libre et du même nom que l'ile. On n'a pas oublié que j'ai, après plusieurs autres voyageurs, mentionné les vestiges d'une cité antique près du fort abandonné au pied duquel j'ai débarqué en venant de Sfax.
Ce fut à Cercina qu'Annibal, obligé de fuir son ingrate patrie, se réfugia un instant, avant de chercher un asile auprès du roi Antiochus. Plus tard, cette île vit Marius,
1 AfjaUu'iiù'rc, 1,5.
a Pliii., V. 7.
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chassé d'Italie, débarquer furtivement sur ses rivages. A l'époque de la guerre de César en Afrique, ses adversaires y ayant rassemblé de grands approvisionnements de blé, il chargea le préteur G. Sallustius Crispus, si célèbre comme historien , d'aller s'en emparer.
Cercina fut le lieu de déportation de Sempronius Gracchus, l'un des nombreux amants de Julie, fille d'Auguste.
La Notice épiscopale de la Byzacène fait mention d'un episcopns Circùanus ou Cireinitanus. Il résidait probablement dans la capitale de la plus grande des deux iles.
Aujourd'hui , c'est aux îles Kerkennab que sont exilées d'ordinaire les femmes convaincues d'adultère et les filles publiques de la Régence qui ont encouru la vindicte de l'autorité. Depuis quelques années, néanmoins, on n'y a relégué qu'un très-petit nombre de ces malheureuses.
A deux heures, nous nous rembarquons pour Sfax, et vers cinq heures quinze minutes du soir, nous mettons le pied sur les quais de cette ville.
2 mai*.
Cette journée se passe en visites faites par moi a la famille Mattei , et en particulier à M. le vice-consul de France, aux bonnes sœurs de Saint-Joseph, au R. P. Augustin et au khalife. Je fais aussi de nouveau et pour la dernière fois le tour de la ville.
C'est, sans contredit, l'une des échelles les plus importantes de la Régence. Avec une administration meilleure et une plus grande culture du pays environnant, elle le deviendrait bien davantage encore. Les écrivains arabes, tels qu'El-Bekri et Edrisi, la citent avec admiration; ils vantent ses monuments, ses bazars, son commerce, ses tissus de laine, le nombre, la richesse et l'industrie de ses habitants. Depuis l'époque de ces deux écrivains, Sfax a sans doute singulièrement perdu, et son port n'est plus aussi fréquenté
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qu'il l'était alors. Toutefois, il est loin d'être abandonné; et l'heureuse position de cette ville, la fertilité de ses jardins, l'abondance de poissons et d'épongés que l'on pèche sur ses parages, ses rapports continuels avec Gafsa, qui la met en relation avec les oasis du Djcrid, ces causes et d'autres encore font cpie Sfax est moins en décadence que la plupart des villes de la Tunisie, et qu'elle en demeure toujours l'une des plus peuplées.