CHAPITRE VII
Angkor-Vaht: — féerie d'aspects; — ascension du monument. — Les basreliefs de la grande galerie. — Combats du Ramajana,— Le barattement de la mer de lait. — Les trois mondes. — Le roi Bautumo-Saurivong. — Bonzes, pèlerins et incurables.
Angkor-Vaht, la pagode royale, est le mieux conservé de tous les monuments khmers, et le seul dont on embrasse aujourd'hui l'ensemble d'un coup d'oeil. Cet imposant édifice dont Mouhot a cru pouvoir dire, dans un premier transport d'admiration, qu'il figurerait avec honneur à côté de nos plus vastes basiliques et
1 Ce dessin ne représente que le motif du milieu et les deux parties extrêmes de la vaste composition sculptée sur le mur de fond de la galerie Sud-EâL d 'Angkor-Vaht (Voy. p. 224 et 225). Dans cette galerie, le naga sans fin se développe sur une longueur de près de 50 mètres. La file de I personnages qui enserrent ses anneaux est coupée de dislance en distance par des géants polycéphales analogues à ceux qui retiennent sa tête et sa queue. Les personnages simples sont de demi-grandeur naturelle.
Le Musée Khmer possède le moulage de plusieurs parties de celle composition.
208 L'ARCHITECTURE KHMEtt.
qu'il l'emporte pour la grandeur sur toutes les œuvres de l'art grec et romain, occupe une étendue peut-être un peu moindre que Ponléay-Chma, et un peu supérieure à celle de Préa-Khan (d'Angkor) et de Méléa; il est, comme ceux-ci, entouré d'un parc, avec enceinte et fossé disposé de la même manière. Par une exception presque unique, sa façade principale regarde le
Angkor-Valit. — Vue d'ensemble.
couchant. Nous allons l'aborder de ce côté en dehors du parc. Au premier plan, une esplanade environnée de grands dragons à neuf tètes et de lions fantastiques; puis, une vaste nappe d'eau limitée par des quais, un pont flanqué de colonnades interrompues au milieu pour faire place à de larges escaliers descendant jusqu'au bassin (toutes les allées sont bordées de nagas, tous les escaliers sont garnis de lions étages); enfin,
comme fond, au lieu d'un simple gopoura de la pontéay, une belle galerie à colonnes ' s'allongeant sur le bord du sra avec trois entrées centrales surmontées de tours aux étages dentelés, et deux grands porches ouverts aux extrémités pour le passage des chars et des éléphants. Sur les côtés, des massifs de végétation ; dans le lointain, le groupe des cinq plus hautes préasats du temple, presque perdues au milieu d'innombrables cimes de palmiers. Tel est le spectacle imposant qui surgit soudain à vos yeux, comme par un coup de baguette magique, quand, débouchant de la voie tracée sous les sombres voûtes forestières, vous atteignez la ligne du fossé qui marque nettement la lisière de la grande futaie.
Le pont a 80 mètres de longueur. Franchissez-le, ainsi que la grande porte et le passage voûté dont j'ai fait mention, et arrêtez-vous près des piliers du péristyle intérieur qui donne sur le parc. Ici va vous apparaître le deuxième tableau de la féerie.
A un demi-kilomètre devant vous, au bout d'une avenue spacieuse que bordent de sveltes bouquets de borassus, de cocotiers, de bambous, se développe l'ensemble du temple. Sa masse pyramidale d'un gris luisant tranche sur la verdures ombre qui l'enveloppe. Le monument sort, pour ainsi dire, du sein des eaux ; il semble émerger des deux grands sras qui en baignent le pied3.
11 est divisé en trois étages : le premier composé d'une belle galerie à colonnes de 250 mètres de façade ; le second d'une galerie moins développée, avec fenêtres à balustres et hautes tours aux angles ; le troisième d'une galerie du même genre juchée sur un haut massif et dont les préasats, déjà plus élevées, sont dominées par la tour du sanctuaire.
Traversez maintenant la chaussée, en laissant de chaque côté un bel édicule dont les ruines disparaissent, à demi. sous le
1 D'après le commandant de Lagrée, cetle galerie servait probablement de lieu de réunion pour les courtisans avant les audiences royales. 1 Voy. p. 206.
Ht L'AUCHITECTURE KHMEU-
treillis envahissant de la végétation1. La nappe azurée des sras s'allonge en avant du temple ; au-dessus brille l'aire sableuse d'une esplanade bordée d'une assise de grès sculpté et d'une balustrade ; au milieu s'avance une terrasse en croix avec des dentelures et un entourage de colonneltes a ; celle terrasse précède l'entrée prin-
Ruinoa d'un do» édicules placés sur les cotés de la grande chaussée.
cipale et fait partie d'un premier soubassement ; celui-ci, tant extérieur qu'intérieur, n'a pas moins de 2,500 mètres de pourtour sur i mètres de hauteur : il est couvert de magnifiques moulures d'un dessin très- perfectionné, et il n'y a pas un décimètre de sa surface qui ne soit finement fouillé: rinceaux d'acanthe; gueules de dragon enguirlandées de feuillage; perles; fleurs épa-
1 Ces édicules servaient peut-etro de bibliothèques. ' Voy. p. 379 le plan de celle terrasse, et p. 231 le dessin des colonneltes qui la bordent.
nouies, disposées en rond, en losange, en ellipse; arabesques
Tcvada sur un pilastre d'Angkor-Valn.
encadrant de petites figures, et mille autres ciselures gra-:
cieuses ont ici transformé la pierre en une véritable dentelle.
Sur ce soubassement repose la première galerie d'enceinte, plus belle encore que celles de Ta-Prohm et de Méléa. Vue de près, avec sa colonnade terminée par d'élégants péristyles d'angle dont les piliers se profilent à jour sur la verdure et sur le ciel bleu, avec ses frontons et ses toits étages qui montent jusqu'à une hauteur de 20 mètres, en masquant le reste de l'édifice, cette galerie produit à elle seule un effet grandiose. Les piliers en sont couverts de sculptures : des dieux, des saints, des bayadères dans des ogives, des entrelacs, des rinceaux, des ornements innomés, qui se répètent du haut en bas. Chapiteaux, entablements, frises, abondent également en fins motifs ; c'est un prodige de délicatesse sculpturale.
A l'intérieur de cette première galerie, sont de vastes cours où Ton voit s'allonger des perspectives infinies de moulures profondes, de frontons flamboyants et de tévadas innombrables incrustées sur toutes les murailles.
Quatorze escaliers dont onze à ciel ouvert et trois sous des passages voûtés, qui donnent lieu à de petites cours à colonnes d'une très-grande richesse (Voy. page 11), conduisent — au haut d'un massif à double gradin — sur la terrasse qui porte la deuxième galerie, aux angles surmontés de tours.
En la traversant par la porte principale (suivant Taxe de l'Ouest à l'Est), on se trouve au pied d'un nouveau massif à trois divisions qui monte par une pente rapide à la hauteur de quinze mètres. Douze escaliers abrupts — trois sur chaque face — d'un effet aussi saisissant que grandiose, avec cent quatre lions étages et de superbes moulures, dissimulent cet escarpement. A la plateforme supérieure se trouve la troisième galerie. Des degrés par lesquels on y accède, l'œil embrasse un panorama merveilleux: toutes les constructions inférieures du temple, les bassins, l'immense parc avec son enceinte et ses fossés, et la campagne
environnante; mais ce spectacle éblouissant s'évanouit soudain
Restes d'une tour d'angle de la seconde galerie . dès qu'on pénètre dans l'enceinte supérieure dont les fenêtres
à balustres interceptent entièrement le champ.de la vue.
Nous sommes ici dans une grande cour aérienne, entourée d'un double cloître et coupée de deux galeries à jour. Du haut en bas de chaque pilier des colonnades, de chaque pilastre des tours, sont sculptés des dieux, des adorateurs, des saintes aux formes attrayantes, et, devant cette foule recueillie de personnages, déjà si loin de la terre et si rapprochés du ciel, on sent passer sur son front comme un souffle émané du sanctuaire. 11 est là en effet devant nous, surélevé sur un dernier massif à deux marches, à l'intersection des galeries à jour, avec lesquelles il se raccorde par une superposition de piliers formant péristyle autour de sa base. Ce sanctuaire est une magnifique préasat, ouvragée tout entière de riches sculptures, etdont la flèche demi-ruinée atteignait jadis la hauteur de 65 mètres. 11 est clos de toute part, on n'y voit aucune entrée apparente, et tous, prêtres et fidèles, se contentent de se prosterner au dehors devant les images dorées de Çakya-Moani qui sont figurées en bas-reliefs sur ses quatre portes.
Il va sans dire que chacune des œuvres d'art exécutées dans toutes les parties de cet édifice incomparable mériterait une mention à part. Ne voulant pas de nouveau m'étendre sur les détails, je me bornerai à parler de la muraille de fond de la grande galerie dont la longueur totale est de près de 1,000 mètres et sur laquelle règne une série ininterrompue de compositions en bas-relief comprenant des milliers de personnages.
Cette galerie, rectangulaire on le sait, est divisée en vingt-huit chambres, correspondant aux entrées d'angles et de milieu, et en huit salles longues de 50 à 100 mètres, comprises entre la double colonnade extérieure et le mur de fond sur lequel se développent les grandes scènes.
Dans la moitié nord, ce sont d'immenses combats, parmi lesquels on reconnaît des épisodes guerriers du Ramayana, cette lutte héroïque du roi d'Ayodia, Kama, septième avatar de Vichnou,
contre Ravana, roi de Ceylan, ravisseur de la belle Sila, son épouse. Mais ce n'est pas la légende telle qu'elle a été enfantée par l'imagination du poète hindou ; c'est quelque épopée fabuleuse où le génie khmer a vraisemblablement Tondu les exploits des dieux avec ceux des conquérants du Cambodge.
Dans cette multitude de guerriers qui prennent part à la lutte, ceux dont la tradition nous a conservé les noms sont aussi des
Armée en marche. (Bus-relief de la galerie d'Angkor-Vaht.)
héros du poème brahmanique. Jamais d'ailleurs Valmiki, si souvent interprété dans l'Inde, n'a rencontré d'artiste animé d'un souffle aussi puissant que le sculpteur khmer d'Angkor-Vaht.
Avant de nous arrêter aux détails de ces grandes scènes de guerre, notons quelques observations générales.
La taille des guerriers, lorsqu'ils représentent des rois ou des dieux, ne dépasse guère celle de leurs soldats; leur pose est superbe, parfois on dirait des héros d'Homère sculptés par quelque
grand artiste grec. Les divinités malfaisantes et les démons fantastiques ont, au contraire, la figure grimaçante et la stature de géants.
Reproduits dans les différentes phases du combat, les guerriers principaux s'y montrent dans des poses variées : tantôt ils se tiennent à l'arrière de leur char ou sur la croupe de leur monture, tantôt ils s'avancent jusque sur la tète de l'éléphant, ou sur le timon, en avant des coursiers, pour en venir aux mains à l'arme blanche ' ; enfin, ils ont pour cocher un personnage nain dans des poses pittoresques, et quelle que soit l'ardeur de la mêlée, ils sont toujours entourés de nombreux serviteurs qui, indifférents au combat, tiennent au-dessus de leur tête, parasols, chasse-mouches et autres insignes de la puissance.
Entrons maintenant par la porte principale, et tournons à gauche : c'est la mise en action du septième chant du Ramayana — le chant des combats. — L'armée des singes, auxiliaires du héros Rama, est aux prises avec les Iakshas ou démons ; la lutte est indescriptible, les guerriers enchevêtrés les uns dans les autres, combattent avec fureur.
« L'un frappe l'autre qui frappe celui-ci, renverse celui-là au même instant qu'il renverse ; celui-là prend celui-ci qui veut prendre , et tel mord tel autre qui mordait. »
La rage se trahit sur le visage des quadrumanes : les uns assomment leurs ennemis à coups de massue, les autres ouvrent leur terrible mâchoire, les mordent et les mettent en pièces.
« Broyés sous la force de ces poings qui écrasent comme le choc de la foudre, les chefs Iakshas tombent pareils à de grands arbres terrassés et cassés par le vent. »
Ici le héros singe Hounissi (Hanouman), dans une étreinte horrible, brise à la fois les reins de deux lions fantastiques attelés à des chars; plus loin, furieux, brandissant un quartier de roc
1 D'après Bastian, il y aurait là une convention ingénieuse par laquelle le sculpteur aurait représenté les progrès de chaque parti dans la victoire.
dans sa droite, de la gauche montrant l'ennemi, il entraîne un guerrier, monté sur ses épaules, à la rencontre d'un géant aux têtes multiples. C'est le premier des deux grands combats livrés par Rama à son terrible adversaire. Ravana a Tait un grand car-
nage de héros, il vient de repousser les assauts du singe Hanottman et de terrasser Laksouman, frère de Rama ; ces défaites successives n'ont fait qu'augmenter la colère du vaillant guerrier. Laissons parler le poète :
■ Voyant le courage du puissant démon et tant de héros des armées simiennes étendus sans vie, il courut sus à Ravana dans ce combat même. Alors, s'étant approché de lui : « Honte sur mon dos, lui dit le singe et dompte cet impérieux démon. — Oui, » répondit le héros qui, impatient de combattre et désireux de tuer son redoutable ennemi, monta vite sur le singe.
* Porté par Hanouman, comme Indra lui-même sur l'éléphant Aîravata, te monarque des hommes vit alors, dans le champ de bataille Ravana monté
sur son char. A cette vue, le héros à la grande vigueur, tenant haut son arme, de fondre sur lui comme jadis Vichnou dans sa colère fondit sur Vîrotchana ; et, faisant résonner la corde de son arc, au bruit tel que la chute du tonnerre, Rama, d'une voix profonde : ■ Arrête, arrête, dit-il, ô monarque des Yatavas,
Rama emporta par le singe Hanoumjui. (Musée Klimcr.)
a après un tel outrage que j'ai reçu de toi, où peux-tu aller, tigre des Raksasas, a pour te dérober à ma vengeance?
Ailleurs, c'est Vichnou en personne qui prend part à la mêlée. Son garouda l'emporte d'un vol rapide. Dans un élan superbe,
l'oiseau- femme renverse un char traîné par des bœufs, et terrasse à la fois quatre coursiers. Plus loin il éteint les flammes qui sortent d'un disque agité par un laksha1 debout surun rhinocéros;
Vicbnou emporté par le Garouda.
et de là il entraine son maitre au combat contre vingt autres divinités.
Voici encore le garotida, conducteur d'un cbar qui traîne un guerrier armé de l'arc et qu'entoure une sorte de disque plat?
Ici une divinité, montée sur un éléphant, en combat une autre
1 Phrabat Alhit (le soleil), dans sa lutte avec Phrabat Thossarat (le père de Rama), descend sur la terre sous la forme d'un disque dans un Vimana ou palais aérien. (Baslian.)
traînée par des dragons. Là, c'est un dieu emporté dans les airs
par le roi Serpent ; plus loin, un laksha dans un char traîné par un cerf unicorne, puis une autre divinité enlevée par un oiseau
fantastique moitié cygne, moitié aigle (peut-être la Hansa sacrée ').
' Voy. p. 224.
Ailleurs enfin, c'est le combat de Phra Phirout, roi prédécesseur de Rama à Ayouthia, contre Phrabat Iséasat qui, d'après la légende, tombe percé de quinze cents lances1.
Parmi les scènes qui décorent les petites chambres et qui sont
le plus souvent des tableaux isolés dans des cadres gracieux, citons des femmes cueillant des fleurs dans un jardin, des combats de coqs excités par des hommes ou des singes1,- des barques, Sita, au milieu de ses suivantes ? puis, dans une forêt, des groupes de saints personnages '; des adorateurs assis autour d'un pénitent qui tient à la main un trident, et au-dessus duquel planent des ermites barbus ailés. Ailleurs, un suppliant agenouillé, Ravana? qui dans sa détresse s'adresse à Sivaï
1 Voj. Bastian et le Soutra de Préa Ket Méaléa (traduction Aymonierj. * Vov. les bas-reliefs du Musée Khmer.
' Voy. p. 226.
Î2i L'ARCHITECTURE KHMER.
Entrons maintenant dans la galerie Sud-Est; la grande salle entière est consacrée à l'histoire du roi Serpent Ananta, histoire fameuse au Cambodge, puisqu'elle a été illustrée par ces fantastiques décorations des ponts d'Àngkor-Thom et de Préa-Kban. On voit d'ahord le monstre dans la mer, au milieu d'une foule d'autres
Une mêlée, — fias-relief du Musée Klimer.
serpents, de poissons, de crocodiles, d'amphibies, tous étudiés dans leurs plus minutieux détails. Puis le voilà enroulé autour du mont Mérou, l'axe du monde, que Vichnou, sous forme de tortue, soutient sur son dos pour l'empêcher de tomber jusqu'au fond de la mer. Les démons prennent le naga par la tète, les dieux par la queue ; leurs efforts contraires font tourner te Mérou, et, de la mer de lait ainsi barattée, sort l'Amriti ou
liqueur de l'immortalité. Sur l'enroulement du grand serpent est assise une divinité à quatre mains * ; du sommet de la montagne un petit personnage agenouillé regarde la scène avec curiosité, et des guirlandes de tévadas s'allongent d'un bout à l'autre de la salle pour représenter le ciel s.
D'après la tradition conservée par les bonzes, les bas-reliefs de la galerie Sud représentent les trois mondes; la muraille est
Femmes cueillant des fieurs dam un Jardin. (Bas-relief du Musée Klimer.)
divisée eo trois bandes horizontales : en baut, le ciel ; au milieu, la terre; au-dessous, l'enfer.
Sur la terre ce sont des scènes de la vie ordinaire : personnages se livrant à divers travaux, mères portant et caressant leurs enfants. Le tableau le plus important est celui qui représente le cortège du roi Rautumo-Saurivong, le fondateur d'Àngkor.
* Peut-être Siva, car ce dieu tient dans deux de ses mains un glaive et un crâne.
* Voy- p. â03.
D'un côté, des courtisans lui offrent des présents; de l'autre, il reçoit des sauvages agenouillés, caractérisés par une longue touffe de cheveux. Les seigneurs sont portés dans des litières. Arrivé devant un dieu à seize bras, monté sur un bœuf {peut-être Siva), le cortège se divise en deux parties. Les uns tombent dans l'enfer, les autres montent au ciel. Là, au milieu de divinités se promenant dans des jardins, ou se tenant dans leurs palais, constructions aériennes aux toits découpés
reposant sur de fines colonnetles et ornés des plus gracieuses ciselures, le roi est reproduit plusieurs fois entouré de dames de ta cour et d'une suite nombreuse ; tantôt on le voit changeant la coiffure sauvage de ses guerriers en une coiffure de fleurs ou en un bonnet à triple tourelles, tantôt, siégeant dans son pavillon, ayant à sa droite les sauvages avec leurs cheveux relevés, à sa gauche, ceux d'entre eux admis à faire partie de sa suite et reconnaissables à leur coiffure ».
' Voy. Baslian.
Les conseillers et les ministres portent au front les cheveux tressés en forme de cornes. Parmi la foule qui regarde le cortège, se trouvent des sauvages ayant une queue comme des singes.
En enfer, les ministres du dieu Yama sont des hommes forts, barbus, équipés de pied en cap, armés de sabres ou de massues, por-
Siv» perte p»r Nandiï
tan t une moustache, un collier de barbe ; en un mot, en tout semblables aux guerriers qui bataillent dans la galerie occidentale, tandis que les condamnés, petits, malingres, décharnés, laids, la bouche en avant, les cheveux pendant en désordre ou relevés au sommet de la tète, ont le type de ces races inférieures les plus sauvages de l'Indo-Chine *.
Ces misérables subissent les tortures les plus affreuses' :-ils sont pendus, crucifiés, assommés, pressés sous des plaques rou-
1 Voy. p. 363.
1 Voy. divers bas-reliefs du Musée Khmer.
«28 L'ARCHITECTURE KHHER.
gies au feu, contraints d'avaler des liquides bouillants, frappés à coups de sabre, transpercés de pointes de fer, mordus par des chiens, dévorés par des tigres ou des serpents, lancés en l'air par des bêles â cornes et des éléphants, jetés dans les flammes ou sur des poinles acérées, piles dans un mortier ; enfin ils sont en butte
Un supplice de l'enfer.
aux traitements les plus atroces que puisse inventer l'imagination humaine1.
11 ne nous reste plus à voir que les bas-reliefs de la face sudouest. Us ont un intérêt spécial, en ce qu'ils nous montrent le degré de civilisation des races diverses qui habitaient l'indo- Chine lors de la conquête. C'est une grande procession commémorative de celle qui fut faite lors de la fondation de la ville d'Angkor. Elle se déroule dans de riants bosquets, à l'ombre de grands arbres peuplés d'oiseaux, d'écureuils, de singes. Le roi marche en tête; il est suivi de la reine portée dans une litière et entourée de ses femmes ; puis viennent les princes assis
1 Les légendes fourmillent de traits aussi barbares. On se rappelle les supplices que le roi avait infligés aux parents de la belle Théau, ainsi que la sanguinaire coutume d'immoler des victimes aux fondations des villes pour les rendre imprenables.
dans des palanquins; les généraux à la tète de leurs divisions, les uns à cheval, brandissant leurs armes, les autres sur de superbes éléphants, debout dans des poses héroïques1, et enfin les soldats
Un seigneur de la suite du roi Bautumo-Sanrivong.
marchant en bon ordre et par troupes, ayant chacun ses armes, son costume, ses emblèmes particuliers. L'un de ces groupes se compose d'hommes barbus qui viennent offrir des présents au roi. Une bande de sauvages ornés de franges et de houppes avec des cordons relevés sur les cheveux ferment la procession.
Et maintenant que nous pouvons embrasser dans son ensemble cette œuvre grandiose des bas-reliefs d'Angkor-Vaht, si nous nous demandons quelle est la pensée qui a présidé à sa conception, ne nous semble-t-il pas que ce soit celle de quelque Rhamsès asiatique, sans doute plein de piété à l'égard des dieux, mais préoccupé surtout de faire passera la postérité la mémoire des conquérants et des civilisateurs du Cambodge?
1 Vuy. page suivante.
Quelle satisfaction c'eût été pour nous de pouvoir consacrer de longues journées à la visite des ruines de cet édifice d'Angkor-Vaht, dont l'œil ne se lasse pas d'admirer l'ensemble harmonieux ! Aujourd'hui encore, autour de celte métropole du Bouddhisme en Indo-Chine, circule comme un souffle de la vie religieuse qui
Un général de l'armée du ml Baulumo-Saurivong.
l'animait jadis. Un village et plusieurs monastères sont groupes au pied du sanctuaire ; des bonzes commis à sa garde s'y livrent à des occupations pieuses, et les pèlerins n'ont pas cessé d'y affluer. Aussi nos cases recevaient-elles chaque jour de nombreux visiteurs. C'étaient parfois des curieux, souvent aussi des infirmes, des malades qu'aucun médecin et qu'aucune pratique de dévotion n'avaient pu guérir. En vain avaient-ils épuisé tous les rites
Bonios au pied des colonreltes qui bordent la t
usuels, ta vertu même des incantations * était restée impuissante contre l'influence des mauvais génies. Aussi venaient-ils, on désespoir de cause, implorer les secours du docteur ■■< falançais », comme ils disaient, lequel ne leur refusait jamais assistance. A sa première visite, le malade apportait l'offrande accoutumée de petits cierges en cire ; et, pour peu que le traitement réussit, il reparaissait bientôt avec des œufs, des fruits, du mîel, des poules, suivant sa richesse. Quelquefois, parmi les incurables, se trouvaient des espèces de spectres àla démarche chancelante, au teint terreux, à l'œil morne et cave, dans lesquels il était facile de deviner des fumeurs d'opium. Combien de fois, en traversant les villes populeuses de la Chine centrale, n'avais-je pas vu les victimes de cette passion funeste
Intérieur de eue cambodgienne.
se presser autour de nos médecins et les supplier à genoux de leur rendre force et santé! Mais pour ceux-là, en Chine comme au Cambodge, l'art restait impuissant : l'interdiction absolue de la vente de l'opium, telle est, dans ces deux pays, la seule et unique médication qui puisse agir souverainement contre le fléau.
Les bonzeries d'Angkor-Vaht, avec leur attristante clientèle de souffreteux, me remettent en mémoire un autre incident de notre voyage.
1 Une de ces pratiques consiste à se lier aux bras, avec des cordons de coton, des figurines d'argile où sont plantes de petits cierges en papier, et a y mettre le feu eu ayant soin de se faire asperger d'une eau mClôc de sucre et de sel, le tout accompagné de paroles magiques.
234 L'ARCHITECTURE KHMF.fi.
Un jour, après une pénible étape sous les piqûres d'un ardent soleil, nous atteignîmes un petit hameau dont les huttes minables et clairsemées témoignaient assez de l'indigence de leurs habitants. Harassés de fatigue, nous nous reposâmes un instant dans une misérable case, puis, comme il n'y avait pas céans de sala, nous nous dirigeâmes vers la pagode, cette maison qui, en tout village, est ouverte à ceux qui n'en ont pas. Sur notre chemin nous croisâmes
Ckao ou Génie tutcUirc.
un vieux figuier aux troncs entrelacés, qui abritait un personnage à tête d'éléphant : c'était le Ckao ou génie lutélaire du hameau, entouré d'oriflammes, de petits bambous pleins de vin de palmier et de guirlandes de fleurs pendues aux branches en offrande '.
1 Tous les villages cambodgiens sont sous la protection d'un génie tutélaire ou Ckao. Ces personnages d'origine fabuleuse ont souvent leur légende : voici celle du chao d'Angkor Tbôm, dont— on se le rappelle — nous avons déjà vu la statue à notre passage dans celle ville (p. 200).
« Un roi célèbre, régnant à Kabinlapout, envoya un jour un de ses nobles du nom d'Atjesato dans la ville de Rahannayon (Bénarès) pour y apprendre la magie, Ini enjoignant de ne pas revenir avant d'avoir terminé ses études. Bientôt dégoûté du travail, notre gentilhomme partit. Son précepteur, connaissant l'ordre sévère du roi, le rejoignit et lui coupa la tète. »
VOYAGE AU CAMBODGE. 23o
Le temple nous apparut bientôt après; il se distinguait des habitations particulières par son toit de paille de riz, un peu plus élevé que les autres, et reposant sur une douzaine de poteaux, à la manière d'un simple hangar sans murailles ni portes. Nous entrâmes donc dans cette case hospitalière , dontle dénûment nous frappa tout d'abord. Pour tout plancher, il n'y avait que la terre battue. Dans un coin, deux hommes, sans doute des passants qui avaient pris gîte, en allant d'un village à l'autre, étaient couchés sur leurs nattes ; de l'autre côté, un groupe de bonzes et de femmes étaient agenouillés devant un autel surmonté d'une grossière statue de Bouddha. Le dieu avait les jambes croisées, l'épaule gauche couverte d'un
« Longtemps après, le fils d'Aljesato rencontra sur la route le corps de son père qu'il reconnut à la bague passée à son doigt. Il rappela le défunt à la vie par des paroles magiques et plaça sur ses épaules la tête d'un éléphant qu'il venait de tuer. Puis, honteux d'avoir un père à tête d'éléphant, il l'abandonna. Le pauvre gentilhomme, que les Cambodgiens appellent aussi Préa- Poulhéa-Kimet, s'exila sur une montagne jusqu'au jour où le roi Kovérat, fondateur d'Angkor-Thôm, le pria de venir dans cette ville pour s'y installer comme génie tutélaire. »
Quoi qu'il en soit de ce conte, il est difficile de ne pas voir dans la figure dont nous donnons le dessin (et dans la plupart des statues à têtes d'animaux) d'antiques représentations brahmaniques transformées en néaktas par l'imagination superstitieuse du peuple. Ganésa, d'ailleurs, n'est pas beaucoup mieux traité par la légende cambodgienne que le pauvre seigneur Atjesato. Voici son histoire.
« Avant de devenir dieu de la sagesse et de la piété, Ganésa, père de Kartikeya à six tètes, dieu de la guerre, était chargé des fonctions de gardien de la grotte où sa mère Parvati, sœur et femme de Siva, avait l'habitude de se baigner. Siva étant un jour venu lui faire sa visite habituelle, le jeune Ganésa, peu expert en matière d'étiquette, voulut empêcher le grand seigneur d'entrer; mais celui-ci, pour toute réponse, lui trancha la tête. Pour calmer la douleur de la pauvre mère, Siva, prenant la première tête qui lui tomba sous la main, la plaça sur le cou du décapité. Heureusement! c'était une tête d'éléphant ; car le dieu, devant le temple duquel le bœuf Nandi est couché pour l'adoration des croyants, aurait pu aussi bien remplacer la tête de Ganésa par celle d'un vil ruminant. »
Sri Ganésa, avec la tête d'éléphant, se voit à la première page de tous les livres cambodgiens, et c'est devant lui que les scribes et les savants se prosternent journellement en couronnant sa trompe de fleurs. (Bastiaa.)
vieux lambeau d'étoffe, le corps peint de rouge et agrémenté dequelques plaques d'or qu'on lui avait collées par places en guise d'ex-voto. Au devant de cette figure principale, on voyait d'autresstatuettes, non inoins barbares d'exécution, qui représentaient également le Bouddha, chargé de guirlandes et de bandelettes sales etdéchirées. Sur les côtés et par derrière, s'étageaient contre de grands bambous un certain nombre de petits cerceaux à franges versicolores, figuration telle quelle du parasol à étages sous lequel les Orientaux abritent les rois et les dieux.
Pagode da village.
Comme je contemplais ces brutes images de la divinité et cestémoignages plus que modestes de la dévotion des fidèles, une femme en larmes, portant dans ses bras un enfant malade, s'avança vers l'autel, se mit à genoux devant la statue, et, allumant un cierge, fit brûler un des haillons qui enveloppaient le corps du marmot; puis, après une prière, elle se releva pour sortir. Le docteur alors s'approcha d'elle ; avec le secours d'un serviteur demi-interprète, il lui posa quelques questions, et lui donna des. conseils sur la manière de soigner son enfant.
Sur l'entrefaite, l'Annamite qui remplissait auprès de nous l'office de cuisinier rentra dans la pagode avec un paon tout rôti,
«qu'il était allé tuer au dehors pour se conformer à la prescription rituelle qui défend de répandre le sang d'un être vivant à Tintérieur du lieu sacré. Nous soupâmes incontinent, puis, le repas terminé, chacun de nous s'étendit sur sa natte, et se mit en devoir -de dormir. Au milieu de la nuit notre sommeil fut bercé par un bourdonnement monotone qui venait de la hutte voisine : c'étaient les bonzes qui, pendant que, nous autres voyageurs, nous nous livrions sans vergogne aux profanes douceurs du repos, psalmodiaient, infatigables, leurs saintes litanies. Les moines répétaient les divines sentences dont la possession complète devait les égaler un jour à leur maître ; et les novices, les deux cent cinquante préceptes auxquels tout bonze doit se conformer sous peine d'être expulsé honteusement de la pagode.
Le lendemain, dès les premières clartés de l'aurore, ils rentrèrent dans le temple, firent une prière en commun, et se disposèrent à procéder à leur collecte habituelle. Ils se mirent en route professionnellement, deux vieillards en avant, et trois novices par derrière. Ces derniers tenaient d'une main leur éventail, de l'autre, un petit vase destiné à recevoir les offrandes. Comme ils se dirigeaient précisément du côté d'une ruine que nous désirions visiter, nous en profitâmes pour prendre la file.
Après avoir traversé l'esplanade où était située la pagode ainsi que la case ombragée de palmiers qui servait de demeure à nos religieux, nous franchîmes une petite barrière de trois pieds de haut environ, et nous nous trouvâmes dans le village. Là commença la quête. Les bonzes marchaient à pas lents, les yeux fixés sur le sol, l'éventail ouvert devant leur figure, afin de se préserver «de la vue des femmes et aussi parce qu'ils sont tenus d'ignorer la nature des aumônes qui leur sont faites. Les offrandes, ce jour-là, n'abondaient pas ; la plupart des indigènes avaient déjà quitté leurs maisons pour vaquer aux travaux des champs ; deux ou trois femmes, tout au plus, s'en vinrent déposer quelques boules
de riz dans le vase du plus jeune novice. En revanche, arrivés à une sorte de carrefour, les moines trouvèrent, sur une tablette qu'abritait un petit toit de paille ayant la forme d'un toit de pagode, un peu de riz avec quelques bananes et autres fruits ; après quoi, satisfaite sans doute de l'aubaine, la colonne mendiante rebroussa chemin, nous laissant poursuivre notre marche vers les ruines.
Quand nous revînmes à la pagode , quelques heures après , nous retrouvâmes les saints personnages en train de faire leur unique repas du jour, défrayé, suivant la coutume, par les aumônes en nature qu'ils avaient reçues des fidèles. Avant de partir, nous voulûmes, nous aussi, les gratifier de quelques offrandes, et nous les priâmes d'accepter, entre autres menus cadeaux, du papier et des crayons, genre de présent qui leur agréa par-dessus tout, car ils n'ont d'ordinaire pour écrire qu'une pointe de fer qui leur sert à tracer des caractères sur une feuille de palmier, qu'ils saupoudrent ensuite d'une poussière noire.
Comme nous sortions de la pagode, nous nous croisâmes avec la jeune mère qui avait, la veille, supplié Bouddha de vouloir bien rendre la santé à son enfant. 11 y avait sur sa figure un air visible de satisfaction, et c'était probablement pour des actions de grâces qu'elle allait derechef s'agenouiller au pied de l'autel. L'enfant était-il guéri? Et, s'il l'était, à qui, de Bouddha ou de notre docteur, revenait le mérite de la cure? Mettons, pour ne contrarier personne, qu'il revenait à l'un et à l'autre.
La rivière de Siem-Réep passe à l'Est d'Angkor-Vaht. Les ponts khmers qu'on a jetés autrefois sur le cours d'eau sont ruinés en partie, et le torrent lui-même a dévié en maint endroit de sa direction primitive. On le traverse à présent sur d'étroites et pittoresques passerelles dont le tablier est assujetti, au moyen de lianes et de rotins, à des pilotis sans cesse ébranlés par un courant des plus impétueux. Tout près du temple, dans le voisinage
TRANSPORT SUR LE TORRENT DE PREA- KHAN DES SCULPTURES RAPPORTEES EN FRANCE.
d'une de ces passerelles, se trouvait une petite anse fluviale où les bonzes et leurs élèves venaient tous les jours prendre leur bain. Le sol de la rive, en cet endroit, est couvert d'amas de sable sur lesquels chaque baigneur, au sortir de l'onde, ne manquait jamais de venir déposer une poignée de vase ramassée au fond de la rivière. C'est une des superstitions caractéristiques des Cambodgiens modernes : ils sont convaincus que quelque Boddhisatva, par la puissance de ses bonnes œuvres, changera un jour tous ces monticules en autant de monuments rivaux des beaux temples antiques lesquels, disent-ils, n'étaient d'abord, eux aussi, que d'informes tas de limon et furent métamorphosés de boue en pierre \ puis merveilleusement ornés, en une seule nuit, par l'architecte du ciel.
1 On a va plus haut que le grès employé à la construction s'appelle Thmapkôc, pierre de boue.