LES ANTIQUITES CAMBODGIENNES A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE
perdu * ; il y eut aussi quelques sculptures qui restèrent en route; mais, somme toute, en dépit de ces accidents presque inévitables, nous n'eûmes qu'à nous louer de la bonne volonté des mandarins du roi Norodom.
Quant à la partie de notre bagage archéologique que nous avions ramassée au début de nos opérations à Pré a-Khan, et que la rapidité de noire marche nous avait contraints de laisser en arrière, sous la conduite du maître mécanicien Penaud, elle descendit avec peine les dangereux rapides du torrent. Abandonnés une première fois par les sauvages superstitieux qui guidaient les radeaux, ces colis, grâce à l'entremise des Cambodgiens, finirent cependant par arriver à la ville de Stung ; là, ils furent charges sur des embarcations qui les amenèrent aux lacs, et plus tard M. Aymonier les vint prendre avec une chaloupe à vapeur et les conduisit à Phnom-Pênh, d'où on les expédia à Saïgon.
Trois mois après, il fut possible d'en amariner une partie à bord d'un transport de l'Etat qui appareillait pour la France. Ce premier envoi parvint à Toulon, puis à Paris, où on le déposa dans la cour du Louvre. Les diverses pièces qui le composaient étaient renfermées dans cent vingt caisses de forme bizarre que les curieux virent pendant plus d'un mois rangées sur le trottoir attenant au musée des antiquités égyptiennes. Ce ne devait pas être leur dernière étape. 11 n'y avait, à cette époque, au palais du Louvre, aucune salle assez vaste pour loger une collection de cette importance. Le palais de l'Industrie, des Champs-Elysées, ne put non plus lui accorder l'asile temporaire que nous demandâmes. Toujours étroitement emprisonnées dans leurs caisses, nos pauvres sculptures ne se firent connaître et admirer jusqu'à
1 Ces sculptures, grâce à l'intervention de M. Moura, ont été retirées de la vase où elles étaient enfouies. Leur prochain transport en France permettra d'achever l'installation des groupes les plus importants du Musée Khmcr, groupes restés incomplets jusqu'à ce jour.
nouvel ordre que par les photographies simultanément venues du Cambodge. Faute de mieux, on pensa au palais de Gompiègne : il y avait là, au rez-de-chaussée, une magnifique salle, parfaitement disposée pour recevoir les pièces d'un musée. 11 fut décidé, par M. de Chennevières, alors directeur des Beaux-Arts, que cette salle serait affectée à une première exposition de nos monuments.
Les caisses, provisoirement exilées de Paris, se mirent donc en route de rechef. On les ouvrit enfin et Ton en tira des fragments poudreux, pièces é pars es, sans liaison apparente, qui avaient besoin d'être assemblées et mises à leur place pour devenir intelligibles. Le petit nombre de visiteurs qui pénétrèrent les premiers dans l'atelier où je dirigeais ce raccommodage délicat furent frappés tout d'abord de l'aspect étrange, de l'air de vétusté vénérable des objets qu'ils avaient sous les yeux. D'aucuns hochaient bien quelque peu la tête, en se demandant si un art qui venait de si loin, dont jusqu'ici on n'avait pas eu la moindre notion, pouvait être un grand art; mais les vrais appréciateurs n'avaient pas hésité un instant à proclamer qu'ils avaient devant eux des œuvres conçues et exécutées par des travailleurs de génie. Telle fut notamment l'opinion de M. Lafollye, l'architecte du palais de Gompiègne, dont le zélé concours nous fut aussitôt acquis.
Nous avions décidément touché le port : les fragments disjoints furent réunis, les masses architecturales recouvrèrent figure, les statues prirent place sur leurs piédestaux, en même temps que, dans les ateliers de l'école des Beaux-Arts, on rajustait les moules disloqués par les mille accidents de leurs longues pérégrinations.
Dès qu'un premier ensemble fut organisé, le nouveau musée fut déclaré accessible au public. Accessible au public ! Il ne le sera réellement que le jour où il aura été transporté à Paris, au
centre même des études et des grandes collections artistiques *. 11 va sans dire que, telle qu'elle est actuellement, cette collection d'antiquités n'offre encore qu'un point de départ ; Fart khmer. est loin de s'y trouver contenu tout entier. Les spécimens dont elle se compose sont nécessairement imparfaits et n'embrassent pas tous les genres. On a vu que le temps avait fait défaut à la mission, et souvent, dans le choix des pièces à enlever, nous avions du considérer, moins la valeur réelle des objets, que les moyens dont nous disposions pour le transport. Les moulages, d'une exécution difficile, malaisés aussi à garantir absolument des intempéries du climat et des chocs du voyage, n'ont pu conserver toute la finesse des originaux ; ils étaient d'ailleurs impuissants à reproduire les sculptures profondément fouillées, qui sont les plus délicates et les plus gracieuses. Pour se faire une idée de ces dernières, il faut étudier attentivement au verre grossissant les vues photographiques placées au musée et provenant pour la plupart de la riche collection de M. Gsell de Saigon, collection dans laquelle nous avons puisé plusieurs -fois pour l'illustration de ce livre. Sur les frises, les pilastres et les entablements, on découvre presque toujours un monde merveilleux de menus personnages encadrés dans une ravissante ornementation a. Le petit nombre de statues ou de tètes isolées que nous ont livrées les ruines de Préa-Khan et de Phnom Boc accusent aussi (dans des genres différents) une perfection de travail que les sculpteurs khmers de la grande époque n'ont guère dû surpasser. Nous aurions voulu joindre à ces belles œuvres quelque monument complet d'architecture : nos moyens d'action
1 Ce vœu se trouve en partie réalisé, puisque les antiquités cambodgiennes rapportées à Paris à l'occasion de l'Exposition universelle de 1878 ont figuré dans les galeries du Trocadéro entre la collection de Fart égyptien et celles de l'art chinois et japonais. Il y a tout lieu d'espérer aujourd'hui qu'elles ne quitteront plus Paris et que le Musée Khmer y sera bientôt installé définitivement.
1 Voy. p. 357 l'entablement de la seconde porte occidentale d'Angkor-Vaht.
ne nous ont pas permis de le faire entièrement. Toutefois, nous avons pu rapporter les éléments constitutifs d'une porte de temple telle qu'elle est représentée sur la couverture de ce livre, et même d'une entrée précédée d'un portique à colonnes sem-
Bouddha adossé lu naga heptacépbile. — Statue provenant de Prtia-Khan,
blable à ceux figurés sur les dessins d'élévation de Baion (p. 173 et p. 327), et sur les édicules latéraux d'Angkor-Vabt (p. 209). La reconstruction de cet ensemble essentiellement caractéristique de l'architecture kbmer ne serait ni difficile ni dispendieuse.
VOYAGE AU CAMBODGE. 25 f
En dehors de la collection qui a déjà été livrée au public, le Musée, on le sait, doit s'accroître prochainement des bas-reliefs de la galerie des combats à Angkor-Vaht, moulés par M. Filoz, ainsi que des pièces sauvées par M. Moura dans le grand lac. 11 y a aussi lieu d'espérer que le long séjour de M. Farant à la cour du roi Norodom ne sera pas inutile. On sait d'autre part que MM. les gouverneurs de Cochinchine et les résidents français au Cambodge ont donné à cette œuvre, en même temps que leur concours moral, une aide effective qui seule a permis d'obtenir les sérieux résultats que l'on connaît aujourd'hui. Il est hors de doute que ces hauts fonctionnaires et leurs successeurs tiendront à honneur d'encourager l'étude du passé dans la région qu'ils gouvernent. Les futurs explorateurs chercheront eux aussi à y recueillir de nouvelles richesses ; et, à mesure que les relations de la France avec l'Indo-Chine deviendront plus faciles, le Musée Khmer verra s'accroître le nombre et la valeur des pièces qui le composent.
Maîtres de la partie de l'Indo-Chiue lq, plus fertile en magnifiques souvenirs, ne sommes-nous pas appelés à jouer dans celte contrée le même rôle scientifique que les Hollandais à Java et les Anglais dans l'Inde.
A Londres, les sculptures hindoues, birmanes, malaises, ont trouvé place au British Muséum à la suite des antiquités assyriennes. On a élevé des monuments entiers de l'architecture de l'Inde au South Kensington Muséum. Enfin et surtout, dans Tlndia Muséum, de vastes salles consacrées à l'archéologie renferment, non seulement des sculptures originales ou moulées, mais encore une collection considérable de photographies, dessins, plans en relief, etc., admirablement classés pour l'étude. Or les archéologues anglais placent les œuvres de l'ancien Cambodge bien au-dessus de celles de l'Inde.
L'art khmer, en effet, résume, en même temps qu'il les surpasse, les arts de toutes les contrées dont le Cambodge occupe
géographiquement le centre. En France c'est donc autour de la collection khmer que devront se grouper plus tard tous les monuments d'archéologie de l'extrême Orient.
Si l'étude des temples ruinés de l'Indo-Chine est encore possible aujourd'hui, il importe toutefois de se hâter. La destruction de ces édifices, commencée sans doute à l'époque de la première invasion des Thaï ou Siamois, et systématiquement reprise depuis lors, à chaque nouvelle incursion, se continue chaque jour, on l'a vu, par les influences météoriques et par les envahissements d'une végétation exubérante. Rétablir les anciens canaux d'écoulement, émonder la flore indiscrète qui enlace, troue et bouleverse ces ruines sans défense, telles seraient les conditions preliminaires.de l'œuvre de conservation. 11 est vrai que ces monuments sont tellement vastes et les régions où ils sont situés si pauvres en habitants, qu'en maint endroit la population entière ne suffirait pas à la besogne. Tout au moins ne serait-il pas impossible de préserver quelques édifices ou quelques portions d'édifice, qu'on choisirait parmi les moins endommagés, les plus intéressants, les plus rapprochés des villages, et dont on mettrait l'entretien à la charge des indigènes, sauf à dégrever ces derniers d'une partie des frais de labeur. 11 n'est guère douteux que, sur l'étendue du territoire cambodgien, le roi Norodom, notre protégé, ne se prête volontiers à cette entreprise ; le représentant du protectorat français à Phnom-Pênh userait aussi de toute son action pour vaincre les craintes superstitieuses des indigènes, leur apathie trop réelle, et autres obstacles du môme genre dont il faut d'avance tenir compte.
Mais les ruines les plus importantes et aussi les mieux ccmserv-
vées se trouvent sur le territoire siamois. Là, faute de pouvoir agir par nous-mêmes, peut-être serait-il possible d'obtenir du gouvernement de Bangkok des concessions analogues à celles que ' le roi du Cambodge nous ferait avec empressement. Phra-Mong- Kut, l'ancien souverain de Siam, l'homme le plus instruit et le plus civilisé de son royaume, ne prit-il pas autrefois l'initiative de quelques travaux d'entretien auxquels certaines parties du temple d'Angkor-Vaht ont dû en somme leur conservation! En vain les religieux des couvents, établis au pied de ce beau sanctuaire, arrachent-ils de temps à autre les plantes qui croissent dans ses ruines, ces procédés d'épuration deviennent chaque jour plus insuffisants. Les chaussées, je l'ai dit, s'effondrent, les piliers commencent à tomber, les sommets des préasats se dégradent. Extirper çà et là les herbes folles est sans doute un soin méritoire ; mais, pour conjurer l'écroulement final, il faudrait le concours de mains plus gaillardes et armées d'outils à souhait.
Peu de temps avant notre passage à Angkor-Thôm, les habitants, désireux de faire honneur au nouveau gouverneur delà province, s'étaient mis à abattre les arbres qui masquaient la vue des monuments. Ils avaient commencé par la porte méridionale de la ville, et, à l'aide de grandes échelles en bambous, ils avaient arraché les orchidées et les fougères qui tapissaient irrévérencieusement, du droit d'une longue occupation restée jusqu'alors incontestée, la large face du Brahma surmontant l'entrée. Ils firent si bien que la figure, pleinement dégagée, se retrouva mise en perspective; mais cet effort ayant suffi pour les épuiser, nos vaillants pionniers en demeurèrent là.
Sans se montrer d'aussi courte haleine, les travailleurs mis à l'œuvre dans ce district se verraient malheureusement forcés de laisser de côté la plupart des grandes ruines, qui sont généralement d'un abord difficile, et dont les débris croulants servent
de refuge à des serpents dangereux et à d'innombrables bêtes
malfaisantes. Le meilleur genre de sauvetage à exercer dans ces monuments, dont plusieurs ne sont littéralement que des amas d'éboulis, c'est d'y recueillir, à l'occasion, les rares fragments intacts qu^e l'on y rencontre f.
En dehors des richesses qui s'étalent à ciel ouvert et qu'on vient à peine d'entamer, quelles précieuses découvertes ne peut-on pas encore attendre de fouilles habilement dirigées dans les ruines et dans les anciens sras desséchés ! Pressés par le temps, nous ne pouvions entreprendre de pareilles investigations ; mais nous savons que les indigènes, après avoir creusé le soldes villes antiques pendant des siècles, en exhument encore aujourd'hui des monnaies, des bijoux, des statuettes d'or et d'argent, qu'ils ont malheureusement coutume de jeter bien vite au creuset. Certains indices nous font en outre supposer que sous plusieurs monuments, sous le massif central de Baion entre autres, il existait, comme dans les temples de l'Egypte et de l'Inde, des chambres souterraines, des hypogées, dont on retrouvera quelque jour l'entrée et qui ne sont pas sans renfermer maint trésor d'art.
Aux environs d'Angkor-Thôm, le terrain, raviné par les eaux, laisse apercevoir en plusieurs endroits des lits de poteries mutilées parmi lesquelles se trouvent des débris qui dénotent aussi dans ce genre d'industrie un art avancé 2. Notre mission en recueillit plusieurs : je citerai entre autres divers vases brisés dont les anses étaient faites de triples têtes d'éléphants aux trompes enroulées de feuillage. Ces fragments furent de ceux qui se perdirent dans les accidents du voyage ; mais on pourrait aisément s'en procurer de nouveaux. L'estampage, soit dit en passant, fournira toujours un
1 C'est ainsi que, pendant notre mission, nous en avons retiré diverses pièces originales exposées aujourd'hui au Musée Khmer.
* « On conservait les cendres des morts dans des urnes d'or et d'argent ; les pauvres se servaient d'urnes en terre cuite peintes de différentes couleurs. » (Abel Rémusat).
moyen commode pour reproduire les inscriptions cl pour relever sur les sculptures légères des motifs gracieux et originaux, dont nos arts décoratifs ne manqueront pas de tirer parti, et que la
An« de «se en argile jAngkor-Thùm) .
bijouterie parisienne a déjà utilisés depuis l'installation du Musée Khmer. On trouvera surtout une mine féconde dans ces interminables bas-reliefs couverts de scènes variées où fourmillent les détails les plus inattendus elles plus curieux.