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CHAPITRE IX

Importance de l'architecture khmer. — Classement des édifices d'après leur destination. — Monuments civils : — les enceintes fortes ou pontèays ; — les chaussées; — les ponts et leurs balustrades; — lea terrasses ou belvédères ; — les tours tumulaires. — Monuments sacrés : — du temple plan et de ses diverses transformations ; — préasats, galeries, parcs, sras ; — du temple pyramidal à étages ; — collines transformées en massifs architecturaux ; — temples mixtes ; — l'architecture de bois ; maisons d'habitation e pagodes.

L'indo-Chine est si peu connue, la découverte des monuments disséminés sur son sol est chose encore si récente, que l'on peut difficilement se faire en Europe une idée exacte de ces restes d'une antique civilisation. Cependant, dès l'année 1867, au lendemain de la publication du récit de Mouhot *, le savant archéologue anglais Fergusson consacrait aux vieux édifices khmers un remarquable chapitre de son History of architecture in ail countries.

1 Voyei ci-dessus, p. 9.

Cette étude commence en ces termes : « Depuis la révélation des cités enfouies de l'Assyrie, la découverte des villes ruinées du Cambodge est le fait le plus important qui se soit accompli pour rhistoire de Part en Orient. » Calculant ensuite la superficie occupée par le temple d'Angkor-Vaht, Fauteur la trouvait plus considérable que celle du temple de Karnac, le sanctuaire capital de l'ancienne Egypte. Or, les monuments de Préa-Khan (près d'Angkor), de Méléa, de Pontéay Chma, explorés depuis lors, couvrent un espace aussi vaste. Ceux de Bai on, de Préa-Khan (province de Compong-Soai), de Ta-Prohm, de Ka-kéo, d'Ekdey constituent aussi, on Ta vu, des groupes immenses. Les grands ensembles explorés déjà sont au nombre de cinquante, les petites constructions isolées se comptent par centaines, et les voyageurs qui s'aventurent actuellement dans les forêts du Cambodge méridional, du Bas-Laos et du Binh-Thuan, l'ancien royaume de Tsiampa, en rencontrent souvent de nouvelles sur leur passage.

La valeur artistique de ces édifices est, je l'ai démontré de reste, plus remarquable encore que leur nombre et leur étendue. Voici ce que l'archéologue anglais précité écrivait il y a déjà dix années, d'après l'examen de quelques spécimens de premier ordre, sans doute, mais peu nombreux et ne pouvant encore donner de l'art khmer qu'une idée inférieure à la réalité :

« On ne peut comparer l'habileté des architectes cambodgiens qu'à celle des architectes égyptiens. Nous nous demandons ce qu'il faut le plus admirer, de la science mécanique montrée par les Khmers dans leurs constructions, ou du mérite artistique qui se révèle dans chaque partie de leurs conceptions. Ces qualités sont grandement suffisantes pour en recommander l'étude à tout^ architecte. Au point de vue de l'histoire de l'art, il est merveilleux de trouver dans de pareils pays une combinaison si singulière du style des temples indiens avec des piliers près-

que classiques par le dessin et des bas-reliefs d'un caractère égyptien. »

Si l'on considère, en effet, qu'outre leur grandeur, leur unité de plan, leur superbe ordonnance, les édifices du Cambodge sont, pour la plupart, entièrement couverts d'une ornementation délicate, et qu'il s'y rencontre nombre de statues, de figures réelles ou fantastiques d'une exécution achevée, on n'hésitera pas à reconnaître que le peuple khmer était doué d'un génie artistique de premier ordre, et l'on ne s'étonnera pas de nous avoir vu classer ses plus belles productions architecturales bien au-dessus de celles des autres peuples de l'extrême Orient et tout à côté des chefs-d'œuvre de l'Occident.

J'ai dit que beaucoup de ces édifices étaient bâtis en un large appareil de pierres de grès d'un grain très fin, éminemment propres à la sculpture *. Ils reposaient sur des fondations en pierre dite de Bien-hoa (concrétion grossière d'argile et de fer), assises elles-mêmes sur le roc ou sur un lit de sable ; d'autres étaient en

1 Les blocs employés étaient souvent énormes ; nous en avons rencontré au sommet de la pyramide de Ka-Kéo qui mesuraient 4 mètres de longueur sur im,50 de largeur et 1 mètre d'épaisseur.

Dans les monuments d'Angkor on en voit de plus considérables élevés h une grande hauteur.

Par quel procédé les architectes khmers transportaient- ils ces lourdes* masses ? Les bas-reliefs que nous avons examinés ne nous donnent pas sur ce sujet d'indications aussi précises que ceux d'Egypte ou d'Assyrie. On n'y voit, en fait d'appareils mécaniques, que des leviers assez simples manœuvres par un petit nombre d'hommes.

Un examen très attentif des représentations murales de Baion si riches en détails, mais en môme temps si détériorées et si difficiles à comprendre au premier abord, fournirait peut-être des données intéressantes.

J'ai vu employé à Bangkok pour l'édification d'une pyramide en briques le système d'un amoncellement de terre formant plan incliné disposé en chemin circulaire et s'élevant en môme temps que le monument. Peut-ôtre est-ce là toute la solution du problème.

briques de grand module moulées- dans de l'argile pur, d'une extrême solidité1; dans plusieurs enfin, on employait les deux sortes de pierre mélangées avec la brique et le ciment *. On obtenait ainsi de riches effets polychromes, le grès étant d'un gris pâle ou fauve, la brique d'un rouge franc, et le bien-hoa d'une couleur de rouille sombre. Les bois incorruptibles, le plomb, le fer, l'argent, l'or pur ou en alliages de couleurs diverses et peutêtre d'autres métaux entraient aussi dans la construction et dans la décoration. .

Les bois précieux sculptés servaient pour les plafonds, portes, revêtements intérieurs ; des poutres aussi dures que le fer étaient dissimulées dans la maçonnerie pour en soutenir le poids audessus des grandes baies 3.

Le plomb était employé pour les couvertures des toits 4 et pour les revêtements extérieurs — Tat-Luong, pyramide à clochetons de Vien-Chan au bas Laos, est recouverte d'épaisses lames de plomb dont la dorure n'avait pas employé moins de mille livres d'or 5. — Des attaches de plomb servaient à retenir les fragments des sculptures brisées sur les frontons, pilastres, etc.

On réunissait les pierres de certaines constructions par des crampons de fer scellés avec du plomb, crampons dont la place est parfaitement visible dans le groupe des géants du Musée Khmer. Des chevilles de fer retenaient aussi parfois les balustres des fenêtres (Préasat Préa-Tcôl).

Le cuivre servait à divers usages. 11 y avait même des tours ou

1 Les briques des monuments modernes ou datant des derniers siècles sont plus petites, moins denses, mélangées de paille de riz et de peu de durée.

* Citons encore une pierre blanche, tendre, employée dans la construction du temple de Basset (Bastian).

8 Voy. p. 7i.

* Voy. Abel Rémusat.

* Voy. Gérard van Wusthof (16il).

tourelles entièrement en cuivre *, comme il en existe encore en Chine, la pagode du roi Om, entre autres, dans la ville de Yun-nan.

Au point de vue particulier de leur destination, les monuments kbmers peuvent se classer en deux catégories : monuments civils et monuments religieux ; toutefois, ces catégories ne sont pas toujours nettement tranchées, puisque, d'une part, le temple et la citadelle étaient souvent réunis en une seule et même construction, et que, d'autre part, les grands ensembles (pontéays et résidences royales) se construisaient d'après des plans généraux où tout était subordonné au temple central.

Les édifices civils comprenaient des salles rectangulaires ou cruciformes servant, selon la tradition, de magasins royaux ou publics. Ces salles, larges de deux à quatre mètres, étaient recouvertes de voûtes faites de pierres superposées en encorbellement et taillées en forme d'ogive surbaissée, ou plutôt suivant la courbe que représenterait la coupe renversée d'une coque de navire.

Les fortifications consistaient principalement en ' murailles, reposant sur des soubassements élargis et couronnées d'entablements à moulures avec crêtes sculptées en ogives, en fer de lance, etc. Le mur d'enceinte de Préa-Khan (d'Angkor) était de plus flanqué de garoudas géants, surmontés d'encadrements en forme de petites tourelles *. Celui d'Angkor-Thôm était garni d'un épais rempart interne pour la circulation des défenseurs.

Ces enceintes fortes étaient tantôt simples comme Ta-Prohm,

1 Voy. Abel Rémusat.

1 Voy. page 269.

Ekdey, etc., tantôt précédées de fossés larges et peu profonds, sur lesquels étaient jetés des ponts conduisant aux entrées, véritables portes triomphales de genres variés, à une ou trois ouvertures comme Pontéay-Chma, Préa-Khan, etc.

Parmi les premières rappelons les portes de Pimanacas surmontées d'une tour à étages ornés de stèles ; celles de Pontéay-Chma, d'Ekdey, de Ta-Prohm, flanquées de garoudas puissants et couronnées d'un Brahma portant en collier une guirlande de saintes ; celles d'Angkor-Thôm, avec leur Brahma coiffé d'une tiare à trois pointes. — Bien que finement fouillées et décorées de riches moulures, ces dernières devaient un caractère de force très marqué à la masse puissante de leur base et aux formes amples et robustes des éléphants qui en composaient le soutènement. De plus, par un contraste heureux, on avait laissé, entre l'abondante ornementation des parties inférieures et du sommet, une vaste surface de paroi nue, sans portes, sans fenêtres, ni pilastres, comme il convient à une muraille de forteresse.

Puis, parmi les portes triples (l'entrée du milieu, servant pour le passage et les autres pour la décoration), celles de Préa-Khan (Angkor) surmontées de tours d'inégale hauteur; celle de Préa- Khan (Compong-Soai) précédée de portiques à colonnes avec préasats à cinq étages ; celles de Baphoum flanquées latéralement de galeries avec fenêtres à balustres, enfin la grande construction occidentale d'Angkor-Vaht, comprenant une galerie à double colonnade avec trois portes médianes et deux grandes entrées aux extrémités.

11 y avait aussi, on l'a vu, des routes ou chaussées rectilignes, de vingt à trente mètres de largeur, élevées au-dessus du niveau des plus grandes inondations, et accompagnées de vastes réservoirs où l'on conservait, durant la saison sèche, la provision d'eau nécessaire aux bœufs, aux buffles et aux éléphants des caravanes.

Ces chaussées partant de la capitale rayonnaient dans toutes les

directions et conduisaient aux montagnes en traversant les vastes plaines du bas pays.

Les ponts en pierres massives reposaient sur le roc ou sur un seuil dallé. Ils étaient si solidement construits qu'ils ont presque tous résisté aux crues périodiques et au choc des gros troncs entraînés par le courant. Leurs arches très élevées n'avaient que deux mètres d'ouverture, et leurs piles étaient d'une épaisseur pres-

Un pont khmsr (Spean Ta-On) >.

que égale. Pour que le cours d'eau conservât un passage normal, on avait élargi le lit et maintenu les berges par des revêtements en pierres étagées. Le plus considérable de ces ponts, celui de Spean-Teuk, a cent quarante-cinq mètres de longueur et trentequatre arches.

Leur principale décoration, que j'ai décrite à plusieurs reprises, consistait en balustrades monumentales affectant la forme de serpents à têtes multiples. Les balustrades de Lamseog étaient supportées par des groupes de petits personnages à têtes de naga; celles de Spean Ta-On se terminent par un magnifique motif ayant la figure d'une coquille redressée, où l'on voit, au milieu d'un entourage de neuf gueules rayonnantes, un dieu sur son trône porté par deux reptiles polycéphales rampants, et, au-

• Voy. pp. 108 et 121.

dessous, un groupe de petites cariatides sculptées sur le dé de pierre qui supporte cette composition de trois mètres de hauteur1.

Des ponts massifs percés d'arches étroites et basses ne servant qu'à assurer le nivellement de l'eau dormante, traversaient les fossés des citadelles. Leur largeur dépassait parfois quarante mètres et leur ornementation était extrêmement riche. Tels sont ceux d'Angkor-Thom, de Pontéay-Chma, avec leurs bordures de centaines de géants, ceux de Préa-Khan (Àngkor), ornés en plus de frises latérales couvertes de compositions en relief; ceux de Préa-Khan (Compong-Soai) flanqués de leurs grands oiseaux alternant avec des fleurs de nelumbium et bordés de parapets qui méritent une description détaillée.

Soutenus par des balustres figurant chacun un groupe de huit lionceaux ou griffons en cariatides, ces corps de nagas sans fin, ornés de lignes de rinceaux et de perles, se relèvent à chaque extrémité pour former le cou du reptile qui se recourbe et se divise en un éventail géant. On peut dire que chacune de ces pièces est une merveille9. Le milieu de la face antérieure est occupé par un griffon qui a les coudes serrés au corps et présente en avant la paume de ses mains garnies d'ongles menaçants. Tout autour, et suivant la courbe de ses ailes déployées, se rangent huit gueules de dragon, dont les dimensions s'accroissent en s'élevant. L'oiseau fantastique, dont la crête forme le sommet de l'éventail, est à cheval sur un naga à trois têtes, au-dessous duquel rampent des monstres diaboliques. Les crêtes du dragon principal forment autour de ce grand motif une dentelure terminée latéralement par deux rinceaux repliés en volute. La face postérieure de l'éventail, décorée de la même manière, se complique encore d'un dragon dont le cou

1 Voy.p. 121.

1 Voy. p. 21.

sort d'entre les pattes du griffon , se redresse en se détachant entièrement de la pierre, et se termine par une triple gueule surmontée d'une sorte de corne ou crête aiguë. Des arabesques et des rinceaux enchevêtrés avec des figures de diables et de petits serpents complètent l'ornementation de ce gigantesque appendice, taillé dans un seul bloc, et aussi fini de détail qu'il est gracieux de composition.

Citons enfin les ponts de Méléa, garnis de colonnes rondes, et celui d'Angkor-Vaht dont les colonnades élevées sont coupées par deux projections latérales avec escaliers avancés descendant à l'eau des bassins.

Arrivons maintenant aux terrasses ou belvédères ; elles étaient de formes géométriques, et hautes seulement de quelques mètres. Des escaliers, gardés par des animaux fantastiques ou des Phis porte-massues, donnaient accès à leur plate-forme dallée qui servait de promenoir et d'où la vue s'étendait au loin. De larges et profondes moulures ornées de fleurs et de rinceaux masquaient leurs murs de soutènement. Leur forme, le nombre des saillies, des retraits, des escaliers, variaient à l'infini. C'étaient, entre autres, les terrasses de Préa-Tomrey, en croix simple avec balustrades de nagas; de Préasat-Pram, en croix double; de Krush, à triple croix avec vaste plate-forme à trois gradins; puis celles de Ta-Prohm gardées par des griffons dressés, les ailes déployées. Le belvédère du petit temple à colonnes de Préa-Khan avec lions et dragons superposés en trois étages ; ceux de Préa-Khan (d'Àngkor) gardés par des porteurs de massues ; la terrasse principale d'Ekdey, grand rectangle à plate-forme coupé par une croix surélevée avec sept escaliers saillants, lions et dragons enchevêtrés de garondas ; le massif isolé de Ponté ay-Chm a, avec huit saillies, bizarrement dentelées, lions gardiens et balustrades répétées le long d'une large allée traver-

sière (Voy. le plan p. 381). C'étaient encore le vaste belvédère terminal de Méléa dont le premier degré est bordé de marches de pierre, et dont le second projette huit escaliers gardés par seize grands lions tout droits (Voy. page suivante) ; enfin l'embarcadère du Sra-Srong, vaste plate-forme rectangulaire suivie d'un belvédère étoile en croix, des bras duquel trois escaliers conduisaient au lac (Voy. le plan p. 380). Vu de la surface de l'eau, cet ensemble présentait le riche coup d'oeil de ses superbes moulures, de ses lions et de ses nagas superposés.

Des terrasses d'un autre genre avaient leurs murailles de soutènement dissimulées par une suite de colonnettes rondes ou cannelées qui soutenaient une plate-bande supérieure, comme à Préa-Pithu et dans de petits belvédères intérieurs du palais de Pimanacas1. A Angkor-Vaht, c'étaient de véritables colonnes espacées et laissant voir dans les interstices de profondes moulures qui couvraient la muraille (Voy. le plan p. 381). A Méléa, au contraire, des colonnades trapues, à jour, supportent des poutres en pierre sur lesquelles reposent les larges dalles qui constituent la plate-forme. Enfin la grande esplanade du palais des rois était, nous l'avons vu, décorée de compositions en bas-relief ou soutenue par des cariatides de lions dressés, d'éléphants, de griffons, et d'autres animaux fantastiques.

D'après les anciennes relations chinoises, il y avait aussi, parmi les monuments que j'ai appelés de l'ordre civil, des tourelles ou de petites pyramides servant de tombeaux9 ; citons encore une grande fosse vue par le commandant de Lagrée près de Méléa ; cette excavation mesure quarante mètres sur vingt, et les indigènes la désignent sous le nom de « cage du rhinocéros », mais sa destination n'est pas autrement connue.

1 Une des terrasses de Préasat-Pram était aussi garnie de petites colonnes.

1 Dans plusieurs villages, les habitants ont conservé la coutume de déposer

les cendres de leurs morts dans les cellas ruinées de quelque ancienne préasat.

Ajoutons enfin à cette nomenclature des restes de constructions en briques de peu d'importance, qui semblent bien avoir été des corps de garde, et des levées en terre, dont les unes appartenaient à un système général d'enceintes ou de fortifications, et dont les autres servaient d'emplacement pour les marchés, en dehors et près des citadelles.

Les édifices sacrés peuvent se diviser en trois classes principales d'après leurs dispositions : 1° les monuments plans, composés d'un sanctuaire qu'entouraient une ou plusieurs galeries rectangulaires figurant autant d'enceintes concentriques ; 2° les monuments pyramidaux à étages ; 3° les monuments formés d'enceintes concentriques étagées, troisième type résultant de la combinaison des deux autres. — 11 existe enfin des monuments composites où les tours, les galeries et la pyramide se trouvent réunies dans des combinaisons diverses.

La forme la plus rudimentaire du temple plan est un cube surmonté d'une pyramide. A l'intérieur se trouve une chambre ou cella carrée; elle offre une porte sur chaque face, et contient une représentation hiératique : lingam ou statue.

Pour amener cette disposition primitive aux arrangements perfectionnés que j'ai indiqués au cours de mes descriptions, les architectes lui firent subirsuccessivement les modifications suivantes. Ils supprimèrent les angles du cube et les remplacèrent par une série de pilastres établissant le raccord d'une porte à l'autre ; ils encadrèrent les portes et appliquèrent des colonnettes sur les chambranles ; ils ajoutèrent aussi des péristyles avec des voûtes

280 L'ARCHITECTUHE KHHER.

masquées par des frontons *, et, développant de plus en plus les

Plan du temple, plan simple.

moulures de base et d'entablement, ils arrivèrent à couvrir le massif entier de sculptures.

Sanctuaire- piimiiif.

En même temps, ils transformèrent les arêtes rectilignes de la pyramide supérieure en des courbes élégantes, et le sommet prit

Plan d'un sanctuaire perfectionné.

l'aspect d'une tiare divisée en étages formant retrait les uns sur les autres, et d'une hauteur de lus pen plus diminuée. Chaque étage

1 Les architectes composèrent alors la porte khmer classique, fondement

reproduisait les dispositions générales de la base, avec cette différence qu'au lieu d'ouvertures, on ne figura au-dessus des entrées que de fausses portes. L'édifice était terminé par des couronnes décroissantes sculptées de diverses manières et surmontées d'une sphère, d'un bouton ou d'une fleur de lotus, d'une flèche, et peut-être d'un lingam ou d'une statue l.

Cette nouvelle forme, grecque par les proportions de la base, hindoue par l'arrangement du sommet, fut adoptée comme type général pour la construction des sanctuaires. Ces derniers édifices offrent avec les Vimanas de l'Inde une certaine ressemblance d'aspect, qu'ils doivent surtout à leurs sommets étages ; mais ce n'en sont pas moins des œuvres architectoniques d'un style original. Ce sont eux que nous avons désignés, au cours de notre récit, par le terme générique de préasat, que les indigènes appliquent quelquefois, par extension, à toute construction sacrée de quelque ordre qu'elle soit.'

On connaît déjà plus de quatre-vingts de ces sanctuaires isolés dans les forêts du Cambodge, de Siam et du Laos. La forme de leur base varie du carré au polygone dentelé de soixante-quatre côtés ; leur hauteur mesure de quatre à vingt-cinq mètres ; leurs sculptures sont très-diversifiées. Plusieurs de ces préasat s forment une catégorie à part, et ont un caractère étrange, exclusivement propre à l'architecture khmer : elles doivent leur originalité à , la présence de quatre grandes figures. humaines qui sont sculptées au-dessus des frontons des quatre portes, et forment la partie moyenne de la construction et le corps même de la tour. Ces

de cette belle architecture du Cambodge. — Cette construction caractéristique consiste essentiellement en une baie rectangulaire encadrée de moulures. — Elle est ornée de colonnettes octogonales engagées supportant un entablement profondément fouillé, et de pilastres extérieurs surmontés d'un fronton ogival sculpté avec encadrement ondulé, acrotères et dentelures flabelliformes. (Voy. le dessin représenté sur la couverture de ce livre ) 1 Voyez divers spécimens de ces tours pp. 84, 401, 129, 173, 209, 2io, etc.

m L'ARCHITECTURE KHMER.

faces, ornées, on Ta vu, de diadèmes, de pendants d'oreilles et de colliers, se raccordent par de petits pilastres angulaires '. La tour figure ainsi exactement une énorme tète à quadruple visage, coiffée d'une immense tiare, où la tradition locale reconnaît la représentation du Ta-Prohm cambodgien, c'est-à-dire de l'ancêtre Brahma*.

La préasat, sous ses formes diverses, est le premier des éléments qui entrent dans la composition des édifices plans ; le second est la galerie. La plus simple est faite de deux murailles, soit pleines, soit percées de fenêtres à balustres, supportant une voûte. Les galeries perfectionnées, à travers lesquelles j'ai, à mainte reprise, promené le lecteur, consistent, les unes en une muraille et un rang de piliers, les autres en une muraille et une double ou triple colonnade, d'autres encore en quatre rangées de piliers soutenant une voûte maltresse, et deux demi-voûtes latérales plus basses, disposées comme les trois nefs de nos églises.

La voûte simplement dégrossie était masquée par un plafond en bois, à caissons avec peintures et dorures, et reposant sur une corniche; quelquefois, comme dans la galerie d'entrée d'Angkor- Yaht, la pierre même de la voûte était sculptée et ornée de lotus en rosaces.

Les piliers sont carrés 3 , avec une base et un chapiteau

1 Dans la plupart de ces tours, les grandes figures occupent en hauteur les deux premiers étages de la construction conique. Au-dessus sont deux autres étages surmontés de couronnes de lotus et de la sphère ou bouton terminal. Les frontons qui se succèdent au-dessus des têtes sont légèrement convexes et participent ainsi à la courbure générale, de telle sorte que l'ensemble forme une tiare qui coiffé parfaitement la tête quadruple sur laquelle elle est posée. — Voyez les dessins, pp. JOi, 473, 327. Dans les préasats qui surmontent les entrées de Ta-Prohm et d'Ekdey, les masques quadruples sont juxtaposés, oreille contre oreille. À Angkor Thôm (Voy. p. 157), ils sont séparés par de grandes figures de femmes tenant dans leurs mains des guirlandes tombantes.

* Les colonnes rondes avec bases et chapiteaux de même genre sont réservées à la décoration latérale des ponts et des terrasses ; toutefois Bastian dit

identiques, dont le dessin primitif rappelle Tordre dorique; les murs sont ornés de larges moulures; les voûtes, sculptées

Coupe d'une galerie à trois nefs.

à l'extérieur en forme de tuiles courbes précédées d'antéfixes ; les lignes de faîte, surmontées de crêtes diversement dentelées.

Signalons maintenant une sorte d'artifice architectonique employé, on peut le dire, dans tous les monuments du Cambodge, et qui y produit invariablement des effets d'une richesse singulière. Lorsque les constructeurs khmers voulaient pratiquer une entrée monumentale en un point de leurs galeries, ils en augmentaient graduellement les dimensions au moyen de saillies rectangulaires, tout en conservant les proportions des formes et l'identité des dessins. Les vides existant entre les différentes parties d'inégale grandeur étaient alors dissimulés par des pilastres couronnés de frontons. On obtenait ainsi, de chaque côté du point médian, des tronçons de galeries qui grandissaient et s'étageaient en se rapprochant de ce point.

Là ne se bornait pas la combinaison. Perpendiculairement à la galerie en étages ainsi créée, on en établissait une toute semblable, faisant la croix avec la première, et dont les extrémités en avant et en arrière figuraient les portes d'entrée et de sortie, ayant chacune un péristyle correspondant à la hauteur de la galerie primitive.

avoir vu, à Lovék, des portiques à colonnes rondes. Celles qui se trouvent dans la galerie supérieure d'Angkor-Vaht paraissent avoir été mises après coup pour remplacer des piliers carrés qui s'étaient effondrés.

■ Supposons qu'il s'agisse d'une galerie complète, c'est-à-dire à triple nef. Si nous nous plaçons en face de la porte, nous apercevons d'abord un premier péristyle surmonté de son fronton

AA. Galerie dans laquelle il s'agit de pra- 1 EE. Galerie faisant la croii avec la pn

tiquer une entrée. dente.

tb. Premier élargissement. 1 b'b' — c"d. Elargissements successifs.

et. Deuxième élargitaement.

que complètent, à droite et à gauche, les deux demi-frontons des bas-côtés. A quelques mètres plus loin se dessinera un encadrement tout pareil, formé par les pilastres et les frontons corrélatifs au premier élargissement, et, par delà encore, apparaîtra le

Porte pratiquée dan» une galerie par élargissements successifs (élévation).

deuxième encadrement, tandis qu'adroite et à gauche s'étageronl les trois tronçons inégaux de la galerie principale, arec leurs frontons profilés et leurs crêtes à dentelures.

Si l'on imagine l'intersection de la croix surmontée d'une tourelle ou même d'une haute tour, si l'on ajoute des moulures trèsaccusées, des voûtes profondément fouillées et couronnées de crêtes, des frontons entourés de découpures bien distinctes, on se

représentera facilement l'ensemble architectural produit par une telle disposition, plusieurs fois répétée sur de grandes lignes de colonnes basses, dont le développement excède parfois deux cent cinquante mètres, et qui se trouvent ainsi coupées de la façon la plus riche et la plus satisfaisante à l'œil. (Voy. p. 327.)

Galerie et préasat, tels sont les deux motifs principaux que les artistes khmers vont multiplier et diversifier à l'infini pour en tirer des effets toujours harmonieux. Ce sera d'abord la préasat seule ou parfois environnée d'une simple muraille d'enceinte rectangulaire, et précédée d'une ou de deux pièces d'eau (Voy. page suivante) ; bientôt cette muraille sera remplacée par une galerie avec des tours aux quatre angles ou au-dessus des portes d'entrée '; puis s'ajouteront successivement une seconde et une troisième enceinte, semblables à la première ; et enfin, comme complément,

1 Les architectes se sont tellement attachés à varier leurs œuvres petites ou grandes, qu'un classement rigoureux n'en peut être qu'incomplet et qu'il faudrait, pour les caractériser toutes, les décrire chacune en particulier. — Sans entrer dans d'aussi minutieux détails, nous nous bornerons à énumérer rapidement certains édifices dont les uns rentrent dans le système général exposé ici, tandis que les autres s'en écartent plus ou moins.

Athvéa, Préasat-Kouk, Tiang-Préak ont deux préasats placées Tune devant l'autre : sanctuaire, et tour élevée au-dessus de la porte orientale.

Préasat-Pram en a quatre : sanctuaire, et gopouras est, ouest et sud, l'entrée nord n'étant qu'une porte monumentale.

Prey en a cinq : sanctuaire, et gopouras aux quatre points cardinaux.

Banone en a neuf : sanctuaire, gopouras et tours d'angle. . . etc

Popel présente trois tours en ligne, la plus haute au milieu, toutes trois ayant leur façade tournée vers l'orient ; Phnom-Crôm offre en plus des édi cules et une enceinte.

Phnom- Boc présente trois tours unies par de courtes galeries avec édicules et entourage de cellules.

Séliam, édifice d'un autre genre, a cinq tours disposées en carré et surélevées sur une plate-forme avec fossé extérieur.

Sréo, voisin de Séliam, présente le même nombre de préasats renfermées dans une galerie à colonnes.

Basset a son sanctuaire entouré de huit tourelles ou édicules diversement disposés ; Ka-Kéo (en ne considérant que l'ensemble spécial limité par le fossé) comprend 20 tourelles groupées autour d'une ceila rectangulaire, etc., etc...

deux galeries transversales viendront se croiser perpendiculairement au point occupé par la préasat centrale, en formant comme les axes de tout l'édiûce. Ces axes seront orientés vers les quatre points cardinaux, la façade principale tournée au levant'.

Le sanctuaire central, les trois enceintes et les deux galeries transversales avec leurs tours, telle est la partie commune à tous les temples. La partie variable se compose de préasats isolées ou précédées de péristyles, de galeries accessoires réunissant les galeries principales deux à deux en donnant naissance à des cours entourées de cloîtres, d'édicules disposés avec symétrie des deux côtés du grand axe et surtout dans la moitié orientale du

Prétstt Pré»-TrOl.

temple ; puis de constructions plus grossières, en forme de couloirs allongés, simples ou à piliers, renfermant des cours rectangulaires; enfin de sras ornementés, et de stèles avec figures ou inscriptions placées dans les cours, au milieu des bassins, sur les chaussées, etc. a. L'ensemble est surélevé, on l'a vu, par des soubassements considérables ornés de grandes moulures horizontales. L'enceinte extérieure présente une colonnade régnant tout autour du monument ; chaque côté est percé de trois ou cinq portes monumentales partout accompagnées de cette disposition de galeries croissantes dont je viens de parler, et ces entrées sont précédées d'escaliers gardés par des animaux fantastiques. Enfin,

1 On pourra suivre cette description sur te plan ci-joint (Voy. p. 289), * Voy. te plan de Ta-Prohm, p. 2B6.

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