CHAPITRE X
Caractères spéciaux de l'art khmer; phases diverses de son développement. — Originalité des modifications apportées par les maîtres de l'œuvre au type primordial hindou. — Procédés et éléments d'ornementation. — Sculpture et statuaire.
Prenons maintenant notre reculée, et tâchons d'embrasser d'ensemble l'œuvre grandiose des artistes khmers. Immensité, unité harmonieuse des plans, variété inépuisable des éléments et de leurs combinaisons, hardiesse, merveilleuse entente de la grande décoration, bon goût et profusion des ornements, voilà, semble-t-il, les termes de la synthèse.
Nous ne nous étendrons pas ici (comptant y revenir ailleurs) sur les nombreuses analogies que les édifices de l'ancien Cambodge présentent, non seulement avec les temples de l'Inde à toutes les époques, mais encore avec ceux de Java (spécialement les
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temples de Brambanam et de Panataram) et avec ceux de la Birmanie1. Quoi qu'il en soit de ces ressemblances, les monuments khmers, on l'a vu, n'ont de rivaux dans aucun pays de l'extrême Orient.
Dans cet art, deux choses essentielles appartiennent en propre au Cambodge; l'invention des ensembles et le goût correct et délicat de l'exécution. Rarement, en effet, les fantastiques monuments de l'Inde ont été construits d'après des plans d'une homogénéité aussi complète9 ; presque jamais le rapport du tout aux parties n'y a été aussi parfaitement envisagé en vue de l'effet général. Cette grandeur dans la conception caractérise, à un haut degré, le génie des artistes khmers. Forcés, comme presque tous les bâtisseurs d'édifices sacrés, de se plier à des canons hiératiques r ils ont, de chaque anomalie imposée, tiré un motif original d'ornementation.
Une des principales règles de l'architecture religieuse dans l'Inde s'opposait,' par exemple, à l'adoption de plans absolument réguliers, — pour montrer que rien de parfait ne saurait sortir des mains de l'homme. Par quel biais les constructeurs khmers se sont-ils tirés d'embarras ? Au lieu de rompre les grandes lignes, ils se sont contentés de déplacer les axes de leurs monuments,, qui en effet ne sont jamais en coïncidence avec les médianes des plans rectangulaires ; mais, pour éviter de choquer l'œil, ils ont si bien su pallier cette dérogation au principe de l'art, que presque toujours il faut avoir recours à des mesurages exacts pour en constater l'existence.
1 Voy. à l'appendice : Analogie des constructions khmers avec les monuments des autres contrées.
* 11 est à remarquer que dans les temples hindous le sanctuaire est très petit relativement aux constructions qui l'entourent : cela vient de ce que l'on a conservé le sanctuaire primitif trop sacré pour être touché, tandis qu'à des époques postérieures, le reste du temple a été refait sur de plus grandes proportions. (Murray, part. 1, p. 149.)
Il leur fallait, au dedans des grandes galeries enveloppantes, renoncer à montrer dans un seul coup d'oeil les façades des enceintes intérieures : ils ont construit sur les axes des couloirs qui forçaient le spectateur à se détourner pour aller jouir des vues d'angles et des riches effets de superpositions architecturales que présentent ces perspectives resserrées. Encadrant ici une préasat, là une grande entrée ou un escalier monumental, entre des édicules avancés qui les isolent en leur donnant un aspect plus saisissant ; coupant leur cours de cloîtres, les parsemant de portiques, de sanctuaires accessoires, ils ont multiplié, varié à l'infini leurs tableaux d'intérieur.
Cette préoccupation de la perspective n'est pas moins visible, chez eux, dans l'exécution de tous les détails. Ils s'efforcent, par exemple, d'exagérer l'effet des ces grands perrons qui régnent de la base au sommet de leurs pyramides en diminuant insensible m net la largeur de l'escalier ainsi que la dimension des lions étages sur ses flancs. Ils inclinent légèrement les plates-bandes verticales et horizontales, de manière à accrocher la lumière et à faire ressortir les sculptures voisines . Partout enfin ils subordonnent l'arrangement et le mode d'exécution des ornements aux conditions d'éclairage et à la situation de la partie décorée.
Quelles ont été les origines de l'architecture khmer et quelles phases diverses cet art a-t-il traversées ?
Pyramide, piédestal naturel de la divinité que tous les peuples ont placée sur les hauts lieux * ; sanctuaire mystérieux enceint d'une muraille forte ou d'une galerie semblable à des casemates de citadelles ; telles furent, avons-nous dit, les dispositions primitives des édifices.
Originaire d'Egypte, la pyramide à base carrée et à étages se
1 II n'est guère de sommet dans le Cambodge, surtout de monticule isolé, <jui ne soit surmonté d'un temple ou de statues.
trouve aussi en Chaldée, à Ceylan, à Java et dans l'Indo-Chine1.
La préasat n'est autre que le temple hindou primitif que Fergusson décrit « une cella cubique à quatre entrées, coiffée d'un sommet curviligne simple ou étage. » Par la profondeur de son sanctuaire, l'élroitesse et l'obscurité des couloirs qui l'entourent, elle rappelle les souterrains des grottes de l'Inde ; de même que, par sa masse et par ses parois profondément fouillées, elle se rapproche des rocs sculptés de Ceylan ou d'Ellora *. Banone, Baion, les portes d'Angkor-Thôm ne semblent-ils pas, en effet, d'énormes et solides massifs, où toutes les parties se soudent jusqu'à se confondre, et dont la surface a été régularisée, façonnée, ouvragée, comme celles des rocs du Kaïlaça, de Siva? Tout s'y tient et tout est compact ? Les éléphants qui paraissent soutenir ces massifs, y sont si bien engagés qu'ils n'en peuvent sortir que la tète ; les adorateurs, les cariatides qui s'étagent sur leurs flancs y adhèrent de même fortement par toute leur partie postérieure ; et, quant aux entrées de ces monuments, quelle que soit la grandeur du portique qui les précède, elles sont d'une étroitesse telle qu'en pénétrant dans ces galeries khmers, en suivant ces couloirs étouffés aux épaisses et lourdes voussures où filtre à peine un rayon de lumière extérieure, on éprouve la même impression que si l'on s'engouffrait dans un hypogée de l'antique Egypte ou dans quelque mystérieuse caverne de l'Inde.
Voulons-nous maintenant envisager les éléments décoratifs de l'architecture khmer? Ne voyons-nous pas qu'ils se rencontrent
1 Ajoutons que les téocali des Mayas, de l'Amérique centrale, présentent beaucoup d'analogie avec les pyramides khmers ; construits en plaine, ou parfois adossés à une colline, ils sont aussi divisés en gradins et surmontés d'un adoratoire. — Il en est de même des forteresses à terrasses superposées du Pérou.
* On se rappelle qu'à Phnom-Sontuc, nous n'avons pas vu seulement des statues sculptées sur les parois de la colline, mais encore des rocs façonnés en tourelles à étages dentelés.