‹ Voyage au Cambodge; l'architecture khmerChapitre 17 sur 42 · HÔ · texte numérisé non relu

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YOYAGE AU CAMBODGE. 329

presque tous aussi dans l'Inde et dans les contrées sur lesquelles s'est étendue l'influence brahmanique?1 Mais quelle voie cette civilisation a-t-elle suivie pour pénétrer dans l'Indo-Ghine méridionale? On l'ignore.

Les pyramides de la nouvelle Pagan, œuvres gracieuses, bien que d'une architecture secondaire, sont les seuls édifices de rindo-Chine qui, dans leur disposition d'ensemble et dans certains détails *, offrent des analogies précises avec les formes de l'ancien Cambodge. Mais elles sont postérieures à l'époque de la fixation des formes essentielles de l'architecture khmer. Ce seraient donc les ruines inexplorées des capitales successives de la Birmanie : Ta-Thun (cinquième au onzième siècle) , l'ancienne Pagan (premier siècle), Prome (cinquième siècle avant notre ère) qu'il faudrait interroger pour résoudre le problème.

La filiation directe de l'architecture khmer nous échappe. Ses plus anciennes manifestations connues témoignent d'un art précis et perfectionné. Dès l'origine, cet ensemble original d'une porte d'entrée avec ses colonnettes portant l'entablement, et ses pilastres soutenant le fronton 3, nous apparaît tout agencé sans que nous puissions nous rendre compte des tâtonnements qui ont dû précéder sa formation. La découverte d'édifices plus anciens au Cambodge comblera-t-elle cette lacune , ou trouvera-t-on dans les pays voisins des formes plus rappro chées de la forme khmer? Présentement, il faut nous borner à essayer de suivre cet art dans la période principale de son développement, à assister à son apogée et à noter les modifications essentielles qu'il a subies pendant la phase de la décadence4.

1 Voyez à l'appendice.

1 On y retrouve des lions étages et surtout cette disposition caractéristiqu e d'un fronton ogival à dentelures, flanqué de deux demi-frontons latéraux . 8 Voy. p. 250 et p. 280, note 1 .

* Nous n'émettrons ici sur ce sujet que des observations générales, nous

A la fois sanctuaire et citadelle au début, le temple se développa plus tard dans le sens ornemental, perdant peu à peu son caractère de forteresse pour ne plus être, aux époques de grandeur, qu'un immense et merveilleux ensemble .décoratif. De massives qu'elles étaient primitivement, les formes devinrent de plus en plus sveltes. Les étages des tours, leurs dentelures, les couronnes de lotus qui les surmontaient s'allégèrent et se multiplièrent. Des flèches remplacèrent les boules des sommets. Les galeries et leurs soubassements s'accrurent, leurs frontons et leurs crêtes se découpèrent 4. Placés au centre de grandes villes suffisamment protégées par leurs puissantes enceintes, les temples furent ornés de portes, de fenêtres nombreuses ; on les environna de péristyles.

Simple d'abord, cette colonnade extérieure servit à réunir les constructions du milieu à celles des angles, comme à Pontéay- Chma. Continue sur la face orientale de Préa-Khan, elle se doubla autour de Ta-Prohm et de Méléa, pour s'accroître à Baion de portiques angulaires dont les colonnes s'élevèrent encore à

réservant d'entrer dans les détails lorsque le classement de nos plans sera terminé et que nous en aurons pu faire un examen comparatif plus complet.

1 Nous avons remarqué trois genres de crêtes bien caractérisés : 4° Ogives successives comme à Baion (voy. le dessin du. frontispice, premier plan) ou à Préasat Préa-Tcôl (voy. un fragment de ces crêtes au Musée Khmer) etc. — 2° Balustres cylindriques avec moulures et pointe conique, et attenant les uns aux autres, comme à Préa-Khan (d'Angkor.) — 3e Balustres plus légers, plus élevés, espacés les uns des autres comme à Méléa. (Voy. p. 353.)

Bien que nous n'ayons pas rencontré de restes des crêtes d'Angkor-Vaht, nous les avons représentées sous cette dernière forme parce que nous avons trouvé la ligne de faite percée de trous cylindriques, un peu plus espacés que ceux de Méléa. — Presque partout ces crêtes ont disparu ; le temps nous a manqué pour les rechercher sur notre passage, mais il serait facile d'en retrouver des fragments dans les décombres : et leur comparaison donnerait à coup sûr des indications très précieuses pour le classement des édifices.

Quant aux murailles des pontéays, sauf à Ka-Kéo et peut-être dans de petites enceintes des environs de Méléa, elles nous ont paru avoir conservé la première forme d'ogives successives qui est celle des créneaux hindous.

Angkor-Vaht. Dans ce dernier temple les piliers, qui au début avaient été disposés au hasard , furent enfin espacés avec une régularité parfaite et en harmonie avec les fenêtres à balustre placées derrière eux.

En même temps on développait de plus en plus les portes des pontéays ; on leur faisait trois entrées, dont deux ne servaient que pour la décoration.

À Méléa, construit sans doute à une époque de puissance et de paix, on supprima même l'enceinte, pour que le temple pût être aperçu de tous côtés. A Angkor-Vaht on la rétablit, mais plutôt comme une clôture que comme une citadelle, et pour l'orner d'une colonnade aussi imposante à elle seule que la façade des plus beaux temples.

Les pyramides de leur côté s'étaient aussi perfectionnées. Des moulures profondes en avaient recouvert les gradins; les escaliers qui conduisaient à la plate-forme supérieure s'étaient élargis, multipliés, garnis de lions de la base au sommet; les terrasses s'étaient hérissées de petites enceintes dentelées et de galeries basses à clochetons, premier emprunt fait à l'architecture des édifices plans. Deux fois des artistes de génie conçurent l'idée d'associer d'une manière plus intime. les deux genres de constructions, en utilisant les terrasses des unes pour montrer dans un coup d'œil unique les galeries concentriques des autres.

Ils élevèrent d'abord Baion, œuvre spéciale d'une originalité extrême. Puis Angkor-Vaht, dans lequel toutes les beautés de la pyramide parvenue à l'apogée de son développement furent unies à celles du temple plan, en donnant aux détails une ampleur et une perfection qui font de cSacun d'eux une véritable création architecturale1.

1 La comparaison entre les divers spécimens dés bas-reliefs du Musée Khmer moulés sur ceux de Baion et d'Angkor-Vaht suffirait pour indiquer qu'une longue période de temps à dû s'écouler entre l'érection de ces deux temples

Est-ce postérieurement que Turent édifiée» les préasnts telles que celles de Préa-Kong, constructions en briques revêtues d'un ciment dans lequel furent modelées des sculptures encore plus chargées que celles d'Angkor-Vahl!, ouïes tours, jadis recouvertes de métal doré, de Mi-Baume, dont les sculptures ne sont pas moins

Un ] ingain de Ka-Kéo (d'après les documents du docteur Harmand).

perfectionnées9, et dont les terrasses peu élevées ne portent au lieu de galeries que des Uangars à toits en charpente ? Toujours est-il que le Cambodge eut aussi une architecture de briques solide et belle, mais sur laquelle des renseignements détaillés nous font encore défaut. Cependantles préasats dcSéliam, qui on t conservé leurs flèches, et dont la forme hybride reproduit à la base celle des tours

bien que beaucoup de sculptures du premier (Voy. . le groupe de danseuses représenté p. 149) indiquent déjà une époque de recherche gracieuse et de goût délicat.

A Baîon le massif intérieur ne joue qu'un rôle secondaire, tandis qu'à Angkor- Vaht son importance est capitale, et il réunit tous les effets de décoration architecturale des belles pyramides. — Bien que ces derniers monuments ne puissent pas être aisément classés par ordre chronologique, il faut pourtant admettre qu'An gbor- Vaht, de même qu'il semble postérieur aux grands édifices plans, n'a aussi été élevé qu'après que l'architecture pyramidale eut atteint son apogée. — C'est en coordonnant les éléments si divers imaginés par des générations d'artistes, que l'architecte d'Angkor-Vaht put enfanter cette œuvre grandiose. — Pour passer directement d'un temple plan (Héléa par exemple), à ce merveilleux temple mixte, il eût fallu une invention telle que le génie d'un seul homme n'eût pas suffi à la concevoir,

1 Voy. la relation du commandant De Lagrée.

1 Notes de M. Faraut.

de Mi-Baume, plushautiesétagesdentelés ordinaires et, au sommet, la coupole i cannelée des pyramides modernes, caractérisent bien cette dernière période à la suite de laquelle on n'éleva plus que des tourelles en briques grossières, dernier souvenir de l'art ancien qui disparut devant l'envahissement étranger. De cette époque datent sans doute aussi les constructions des pays voisins dans lesquelles l'influence kbmer est manifeste, comme les tours d'Ajutia dont les étages dentelés sont inspirés de ceux d'Angkor-Vaht , et dans un autre genre la préasat massive de Penom couverte de sculptures analogues à celles du Cambodge. Le siège delà puissance s'étant enfin transporté dans le royaume de Siam.on vit s'élever, sur les bords du Ménam, ces hautes pyramides à clochetons9 assez médiocres d'exécution, mais grandioses et simples d'ensemble, et d'un aspect à la fois gracieux et imposant.

1 Cette forme de coupole des stoupas bouddhiques {prèa chay dey cambodgiens, p/ira ckedi siamois), est aussi celle quia été donnée, lors de sa restauration, à la préasat centrale de Phnom-Bachey, édifice ancien dont les autres tours subsistantes laissent voir les étages habituels des préasats khmers.

* Ajoutons aussi que les fats laotiens de môme que les pyramides siamoises dérivent en partie de l'architecture du Cambodge. 11 suffirait, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'oeil sur les principaux monuments d'Ajutia et aussi de Bangkok. — Dans une pyramide moderne entre autres, se trouvent réunis les éléments d'ornementation et les attributs hiératiques khmers. De petits lions et des éléphants minuscules s'y étagent sur les marches d'un soubassement ; aux angles, se dressent quatre géants qui ne sont que de grossiers pastiches •de ces Hercules à l'air gouailleur aussi spirituellement représentés par les artistes cambodgiens que les faunes et les satyres par les sculpteurs grecs. Quatre garoudhas enserrent de leurs griffes des nagas (symbole de l'aigle qui saisit le serpent, du génie du bien qui dompte Je génie du mal) ; — quatre autres krouths encadrent de leurs jambes écartées quatre niches aux frontons flamboyants du milieu desquels s'élève la flèche ; quatre petits saints en prière achèvent l'ensemble de ces motifs de sculpture si souvent rassemblés dans les temples khmers ; et tous ces personnages, brahmaniques d'origine, se réunissent ici pour célébrer la gloire de Çakia-Mouni.

La pyramide à base carrée et à étages, le sanctuaire hindou primitif, telles ont été, je l'ai dit, les formes simples d'où est issue l'architecture au Cambodge. Mais les Khmers, avec leur génie d'appropriation, en ont si bien modifié l'harmonie et les procédés d'ornementation, qu'ils en onl tiré les effets merveilleux que nous connaissons. L'art hindou n'a été pour eux qu'un point de départ. S'emparant en maîtres du canevas que leur avaient livré leurs voisins, ils l'ont ouvragé d'après leur goût propre et leur fantaisie tout originale.

À l'intérieur des sanctuaires, ils ont placé naturellement, soit la figuration cylindrique du mystère de Siva ', soit le quadruple] personnage de Brahma ; puis ils ont imaginé de reproduire au dehors, en de gigantesques proportions, les quatre faces de la même divinité. Appliquant aux parties inférieures de leur robuste architecture les animaux les plus puissants de la création, l'aigle, le lion, l'éléphant, le serpent boa, ils ont établi au-dessus, comme couronnement de leurs édifices, ces grandes têtes du dieu delà pensée, dirigeant vers les quatre points de l'horizon les regards de ses yeux largement ouverts, et symbolisant ainsi l'intelligence qui, après avoir vaincu et plié à ses volontés toutes les forces de la nature, continue de veiller sans

1 Voy. p. 332. — Le culte du lingam s'est perpétué jusqu'à nos jours dans toute l'Indo-Chine, où les traces en sont très nombreuses : il y a dans le Siam toute une catégorie de monuments appelés Phra-Prang qui sont terminés par un lingam. (Voy. Alabaster-Henry : The Wheel of the Law.) Notons aussi la ressemblance qui existe entre le cylindre ci-dessus représenté et un lingam de Java, de même qu'entre un piédestal circulaire de lingam du même pays et le socle à moulures de Phnom- Boc, p. 131 et 243. — (Voy. Phot. des monuments de Java — Soc. Batav.)

relâche sur le monde et à percevoir les moindres détails des actes humains.

Une balustrade de Preaaat-Préa-TcAl (Musée Khmer}.

Reprendrai-je ici, un à un, chacun des détails dominants de

cette judicieuse ornementation ? A l'éléphant, la bête indienne par excellence, revenait la tâche de supporter les lourdes masses de la construction ; aux garoudhas, ailes déployées et bras étendus, celle de s'appuyer en cariatides contre les murs et contre les frontons, pour .soutenir les frises de couronnement ou les colonnades légères; aux lions1 et aux géants armés de massues, et parfois aussi aux héros frères Rama et Lakshmana armés de l'arc, au dieu Vichnou brandissant l'épée ou à quelque autre divinité guerrière armée de la pique et du trident, le soin de garder les entrées. Sur les pilastres, sur les murailles des temples, on sculpta les bayadères et les saintes femmes attachées au service du dieu ; sur les piliers des cloîtres, les saints en prières. Les divinités secondaires formèrent l'entourage du sanctuaire principal; le serpent Ananta (ou sans fin) servit de rampe aux interminables balustrades s et son corps flexible se plia aisément pour encadrer les ogives des frontons 3.

Cette décoration symbolique trouva surtout son emploi dans les anciens édifices khmers; elle disparut peu à peu, au fur et à mesure des variations introduites* dans les monuments. Au temps,

1 Voy. p. 275. — Lion gardien d'un escalier de Préa-Khan.

* L'emploi fréquent du naga, dans l'architecture khmer, nous parait ainsi suffisamment motivé sans que, selon nous, il y faille voir une preuve que cet animal était jadis l'objet d'un culte en Indo-Chine. D'ailleurs, si parmi les sculptures nous avons rencontré souvent des divinités assises sur le serpent, jamais nous n'avons vu de naga isolé, représentant une divinité spéciale adorée dans un sanctuaire. Les nagas sont, il est vrai, les héros de fables nombreuses. D'après Bastian, ils apparaissent dans les légendes comme génies tutélaires de la science ; comme tels, ils ont la langue fendue, souvent même ils ont plusieurs langues, ce qui veut dire qu'ils sont polyglottes. (Le naga Ananta en a mille.) Mais, d'après la tradition, c'est bien le grand naga brahmanique (le roi des nagas : Ananta) que les artistes ont en-* tendu représenter dans leurs sculptures.

8 Ajoutons ici que les encadrements ogivaux des portes khmers, en forme de corps de dragons striés et découpés, produisent un effet qui n'est pas sans analogie avec celui des moulures superposées des portes de nos cathédrales gothiques.

assez difficile à déterminer, où le bouddhisme devint au Cambodge la religion dominante, le lingam, les statues de Brahma, de Vichnou, de Siva, furent également évincées par les représentations du Bouddha, personnage humain à face unique. Dès lors aussi les architectes firent subir à leurs préasats une importante modification : trois des entrées furent closes et transformées en fausses portes ; la quatrième entrée , celle de Test, resta seule ouverte pour donner accès au sanctuaire vénéré. Des siècles durant, les adorateurs de Çakya- Mouni sont venus se prosterner au seuil de cette porte, et contempler la sainte image mystérieusement éclairée par les rayons du soleil levant. Le voyageur qui voudra gravir les gradins escarpés de cette partie centrale. des temples pyramidaux et se frayer un chemin dans le lacis envahissant de la végétation, pourra quelquefois encore, au travers d'une demi-obscurité, admirer, toujours debout sur leurs antiques piédestaux, de superbes statues de Bouddha, contemporaines des monuments mêmes1. Disons en passant que, d'après une croyance populaire, l'édifice d'Angkor- Yaht aurait été commencé sous l'empire du culte brahmanique, et n'aurait été consacré à Bouddha qu'à l'époque de son achèvement. C'est peut-être ce qui explique que les quatre portes du sanctuaire y soient murées, de manière à le transformer en une sorte de dagoba s, et qu'on ait sculpté sur chacune d'elles une figuration en bas-relief de Çakya-Mouni.

Malgré cet emploi fréquent de la sculpture symbolique, les artistes khmers ont rompu, presque dès l'origine, avec les principes hindous pour se rapprocher de l'esthétique égyptienne et grecque,

1 La pyramide surmontée d'un sanctuaire principal n'éveille-t-elle pas, en effet, Tidée d'un Dieu suprême tel que le conçoit la religion bouddhique, tandis que le temple plan, avec ses innombrables galeries dont chaque entrecroisement abrite une statue, fait plutôt songer au polythéisme brahmanique?

1 Construction massive de l'Inde au centre de laquelle étaient renfermées des reliques .

3iO L'ARCHITECTURE KHMER.

qu'ils n'ont pas tardé i suivre entièrement, subordonnant, comme je l'ai dit, le genre de décoration i la forme architecturale, n'eitployant que des figures paisibles et sereines, toujours larges de conception, et susceptibles de concourir i cet effet d'ensemble dont ils avaient un si vif souci. Que voyons-nous en effet? Tandis que leurs voisins, possédés en quelque sorte de leur art bien plus qu'ils ne le possédaient, se laissent dominer par les tyran niques préoccupations d'une mythologie souvent monstrueuse, les Khmers n'hésitent pas, le plus généralement, soit à supprimer les difformités hideuses des idoles, soit, quand ils ne peuvent se dispenser de les reproduire, à les dissimuler assez habilement pour en tirer d'heureux efletsde décoration. C'est ainsi que, pour représenter le Brahma à quadruple face, au lieu de créer un monstre, ils ont adossé deux à deux quatre personnages dont les parties apparentes demeurent parfaitement naturelles1.

La seule difformité qu'ils semblent avoir admise pour symboliser la force 9, surtout chez les héros du Ramayana, consiste dans les bras multiples ; encore, dans ce cas, accordent-ils presque toujours la prééminence à deux des bras ; les autres sont placés un peu en arrière ; ils sont disposés en éventail, et servent pour ainsi dire de fond au tableau.

Quant aux tètes multiples et superposées, elles sont générale-

1 Les Grecs procédèrent de môme. — Voyez la représentation d'Hécate ou Diane Triformis du British Muséum. — Par une analogie digne d'être notée, les têtes de cette triple statue sont ornées de diadèmes et surmontées de cylindres couverts d'écaillés, presque identiques à ceux des prohm khmers.

Ce mode ingénieux d'arrangement, commun aux Grecs et aux Khmers, suffirait pour faire ressortir la supériorité de goût de ces derniers sur les autres nations de l'extrême Orient.

• Il y a des idoles qui ont une tête avec quatre visages ; il en existe aussi qui ont quatre mains, d'autres dix et quelques-unes cent..., et plus leurs bras sont nombreux, plus leurs adorateurs ont confiance en elles.

(Mareo-Polo.)

VOYAGE AU CAMBODGE. Ht

ment traitées en grotesques et réservées à des divinités inférieures et malfaisantes ; dans les seules circonstances où elles contribuent à des effets de grande ornementation, c'est-à-dire, dans les immenses balustrades des ponts, leur masse pyramidale, légère-

Tête de Bralima trouvée dans les fouilles fiiies sous le temple de PIinom-Boc. (Musée Khmer.)

ment inclinée en arrière, forme une sorte de contre-poids au cou ou à la queue du naga qui proéminent dans le ride, et elles donnent ainsi plus de solidité et d'harmonieè cesgroupes étranges, mais d'un superbe effet décoratif. Ces derniers vestiges de barbarie ne se rencontrent d'ailleurs que dans les édifices les

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plus anciens ; les Khmers susbtituèrent peu à peu les inspirations de leur génie propre à ces imaginations d'emprunt, et de leur ciseau jaillit un genre décoratif d'un goût épuré, dont le fantastique, toujours gracieux et châtié, peut supporter sans désavantage la comparaison avec ce qui a été fait de plus remarquable dans les autres contrées.

Si les grandes compositions en bas-relief n'atteignent pas toujours à la perfection, s'il est telle difficulté de perspective — notamment dans le rendu des raccourcis l — que le statuaire cambodgien n'a pu surmonter absolument, si les personnages, dans leurs formes et leurs attitudes, ne réalisent pas la beauté classique du type grec, en revanche, les grandes sculptures des édifices se distinguent par des qualités d'ordre supérieur. Les scènes sont toujours pleines de vie, d'imagination et de verve. 11 y règne parfois quelque confusion-, mais le talent et la vérité n'y manquent jamais, non plus que l'esprit et la malice. Des palais ou des arbres enlevés lestemenf, bien à leur plan, servent de fond ; les oiseaux perchés sur le branchage, les poissons, les reptiles nageant au milieu des flots, les bêtes fauves en fureur, les chevaux attelés aux chars, tout accuse une minutieuse étude des détails, et, quant aux animaux fantastiques, ils sont si bien composés qu'ils paraissent réels. Ajoutons que par un excès de richesse et de fantaisie, les ornements naturels des animaux, carapaces striées des tortues, plumes des oiseaux, robes mouchetées des quadrupèdes, etc., ont été souvent transformés, sans perdre leur forme générale ni leur caractère, en fleurs, en écailles, en feuilles, en bijoux3.

1 11 s'en est fallu de bien peu, toutefois, que les artistes n'aient entièrement surmonté les difficultés de ce genre ; on peut s'en rendre compte par l'examen de certains bas-reliefs du Musée Khmer ; on verra aussi (p. 337) qqe les sculpteurs cambodgiens ont tenté avec succès de représenter des charsattelés vus de face.

1 Voyez p. 209 la tortue qui soutient le mont Mérou et p. 223 le cerf dont la* robe est tachetée de fleurs.

Les poses des personnages sont naturelles et sans nulle raideur.

Elles peuvent offrir quelque chose de forcé à l'œil de l'Européen

qui ne serait point familiarisé avec l'étonnante souplesse corporelle et les attitudes normales des Indo-Chinois : elles n'en reprodui-

3U L'ARCHITECTURE KBMER.

sent pas moins l'exacte réalité. Et cela même leur donne un cachet d'originalité qui est un de leurs mérites : en examinant ces bas-reliefs, on croit assister aux représentations que donnent encore aujourd'hui sur les théâtres les acteurs indigènes, dont les costumes ont à peine varié depuis dix siècles et plus.

Parmi les personnages sculptés en haut-relief, les femmes presque nues et les danseuses sont ravissantes de modelé et de grâce ; leurs parures sont admirablement ciselées *. (Voy. p. 346.)

1 Voici en quels termes le Satra de Préaket Méaléa, poème relatif à l'édification d'Angkor-Vaht (traduction de M. Àymonier), décrit ces « habitantes éthérées du ciel » :

« De nombreuses statues féminines droites et alignées se jouent sur les tours. Leur figure est agréable ; leur corps blanc, souple et arrondi est doué de toutes les perfections connues.

« Leur tête est ornée et couronnée de fleurs. Les unes ont la chevelure nouée, d'autres Font coupée eila naissance des cheveux rasée en ligne droite. Leur taille est ronde, svclte et gracieuse. Leurs seins fermes et arrondis sont semblables à la fleur du lotus. Enguirlandées de fleurs odorantes, les unes ont noué des lianes et des fleurs dans leur chevelure qu'elles allongent ainsi agréablement. D'autres se coiffent avec les fleurs tressées, enfilées, enroulées.

« D'autres peignent leur riche toison étendue. On en voit qui relèvent le bord de leur robe pour le nouer, ou qui tiennent des fleurs célestes avec leur tige, ou qui portent des couronnes de fleurs et de lianes. D'autres se regardent mutuellement en s'inciinant, ou se saisissent les épaules en se disputant les tiges des fleurs. D'autres sourient gaiement comme si elles étaient livrées à une causerie agréable et plaisante.

« Si l'œil les regarde attentivement, l'illusion devient complète, on croit les voir faire un aveu doux et voilé, puis baisser la tête, partagées entre l'amour et la pudeur.

« Si l'œil est attentif, ceci paraît vraiment être la réalité : en marchant, les unes portent des perroquets ou des éventails, d'autres posent leurs oiseaux sur les tiges des fleurs, d'autres portent des lotus, ou des lis avec leur tige. Leur robe est retenue par une ceinture. Couvertes de colliers, d'ornements de toute espèce, elles ont deux rangées de cercles au jarret. Leurs nombreux bracelets sont ciselés en fleurs et en lianes. Couvertes d'anneaux, de bagues, serrées, élancées, elles semblent marcher, s'arrêter pleines de grâce féminine, souples et souriantes, paraissant deviser d'amour. Elles s'inclinent, disposent leur chevelure, baissent la tête à droite, à gauche, se

Les statues les plus riches étaient faites d'or ou d'argent; les autres de cuivre, de pierre, de bois. Ces dernières étaient dorées entièrement ou peintes avec des ornements d'or. Souvent les yeux en étaient incrustés de nacre, de cristal, de pierres précieuses, à la manière des statues des Jaïns de l'Inde. Parfois aussi on suspendait des bijoux à leurs oreilles1.

Les statues des divinités, isolées ou par groupe (habituellement par groupes de trois réprésentant le Préa-Pout et deux personnages symboliques ou deux saints bouddhiques), se plaçaient dans les sanctuaires, au fond des galeries, sous les tours; celles des rois3 restaient parfois sur les belvédères au milieu des jardins.

tournent, se renversent, se campent avec grâce, flexibles et ondoyantes.

« Les unes# s'assouplissent les membres en s'essayant aux préliminaires de la danse, elles décrivent des pas variés en tous sens, toujours élégantes, sveltes et bien proportionnées.

« D'une taille moyenne, bien prises, dans la fleur delà jeunesse, admirables à contempler, on ne peut les regarder sans amour. L'œil ne se fatigue pas, l'âme est réjouie, le cœur n'est jamais rassasié.

« Lorsqu'on les a considérées pendant quelque temps, l'esprit plein d'elles ne peut se résoudre aies quitter. Ce ne sont plus des statues sculptées par la main des hommes ; ce sont des femmes vivantes, belles et agréables. Le doute saisit et l'émotion paralyse. — Un milier de figures, sans défauts, sont ainsi placées symétriquement dans les angles, recoins et enfoncements du temple d'Angkor-Vaht. »

D'après Bastian, les Téphakanjas ou Chao-Savan, portant une couronne de fleurs à triple pointe, sont les figures des habitantes éthérées du ciel dont Visvacarma, le divin architecte, peignit les images pour les hommes de la terre afin qu'en les contemplant ils fussent pénétrés de joie et de piété. Les hommes reconnaissants les appellent « Dames au cœur bienveillant et bon». Elles habitent les seize étages du ciel situé au-dessus du monde, où Indra règne sur les Tévadas qui forment sa suite féminine. — Ce sont des Téphakanjas qui ont apporté aux hommes les arts et les sciences. Elles s'appellent « les parfaites » , parce qu'elles sont parfaites sous le rapport des cheveux, des dents, de la peau, des mains et de la taille.

1 Voy. une figure de femme du Musée Khmer.

1 Voir ci-dessus ce qui a été dit de la statue du Roi lépreux. On montre aussi au pied de l'escalier qui conduit à Vaht-Phou (près de Bassac) la statue du prince fondateur de ce monument.

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Je ne sais si l'on trouverait aujourd'hui, eu fouillant toutes les ruines khmers, une seule statue brahmanique iutacle ; mais les débris y abondent. J'ai observé à plusieurs reprises un type régulier, matériel, respirant plutôt la force que l'intelligence, au

Nymplicscélestej sculptées sur les murailles d'ÀDgkor-Vali t.

crâne cylindrique et peu développé ; l'exécution en est simple, elle fini prodigieux ; toutefois il pourrait bien être d'une époque de décadence, car d'autres tètes, qui paraissent très anciennes et qui sont peut-être moins achevées, se font remarquer par leur noblesse, leur forme plus allongée, leurs traits plus délicats, en même temps que par une grande finesse d'expression '.

1 Ces têtes sont très soigneusement sculptées; les saillies s'y accusent avec leur grandeur réelle, et suffisent à indiquer, comme je l'expliquerai ailleurs en détail, les divers caractères de type et de race. L'expression y est obtenue par l'effet général de la physionomie, sans que l'artiste ait pris la peine

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Les belles statues de Bouddha ont été conçues dans un esprit tin peu différent, d'après les règles d'une esthétique essentiellement caractéristique et originale. — « J'ai, dit une inscription de l'époque bouddhique, les quatre beautés du roi des Nagas ; les épaules larges, la taille mince, la figure semblable à la pleine lune, le corps sans aucune des imperfections dont le nain difforme est affligé. » Ce sont des images plus douces, plus efféminées ;le ciseau qui les sculpta cherchait à faire jaillir de la pierre une pensée plus mystique. Quelques-unes ont quelque chose de ce type africain qui a fait croire primitivement que le Bouddha était nègre. La plupart reproduisent des types indigènes, de formes un peu grêles, fortement imbus de sang jaune, quoique ayant l'œil fendu horizontalement. Elles ont les paupières baissées ; toute la figure exprime la bonté, l'extase suprême.

C'était bien là le genre de représenta lion approprié au caractère de ce grand saint qui, dédaignant la puissance royale, maître de lui-même, dégagé des entraves des sens et de la matière, dévoua sa vie à l'œuvre de régénération du genre humain ; c'est bien ainsi qu'on se le figure, du haut du Nirvana où l'a conduit sa perfection accomplie, abaissant ses regards sur la terre pour contempler avec amour la foule pieuse qui se presse au pied de ses autels.

<de rendre nettement le jeu des muscles qui y concourent. Il y a là une observation en quelque sorte à fleur de peau, sans connaissance de l'anatomie sous cutanée, sans étude aucune de l'écorché, qui ne laisse pas d'ôlre remarquable. De cette absence du détail scientifique résulte une vérité idéale et impersonnelle à laquelle se prête d'ailleurs cette mollesse de traits qui est le caractère des races indo-chinoises.

La facture des corps dénote, toutefois, une réelle notion du jeu des muscles principaux effacé toutefois par la peau et par les tissus qui les recouvrent ; les masses musculaires sont indiquées bien à leur place, d'après l'attitude et le mouvement ; mais l'indication se borne à la masse, au faisceau, sans se poursuivre jusqu'au tendon. Notons, dans ces statues, de légers noirs qui ressortant bien sur une matière dure et opaque comme l'est le grès.

Un grand nombre de ces statues ont conservé des traces d'une légère couche de peinture, noire ou rouge, ainsi que des marques de la dorure qui les recouvrait jadis, et qui recevait le dernier

Têto de Bouddha provenant dos galeries ruinées de Poatéay-PrèVEhan. (Musée Klimer.J

fini. Il en est pourtant qui, même dépouillées de ce vernis, paraissent complètement achevées. Le modelé Yy accuse à peine, ce qui n'empêche point que la pierre vil dans toutes ses parties. On n'y remarque presque aucun des signes hiératiques de Çakya- Mouni, signes qui, reproduits par tant d'ouvriers inhabiles, ont

donné lieu à d'innombrables images bouddhiques toutes difformes ; les sculpteurs klimers n'ont guère conservé que la cheve-

i g.ilei ies milites de Ponté ay-Préa- Khan. (Musée K h m or.)

lure bouclée qui est un caractère de beauté, et un léger allongement du lobe inférieur des oreilles, dû à cette coutume, conservée

encore de nos jours, d'y suspendre des bijoux cylindriques de poids et de dimensions exagérés.

Le Bouddha est souvent représenté, au Cambodge, assis sur une sorte de trône formé des anneaux superposés du serpent brahmanique, dont les sept tètes le viennent ceindre d'une sorte de dais *, symbole qui se trouve pour la première fois dans les anciens topes de l'Inde.

Quelques-uns de ces groupes décoratifs offrent une admirable pureté de lignes et un fort bel arrangement. Ici, comme partout où ils ont employé le naga polycéphale, les Khmers ont singulièrement perfectionné la représentation hindoue.

Disposant les têtes de manière à former une sorte d'éventail ou de queue de paon déployée, plaçant parfois au milieu une

I Pour expliquer cette représentation, une légende siamoise raconte qu'un jour le roi des nagas vint pendant un orage entourer le Bouddha de ses replis et l'abriter sous ses têtes multiples.

Au Cambodge, la plupart des groupes de ce genre représentent certainement le Préa-Pout, reconnaissable à sa physionomie béate et à ses attitudes hiératiques ; on peut se demander toutefois si un petit nombre de statues analogues, dont les yeux sont grands ouverts et l'expression plutôt dédaigneuse que souriante, ne figurent pas des divinités de l'ancien panthéon brahmanique.

II y a d'ailleurs une parenté évidente entre le Vichnou couché sur Ananta, comme il est représenté dans l'Inde et au Cambodge (voy. le motif principal du dessin p. 356), et le personnage assis sur les replis du naga, (voy. p. précédente) dont les gueules multiples viennent se redresser pour former une sorte de baldaquin au-dessus de sa tête. Les compositions de ce second genre représentent dans l'Inde tantôt le Bouddha, tantôt le dieu des Djaïnes ou même des divinités inconnues adorées par les nagas, tribu légendaire que les anciennes sculptures nous montrent la tête surmontée de gueules de serpent. — Parmi ces figurations hindoues, je rappellerai en particulier une pièce du South Kensington Muséum classée sous le titre de « Marble figure of Buddha, old hindu work. Cette pièce est une de celles qui présentent le plus d'analogie avec les statues khmers, bien qu'elle en diffère encore notablement. Bile est malheureusement d'époque inconnue.

chimère aux ailes étendues, et enchevêtrant le tout de petits dragons indéfiniment répétés, ils ont créé ce gracieux motif d'ornementation, que j'ai eu occasion de décrire, et dont, à moins de Tavoir vu, on ne saurait se faire une idée exacte (V. p. 334, 196..., etc.)1.

Parlerai-je encore des moulures ? Elles abondent dans les monuments de toutes les époques, et sont extrêmement étudiées, de manière à favoriser les jeux d'éclairage, à encadrer les ornements qui les ouvrageaient entre de petites lignes nettes de lumière ou d'ombre formées par d'étroites surfaces inclinées. Parfois elles allaient se diversifiant du haut en bas de l'espace qu'elles couvraient ; d'autres fois, surtout aux époques les plus récentes, elles se divisaient en deux parties opposées et symétriques.

Aux ornements dont j'ai indiqué, chemin faisant, la nomenclature, j'ajouterai enfin des fleurs de myrte, de laurier, de petites feuilles découpées figurant des z, des dragons ayant, les uns des cornes de rhinocéros, d'autres des trompes d'éléphant, et vomissant des rinceaux ou des fleurs. Par leur facture molle, arrondie, ces feuilles, ces fleurs, comme les colliers, les bracelets, les bijoux de toute sorte, qui forment les détails de décoration, rappellent le métal repoussé, genre de travail qui devait être en grand honneur à l'époque où l'on revêtait des monu-

1 On remarquera qu'au Cambodge les nagas sont de deux sortes : les un 4 dérivent du cobra (naja) hindou, les autres, des dragons japonais ou chinois. Ces derniers ont des appendices divers : crêtes, trompes, cornes, défenses ou dents saillantes ; ce sont ceux des balustrades, des acrotères, des encadrements de frontons, etc. Les autres servent au contraire de trône au Bouddha; on les voit encore rampant sur les marches de Nirpone ou enserrés entre les griffes des garoudas qui soutiennent les murailles de Préa-Khan, tandis que c'est le dragon à crête épanouie qui est retenu par les géants des ponts de ce même temple.

ments en tiers de couvertures métalliques ouvragées, et dans lequel les Cambodgiens et les Siamois excellent 'encore aujourd'hui.

Baie de pilier. (Temple de Frta-Khin.)

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