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CHAPITRE XI

Ce qu'on sait de l'ancien Cambodge. — Brahmanisme et bouddhisme. Coup d'œil sur la civilisation et les moeurs khmers. — Conclusion.

La civilisation brahmanique, une fois importée au Cambodge, dut s'y développer rapidement ; une culture des plus avancées pouvait seule permettre à un peuple d'ériger de tels monuments, de les décorer d'un, ciseau si fin, de les revêtir de métaux, et aussi de fabriquer les armes, les ustensiles, les parures, les mille objets d'industrie artistique représentés sur les bas-reliefs. Fergusson caractérise d'un mot cette civilisation, en remarquant que les chars khmers étaient si légers et d'une exécution si soignée, qu'aucune nation de l'Orient ou de l'Occident n'eût été capable, à la même époque, d'en faire de semblables.

À quelle date ont été bâtis les édifices? A cette question, il est difficile, jusqu'à nouvel ordre du moins, de répondre en termes précis. Des monuments si vastes, si nombreux, chargés de tant de sculptures, et, par surcroît, de genres si divers, sont vraisemblablement le fruit d'une très longue période de labeurs. Nous sommes portés à croire que l'époque de leur construction s'est étendue entre le commencement de notre ère et les quinzième et seizième siècles, et que les plus belles œuvres en particulier ont été construites du huitième au treizième ou quatorzième.

Les documents authentiques que nous possédons en pareille matière, se résument dans les trois suivants: 1° les extraits des annales chinoises faits par Abel Rémusat pour les temps anciens éi le moyen âge ; 2° la traduction de quelques inscriptions du neuvième au douzième siècle ; 3° la chronique royale du Cambodge, pour les temps modernes.

Des notices si intéressantes d'Abel Rémusat, il nous suffit de retenir les particularités suivantes : — au début du septième siècle, et même dès le milieu du sixième, « le pays était devenu puissant; r. la capitale contenait « vingt mille maisons ; » on comptait dans le royaume « trente villes avec plusieurs milliers de maisons. » La cour du roi brillait par sa richesse ; le pavillon d'audience ressemblait à un petit palais tout « éclatant d'or, orné d'ivoire, de fleurs d'or..., de sept sortes de pierres précieuses. Le prince se couvrait les reins d'une espècç de ceinture qui lui retombait jusqu'aux jambes ; il avait sur la tête une tiare enrichie de perles, et des pendants d'oraux oreilles... Devant la porte de sa résidence étaient mille gardes revêtus de cuirasses et armés de lances... Les habitants se nouaient les cheveux, et portaient, eux aussi, des pendants d'oreille ; leurs maisons ressemblaient à celles de Siàm... » Tous ces détails se trouvent exactement reproduits sur les bas-reliefs de Baion. — Enfin : « il y avait sur le sommet d'une montagne, voisine de la capitale, un temple toujours

gardé par cinq mille hommes. A Test de la ville était un autre temple gardé aussi par mille soldats. »

Il faut bien admettre que ces derniers édifices étaient considérables, qu'ils ont laissé des ruines, et que l'une de ces ruines, au moins (celle du temple construit sur le sommet d'une montagne voisine de la capitale) n'a pu échapper aux investigations des voyageurs1. Donc, suivant toute vraisemblance, l'art klimer avait, dès le sixième siècle, pris un essor puissant.

Si l'on venait objecter que les temples dont parle Abel Rémusat ont pu être détruits et que nous n'avons aujourd'hui sous les yeux que les ruines d'édifices ~plus récents, les inscriptions que l'on y retrouve témoigneraient assez de leur antiquité * : celles de ces inscriptions, qui ont pu être déchiffrées sont commémoratives de donations religieuses faites à des temples déjà existants du neuvième au douzième siècle, les autres, écrites en caractères sacrés dits caractères akson 3, restent depuis bien longtemps lettres mortes pour les érudits du Cambodge ou de Siam qui les croient

1 C'est le temple de Ba-Keng, qui couronne la colline rocheuse située au sud-ouest d'Angkor-Thôm. Ce temple comprenait trois préasats de pierre dominantes, aujourd'hui ruinées de fond en comble, et soixante tourelles de brique probablement surajoutées sur les cinq degrés supérieurs du rocher taillé en gradins, et qui sont restées debout, bien qu'ayant subi les injures du temps.

8 Un érudit anonyme fixe à Tan 805 de notre ère la construction de Vaht- Lk. — Cette date résulterait de la traduction de l'inscription dédicatoire de ce temple « consacré à Vichnou » .

8 On rencontre aussi, paraît-il, sur certains monuments des inscriptions en caractères ordinaires et en caractères akson de l'écriture cham ou du Ciampa. — Dans le cours de celte étude, nous avons négligé, faute de données, de rechercher si quelques temples parmi ceux que nous avons visités n'auraient pas été élevés parles anciens dominateurs de la Cochinchine méridionale. Nous attendons, pour le faire, que de nouvelles explorations aient révélé les édifices de cette contrée. Les indigènes ne différencient pas les deux sortes d'architectures ; ils appellent Tours des Cambodgiens les monuments disséminés dans les forêts du Binh-Thuan. (Voy. à l'appendice. — Le Ciampa.)

antérieures aux précédentes. Ajoutons que celles-ci se rapportent à une époque de grande ferveur bouddhique et que, plus les recherches se multiplient au Cambodge, plus il semble probable que beaucoup de temples y furent élevés en l'honneur de divinités brahmaniques avant d'être consacrés à Bouddha.

Au treizième siècle, lors de la visite que fit au Cambodge l'officier chinois dont la relation a été traduite par Abel Rem usai, le royaume khmer était riche et puissant : Angkor-Thôm était entourée de ses fortifications (il n'est pas dit depuis combien de

Siï» ? dansant sur un radavre. S'Èle provenant do Prda-Klun. — (Musée Klimcr.)

temps). La ville et ses environs étaient couverts de splendtdes édifices. Cette prospérité ne dura plus qu'un siècle ; bientôt vint cette période de luttes longues et pénibles avec des alternatives de succès et de revers, temps trop troublés pour permettre l'érection de ces vastes monuments qui n'ont pu être élevés qu'à une époque do gloire et de stabilité parfaite.

L'antique puissance du royaume khmer s'amoindrit peu à peu pour disparaître presque entièrement pendant les derniers siècles. Le grand art suivit la destinée du peuple qui lui avait

donné son éclat, et arriva bientôt à sa complète décadence. On a vu plus haut comment l'élude des édifices dont l'ensemble compose l'œuvre artistique des Khmers pourra permettre d'en établir une sorte de classement par époques relatives ; mais, avant de donner des dates précises pour l'érection de chacun d'eux, il faut attendre que l'épigraphie ait accompli des progrès nouveaux, car les rois auxquels on attribue la fondation des principaux rao-

Viclmou pond par le garouds. — Stèle de Prda-Klian. (Muiéo Khmor )

numents sont encore du domaine de la légende et n'appartiennent pas à l'histoire '.

Une autre question se pose : A qui. furent dédiés ces temples? — Déjà les noms de plusieurs d'entre eux semblent indiquer que les uns étaient consacrés au culte brahmanique, et les autres au culte bouddhique. Occupons-nous d'abord des premiers. Entre les symboles, qui s'y rattachent, nous n'avons que le choix à faire : les nombreuses figurations de Vichnou, cellesdu Brahms à quatre têtes, les stèles vichnouistes et sivaïques, la multitude des personnages — tels que les géants des ponts de Préa- Khan — marqués au front du signe de Siva, tout cela, joint aux

1 Voy. à l'appendice la Noie historique.

3MI LAROHITECTUHE KHHER.

croyances de même origine qui s'enchevêtrent dans la religion des Cambodgiens modernes, démontre bien que les anciens Khmers adorèrent Bralima, Vichnou etSiva.

Bien d'autres faits pourraient être invoqués à l'appui de celte déduction. Prenons, par exemple, la stèle déjà mentionnée qui

Vichnou «tendu sur Anima. — Stèle dn Prdâ-Klwn. — (Musée Klnuer j

se rencontre sur la chaussée orientale de Préa-Khan *. Quatre petits sujets s'y aperçoivent encadrés dans une ogive surbaissée ; chacun d'eux semble représenter Vichnou, à quatre et à huit bras: le voici, sur deux des faces, en Hercule armé d'une massue; sur la troisième, il apparaît enlevé dans les airs par son garouda (V. p. précédente); sur le quatrième, on le voit couché sur le dragon (autre forme d'Ananta) que portent la tortue et les poissons; sa femme lui tient les jambes, et, de son nombril, sort le lotus épanoui sur lequel est assis un Brahma brisé *.

Examinons maintenant la grande entrée du temple d'Angkor- Vaht. Sur l'entablement de la porte intérieure, parmi des rinceaux d'une exquise finesse, n'est-ce pas encore le même sujet ? Vichnou est là, étendu, comme en un hamac, sur une espèce de

1 Voyez ri-dessus, p. 69.

' M. Penaud nous a communiqué le dessin de la mome scène sculptée sur le fronton ruiné d'un des édifices du Cambodge méridional. De nos jours, les indigènes viennent, a la .manière hindoue, oindre d'huile ces divinités brahmaniques.

»tifcvA

-Meideu

I. — Damoé (ou inuvagej — personnage d'un dei haa-rtliefa repi !. 3. — Tête antique («cueillie dani le Cambodge méridional pi

i« (Croulon de Préa-Kbao C-ompong-joai).

trriera dp la galerie du Combota à Angaor-ïahl).

serpent allongé, transformé par les fantaisies du ciseau en un ornement pareil à celui que Ton rencontre dans les sculptures de Sanchi : une de ses femmes lui soutient également les jambes ; au-dessus de lui sur un lotus à trois feuilles, — un des motifs fondamentaux de la décoration khmer, — se tient encore un dieu. Dans mille sculptures d'ornementation d'Angkor-Vaht, on retrouve Vichnou à quatre bras, de même qu'on le voit, dans les bas-reliefs, figuré sur son garouda, en compagnie de Siva, monté sur son bœuf.

Mais voici que, dans les galeries du même temple, nous apercevons une quantité de statues bouddhiques, où se révèle un art consommé, une image du pied de Çakya-Mouni, et une sorte de tombeau où le dieu est étendu, faisant son entrée dans le Nirvana ; voici, en outre, sur une stèle, une scène caractéristique qui paraît être comme un symbole de l'alliance des deux cultes * : c'est la naissance de Bouddha, reçu, au sortir du sein de sa mère, par un firahma à quatre faces, agenouillé 2.

Avons-nous affaire ici à deux religions sucessives, ou à deux cultes florissant côte à côte, ou bien à une dévotion mixte née de l'alliance de deux panthéons? C'est un problème que, pour le moment, nous ne saurions résoudre. 3

1 Voyez ce que nous avons dit ci-dessus, p. 339, au sujet d'Angkor-Vaht.

* Nous devons à M. Fergusson l'explication de cette pierre photographiée dans les galeries d'Angkor-Vaht par M. Thomson.

3 Le mélange des deux religions se rencontre, on le sait, dans presque toutes les contrées qui ont subi l'influence hindoue. — D'après sir J. Emerson Tenent (Christianity in Ceylori) les rois malabars qui très anciennement, à la chule de la dynastie indigène, devinrent souverains de Ceylan, y introduisirent le culte de Siva et de Vichnou à coté de celui de Bouddha, et, depuis lors, on a continué à y adorer ces divers dieux, les uns à côté des autres, dans les mêmes édifices, presque sous les mômes toits.

D'après le major Phayre (Mémorandum on tlie pagoda at Pagan....) dans le temple de Ghapinyu en Birmanie, se trouvent à la fois le Bouddha et des figures brahmaniques. Les bonzes appellent ces dernières des nats — ; ils les

Troisième question. Qu'était ce peuple khmer, par qui les édifices ont été construits ? Sur ce point, plus que sur tout autre, il n'y a encore que ténèbres. Les premiers rayons de lumière nous viendront, sans doute, tant des recherches épigraphiques que de l'étude attentive des galbes reproduits sur les monuments. On est en effet frappé du soin extrême avec lequel dans ces sculptures (comme dans les plus anciens bas -reliefs égyptiens) les caractères distinctifs des races se trouvent souvent obser-

avaient disaient-ils, introduits dans le sanctuaire, soit comme gardiens subordonnés autour du dieu, soit pour attirer des brahmanes commes adorateurs de Boudda. Le peuple rendait hommage à toutes ces divinités indistinctement.

Le môme mélange se rencontre ;\ Karli dans l'Inde, à Mendo et à Java.

Dans les temples franchement bouddhiques comme les topes de Sanchi et Boro-Boudour, les bas-reliefs représentent des scènes de la légende de Çakya- Mouni, et si à Boro-Boudour en particulier on reconnaît quelques sujets brahmaniques, ils sont tout à fait accessoires.

Au Cambodge, ce sont des bas-reliefs brahmaniques qui couvrent la surface des monuments, tandis que les sanctuaires abritent presque toujours des images bouddhiques. Cette anomalie n'est pas encore expliquée. — L'hypothèse la plus vraisemblable est celle de deux religions successives. 11 se pourrait toutefois que diverses sculptures anciennes représentassent des sujets bouddhiques rendus méconnaissables par leur aspect archaïque, par des conventions particulières de costume, ou par le faire du sculpteur. Celte réflexion nous a été inspirée par la vue de diverses représentations parmi lesquelles je citerai un personnage de grande dimension assis, au pied d'un arbre, entre des adorateurs, scène qui orne un des frontons ruinés de Préasat Kong-Phlouk (groupe de Méléa).

Les quatre frontons du sanctuaire de Phnom- Bachey représentent quatre épisodes de la vie de Çakya-Mouni, mais ce sanctuaire a été presque entièrement reconstruit, et nous ne savons si- ces sculptures ne datent pas de l'époque de la restauration. — Nous devons ajouter que la majorité des statues bouddhiques amoncelées dans les galeries des temples nous semblent appartenir aux dernières époques.

Nous signalerons enfin à l'attention des futurs explorateurs, les bas-reliefs qui ornent l'entrée orientale de Baphoum (2e étage). Ces compositions n'occupent qu'une surface peu étendue, il serait aisé d'en prendre un estampage ou un dessin et l'étude en serait particulièrement intéressante.

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vés. La variété y est fort grande; à côté du sauvage indigène, figurent l'Annamite, le Laotien, puis une race tartare épaisse et puissante, puis des types voisins de la race israélite, des tètes de brahmanes hindous, des guerriers auxquels il ne manque qu'une lèvre supérieure un peu plus épaisse1 pour ressembler à des guerriers romains, enfin et surtout un dernier type qui pourrait bien être par excellence celui du vieux Cambodgien : il est noble, empreint de finesse, de douceur, et dans certains de ses spécimens les moins récents, il semble un peu se rapprocher de l'antiquité classique *. On voit quelle abondance de matériaux pourraient encore recueillir, de ce chef, les explorateurs futurs du Cambdoge ; mais il ne faut pas se dissimuler que chacune des grandes ruines khmers mériterait, pour sa part, une élude aussi complète que celle qui a été faite parles Hollandais du temple de Boro-Boudour à Java, et Ton sait quelle dépense de temps et de labeur a coûté au gouvernement néerlandais la magnifique publication qu'il a consacrée à cet édifice. Ajoutons que toute recherche archéologique, pour être aussi fructueuse que possible, exigerait le concours de personnes possédant une connaissance approfondie, non seulement de la langue et des usages des Cambodgiens modernes, mais encore des religions et des monuments de l'Inde.

Même au temps où le Cambodge était le plus peuplé, il s'y

1 Celte particularité caractéristique de la lèvre supérieure très étroite se remarque aussi dans la célèbre tète de Brahma à Éléphanta.

1 Sur celte question, comme sur les deux questions qui précèdent, on a fait déjà de nombreuses hypothèses. Nous pensons qu'aujourd'hui le temps de la fantaisie est passé, et qu'à la veille de voir la lumière jaillir du déchiffrement des inscriptions, il ne faut apporter à la science que des faits observés avec soin et méthode.

370 L'ARCHITECTURE KHMEH.

rencontrait dévastes espaces envahis par le marécage ou couverts de forêts inextricables, repaires de bêtes malfaisantes.

Les plaines fertiles se cultivaient en rizières ; la population agricole y habitait des cases exhaussées sur pilotis. Les lacs et les cours d'eau, extraordinairement poissonneux, fournissaient un appoint considérable à l'alimentation générale.

La pêche avait lieu, chaque année, au retour de la belle saison, et déjà, dans ces mers d'eau douce, on pouvait voir comme aujourd'hui, les indigènes lutter corps à corps avec d'énormes poissons, véritables monstres que le retrait des eaux laissait à sec sur le sable.

Le commerce intérieur se faisait surtout par des caravanes. Celles-ci traversaient les interminables plaines du pays en suivant les grandes chaussées élevées au-dessus du niveau des inondations, et en franchissant les rivières torrentueuses sur des ponts dont les arches étaient si étroites que, d'une pile à l'autre, il n'y avait évidemment point place pour le passage d'une grande barque.

Chaque ville principale ou résidence princière consistait en une immense enceinte rectangulaire dont le centre était occupé par le temple en pierre et par ses dépendances : pagodes royales avec leurs aires planes ombragées d'arbres sacrés ; clottre, cellules des moines; préaux, salles d'études des novices; bibliothèques construites en pierre ou supportées sur des poteaux de bois et entourées d'eau pour les préserver de l'atteinte des termites.

Tout à coté, s'élevait la demeure du prince, comprenant des vestibules d'attente, de vastes salles d'audience, de justice, de fêtes, aux colonnades peintes et dorées, aux riches draperies, aux lambris chargés de sculptures et d'ornements; puis, le belvédère aérien, l'observatoire des astrologues, les pavillons de plaisance surmontés de toits en briques de couleur et de (lèches incrustées

de mosaïques faites d'or, de glaces et de pierres nuancées *.

Derrière, se trouvaient les jardins et les appartements secrets du harem. Là s'étalaient étoffes précieuses, broderies et franges composées avec art et formant un genre de décoration si prisé, que les sculpteurs en reproduisaient les dessins gracieux sur les piliers et sur les murailles des édifices de pierre. — En dehors du quartier des femmes, c'étaient les hangars des gardes, les magasins royaux, les ateliers des artisans habiles toujours réquisitionnés pour le service de la cour. — A l'extérieur de l'enceinte, les habitations des fonctionnaires et de leur suite; les soldats, les chars, les éléphants de guerre (il y en eut jusqu'à deux mille,) et tout l'attirail des armées. Les boutiques des trafiquants garnissaient les chaussées ou bien s'alignaient sur les côtés des grands boulevards qui servaient d'emplacements aux marchés. C'était là que se rencontraicntles commerçants venus de la Chine, des grandes lies du sud-est, de Ceylun, de l'Inde, peut-être même de l'Arabie et de l'empire romain. C'était là qu'ils troquaient les produits de leurs régions respectives, contre les parfums, les pierres précieuses, l'ivoire, les bois incrustés de nacre, les animaux rares du Tchin-la *.

De même que les conquérants de l'Occident, les dominateurs de l'Indo-Chine regorgeaient de richesses et avaient à leur service des milliers d'esclaves qu'ils employaient à construire leurs forteresses et leurs édifices sacrés. Les combats de coqs, de porcs, et probablement aussi les combats de bêtes fauves, étaient leurs plaisirs préférés, ainsi que les courses de chevaux et les courses de chars attelés de zébus, de buffles, et, si Ton en croit les bas-

1 « Innombrables étaient les richesses du roi Préa Ket-Méaléa : pierreries, « or, argent, bracelets, tapis, soies brodées, étoffes à dessins ; innombrables « étaient les éléphants, les chevaux, les chars, les palanquins, les parasols, les « rideaux à franges et les guirlandes d'or. »—SatradePréaKet-Méaléa déjà cité.

1 C'est sous ce nom que les écrivains chinois désignent le Cambodge.

reliefs, de cerfs et de panthères. Ils aimaient encore les danses voluptueuses des bayadères demi-nues.

Ils venaient souvent aussi prendre place autour des théâtres où l'on représentait des mystères brahmaniques, et volontiers ils s'y émouvaient à la vue des malheurs de la belle Sita et du triomphe de Rama, les héros favoris de leurs bas-reliefs.

lui archer (bas-reliefs d'Angkor-Vaili).

Simples dans leur vie ordinaire, les princes réservaient tout leur faste pour les cérémonies religieuses et les fêles publiques. Les figurations sculpturales des monuments nous ont donné une idée de la magnificence qu'ils déployaient alors dans leurs sorties solennelles '. Des cavaliers, armés de lances, ouvraient la marche du cortège au son d'une musique guerrière ; les gongs résonnaient sous les coups des mimes grotesques qui frappaient en dansant et qu'accompagnait en mesure le bruit des piques s'entrechoquant avec les boucliers;

' On a vu déjà que les cortèges royaux furent souvent représentés en basrelief sur les murailles de Baion et d'Angkor - Vaht ; le voyageur chinois qui visita le Cambodge au treizième siècle, nous en a laissé un court aperçu que nous avons utilisé pour cette description.

les trompettes éclatantes, les trompes sourdes mêlaient leurs accords -au roulement des tambours que les joueurs battaient alternativement du genou, de la main, du talon ou du coude. Venaient ensuite les archers costumés de vestes brodées avec courtes jupes ■ouvertes par devant, et coiffés de casques de métal repoussé, figu-

ftmlwiln armé de la pique et de la cuirasse avec casque et bouclier ornés de la face de Rliéou (roi des diables).

rant des becs d'aigles, des têtes de vautours, des gueules de singes menaçants, des hures de sanglier ou des masques diaboliques. Cette troupe marchait par rangs et d'un pas cadencé, portant l'arc et les flèches tout droits et bien alignés.

C'étaient alors les fantassins revêtus d'armures avec casques pointus ou surmontés de cimiers en forme de chevelures tressées ; pour armes offensives, ils avaient la double épée suspendue au baudrier croisé, l'épieu, la lance à deux, trois ou six pointes, le trident, la scie dentelée, et cette sorte de hache dont le fer,

37i L'ARCHITECTURE KHMER.

encastré dans une branche d'arbre en pleine croissance, s'y était

soudé par la puissance de la sève.

Derrière ces cohortes guerrières s'avançaient plusieurs centaines de femmes : celles-ci, le front ceint d'un diadème, la tête couverte d'une mitre ouvragée à jour, les cheveux séparés en longues nattes tombantes; celles-là, portant une large coiffure

Une enseigne (bas-reliefs do Itaion),

entremêlée de lys et de feuillages ; d'autres, les cheveux coupés court, sauf une mèche bouclée sur la nuque avec des épis murs; pour vêtement, l'écharpe de soie avec la jupe frangée ou la ceinture retombant devant 'et derrière en riches plis brodés.

Elles étalaient à l'envi leurs bijoux : pendants d'oreilles, colliers ciselés, bracelets imitant des serpents, anneaux doubles enlacés comme des lianes autour des jarrets et des chevilles. Ces odalisques portaient des vases en métal où brûlaient des parfums ; elles agitaient des éventails, des chasse-mouches, elles déployaient au vent des oriflammes éclatantes.

La garde intérieure du palais apparaissait à son tour*. Puis la

Un lion gardian d'un escalier de PnSa-Khan (Compong Soai). — Mutée Khmar.

file se continuait par le groupe sévère des magistrats assis grave-

1 De nos jours encore, la garde intérieure du palais est fuite à la cour de Siam par un détachement de jeunes femmes armées de lances et de boucliers, les seins enfermes dans des coupes de métal imitant la fleur du lotus;

ment sur leurs palanquins dorés ou argentés, avec des escortes de serviteurs qui leur offraient la noix d'arec dans des boîtes en métal repoussé d'une richesse proportionnée à leur rang, pendant que d'autres serviteurs tenaient sur leurs têtes des parasols écarlates.

Plus loin, c'étaient la reine et ses suivantes, celles-ci assises sur des chars au timon relevé en forme de cobra à trois gueules, celles-là étendues mollement dans des litières à l'ombre de petits toits à étages richement ornés et appuyés par de fines colonnettes sur des dragons fantastiques que les porteurs soutenaient à Tépaule.

Le fastueux cortège s'allongeait encore de la procession des dignitaires du palais portant sur des plateaux les vases précieux, insignes dé la puissance royale, ainsi que de petites tours, reproductions en miniature des sanctuaires, et des statues des dieux en or massif incrusté de pierreries.

Enfin apparaissait le roi lui-même, debout sur un éléphant gigantesque et tenant à la main le Préa-Khan ou glaive sacré des souverains khmers , au sort duquel la croyance populaire liait l'avenir du royaume. Autour du prince se pressaient derechef des porteurs de dais et d'immenses parasols parsemés de fleurs brodées. Puis venait une troupe d'éléphants aux défenses dorées, aux colliers surchargés d'anneaux et de clochettes. Chacun d'eux était monté par un groupe de guerriers, qui, pour combattre, pouvaient se servir comme d'un appui du dossier saillant de la selle et se mettre à l'abri derrière d'énormes boucliers f. De nombreux cavaliers fermaient ce défilé.

Les prêtres khmers, de même que les Brahmanes de l'Inde, ne courbaient le front que devant les dieux; mais les grands et le peuple se prosternaient, sous peine de mort, au passage du roi.

1 Voy. dans l'album du Voyage d'exploration en Indo-Chine le dessin d'une selle d'éléphant antique conservée dans une pagode d'Oubôn.

Le cortège cheminait pompeusement par les grandes avenues plantées de palmiers; il franchissait les portes triomphales, les ponts bordés de géants, et se déployait, d'un temple à l'autre, entre les interminables nagas des balustrades ou les longues files de stèles alignées. Parfois, le roi s'arrêtait sur un belvédère pour voir lutter des athlètes ou pour assistera des courses de pirogues et à des joutes sur l'eau. D'autres fois, le cortège faisait halte auprès d'un embarcadère : le prince et sa suite montaient sur de longues barques creusées dans un seul tronc d'arbre et figurant des dragons chimériques. Les pagayeurs les faisaient glisser sur la surface assoupie du lac: on allait ainsi cueillir le lotus sacré, puis la troupe, chargée de fleurs et d'offrandes, se prosternait aux pieds des statues et accomplissait les rites religieux dans les sanctuaires qui s'élevaient du milieu des eaux.

Combien de temps dura cette puissance du peuple khmer? Douze ou treize cents ans peut-être. Dès le deuxième siècle de notre ère, le Cambodge, s'il faut croire les annales chinoises, payait un tribut à l'Empire du Ciel; il s'en affranchit plus tard pour s'y soumettre de nouveau à plusieurs reprises. Malgré cette vassalité fictive plutôt que réelle, ce fut pendant cette longue période que le royaume khmer atteignit l'apogée de sa grandeur. L'ère de la décadence ne commença que bien longtemps après, avec cette interminable série de guerres et d'incursions à laquelle a mis seule un terme l'arrivée des Français en Indo-Chine.

La civilisation s'est aujourd'hui retirée de ce pays privilégié où elle avait brillé d'un si vif éclat; mais le sol est resté avec sa fécondité incomparable.

Depuis que nous avons planté notre drapeau sur cette contrée, il semble déjà qu'elle se reprenne à vivre et à respirer.

A nous d'arracher à leur triste état d'abaissement ces races

3*8 L'ARCHITECTURE KHHER.

déchues, de mettre un terme au despotisme qui tes écrase, à l'exploitation effrénée qui paralyse en elles toute initiative et tout ressort. Aussitôt qu'elles se sentiront gouvernées avec un esprit d'ordre et de justice, et parlant, assurées de jouir du fruit légitime de leur travail, elles se réveilleront de leur torpeur, et retrouveront leur ancienne sollicitude pour cette terre, à la glèbe généreuse entre toutes, qui en maint endroit ne demande, elle aussi, qu'à être touchée de la main de l'homme pour enfanter de nouvelles richesses.

Mais là ne doit pas se borner notre tâche : n'est-ce pas à nous encore qu'il appartient de faire revivre le passé merveilleux de ce peuple, de reconstituer les œuvres admirables que son génie a enfantées ; en un mot, d'enrichir d'une page nouvelle l'histoire de l'art et les annales de l'humanité ?

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