CHAPITRE III
Sur la rivière de Stung. — Le cas du mandarin. — Difficultés de navigation. — Stung. — Les ruines de Préa-Khan. — Scène d'exorcisme. — La tour Préa-Tcol. — La pyramide du Saint- Éléphant- — Départ pour la forteresse de l'Ile du Précieux Joyau. — Incidents de roule. — Les Kouys. — Trouvailles archéologiques. — Retour de Préa-Khan. — Découverte d'une pressât ornée de la quadruple face de Brahms.
Le lendemain nous regagnions le lac et nous pénétrions dans un autre affluent qui devait nous conduire à Stung, chef-lieu de la province du même nom. A l'entrée de cette nouvelle rivière, la ligne des anciennes pêcheries était marquée par un barrage de troncs d'arbres, au milieu desquels il y avait place pour le passage de la canonnière. Nous le franchîmes et nous nous enfonçâmes en pleine forêt, par 5 mètres d'eau. Nous avions déjà décrit bon nombre de sinuosités à travers les hautes herbes et les bouquets d'arbres, lorsque tout à coup, à notre grande surprise, une large percée s'ouvrit devant nous dans la futaie et nous laissa voir une immense étendue d'eau à l'horizon.
Était-ce un mirage, ou cette navigation aux zigzags fantastiques
nous avait-elle ramenés à la mer intérieure d'où nous sortions? 11 n'en était rien; nous avions atteint un de ces bassins lacustres encore inexplorés qui, au rapport des indigènes, existent en assez grand nombre dans la zone basse limitrophe du Tonlé-Sap. La Javeline s'y engagea d'une allure circonspecte ; c'était une nappe ovale de 6 à 7 kilomètres en longueur, bordée de tous côtés par la forêt, et envahie par un vaste ourlet circulaire de grandes herbes très-denses. Nous traversâmes la partie libre et nous fîmes prudemment halte à la limite des joncs. Nos pilotes ne pouvant distinguer, à cette distance, l'embouchure de la rivière de Stung, que nous voulions atteindre, des pirogues furent envoyées à la découverte.
. Tandis qu'installés sur le toit de la canonnière, nous cherchions de notre côté à reconnaître au moyen de nos lorgnettes quelque brèche lointaine dans le massif, des gémissements étouffés frappèrent nos oreilles. L'auteur de ces lamentations n'était autre que le mandarin dont le roi Norodom avait grossi officiellement notre escorte. Depuis deux jours le pauvre homme, blotti dans un coin obscur avec tout son bagage, une natte, une boîte à bétel et un oreiller, offrait l'image achevée de la mélancolie souffreteuse. Nous avions eu beau l'interroger sur les causes de sa tristesse, il s'était refusé opiniâtrement à parler.
Au moment où ses plaintes venaient de distraire notre attention, sa figure présentait une expression singulière ; de grosses gouttes de sueur ruisselaient de son front; bientôt il se mit à pousser des cris bizarres et à gesticuler en tremblant de tous ses membres. Impossible néanmoins de lui arracher une syllabe. Nos interprètes affirmaient qu'il était en extase : « C'est son Bouddha qui l'agite, » nous disaient-ils. Or le mandarin en question était d'origine malaise et sectateur de Mahomet. Le docteur assurait de son côté que le malheureux était en proie à un violent accès de fièvre. Ce n'était, par le fait, qu'un violent accès de superstition ; nous
apprîmes du patient lui-même, lorsqu'il fut un peu plus calme, que dans Tune des nuits précédentes, comme il reposait étendu sur le pont, un matelot en passant lui avait frôlé la tête de son pied nu. Ce grave accident était l'unique cause de sa maladie, et, en vertu du préjugé cambodgien, que toute atteinte à la tête est d'un funeste présage, notre mandarin ne prévoyait plus pour la suite de son voyage qu'une série de mésaventures. En vain, pour se préserver de tout nouvel attouchement irrévérencieux, demanda-t-il en grâce qu'il lui fût permis d'établir ses pénates sur le toit du navire ; cette précaution ne lui rendit ni le calme ni la santé, et bientôt il sollicitait l'autorisation de retourner à Phnom- Pénh, par la raison qu'une campagne si mal commencée devait aboutir infailliblement pour lui à une fin fâcheuse. Il était difficile de lutter contre une conviction si fermement arrêtée ; aussi prîmesnous le parti de renvoyer notre mandarin, tout en lui exprimant nos regrets de nous priver de ses services.
Quelques heures s'étaient écoulées, et nous ne parvenions toujours pas à trouver l'entrée de la rivière. Par une chance heureuse, surtout à cette époque de Tannée, nous découvrîmes enfin une barque indigène naviguant parmi les roseaux. Nos chaloupes eurent vite fait de la rejoindre et de nous l'amener. Elle arrivait directement de Stung et appartenait à un riche négociant chinois de Phnom-Pènh, dont le fils se trouvait à bord. Celui-ci était un homme civilisé, avec lequel nous nous entendîmes aisément ; il consentit à nous céder un de ses rameurs pour nous servir de pilote jusqu'à la région habitée.
Le parcours de la rivière fut pour nos équipages un rude exercice de patience ; je ne sais s'il existe au monde un cours d'eau plus sinueux, plus sombre, plus rempli d'obstacles de toute nature. La profondeur ne manquait pas; même le long de la berge, elle était constamment de 5 ou 6 mètres ; mais le lit du fleuve était obstrué aux trois quarts par des arbres penchés, des lianes, des
arbustes dont les branches étaient couvertes de myriades d'insectes, de fourmis rouges, quelquefois même de serpents qui se laissaient tomber avec les feuilles et les fleurs. Pour peu que la canonnière frôlât au passage un de ces rameaux, le pont était immédiatement jonché de bêtes et de plantes, si bien que nos naturalistes pouvaient, sans plus de dérangement, herboriser à souhait et enrichir leurs collections entomologiques.
Le soir de la deuxième journée, le chenal s'encombra tellement que la Javeline dut s'arrêter à l'embouchure d'un affluent, près d'un hameau de quelques cases. Nous la laissâmes à ce mouillage et nous nous embarquâmes, munis de tout notre attirail de campagne, sur la chaloupe à vapeur, afin de remonter jusqu'à la ville.
Les berges, dans cette seconde partie du trajet, s'élèvent successivement ; aux broussailles succèdent de grands arbres, figuiers, azélias, bombax, enchevêtrés de lianes énormes aux fruits vénéneux. De chaque bouquet de verdure s'envolent à notre approche des bandes de perruches criardes, de pigeons verts, de rolliers au plumage d'azur; parmi les remous du courant tournoient souvent, étendus sur le dos, d'immenses cadavres de crocodiles, dans la peau coriace desquels s'escriment, à grands coups de bec, de gros vautours au cou et aux pattes couleur é cari a te. Les échassiers n'abondent plus ici comme au bord du lac ; à peine rencontronsnous encore des hérons, des ibis et des aigrettes. Quelques oiseaux pêcheurs, des cormorans, des sarcelles, se tiennent dans les endroits les plus calmes ou plongent dans l'onde autour de nous.
Nous sortons enfin des ombres profondes de cette forêt sauvage, et nous revoyons la lumière et le ciel. En même temps le lit de la rivière s'élargit et se dégage. Voici quelques pirogues qui se hâtent de serrer la rive pour nous livrer le passage ; voici plus loin deux barques élégantes conduites par des rameurs en costume de fête ; ces dernières se dirigent vers nous et nous accostent : les personnages qu'elles portent sont, en effet, les envoyés du grand
mandarin de Stung, chargés de nous souhaiter la bienvenue à notre entrée dans les eaux de la ville.
Stung s'étend de chaque côté du fleuve sur une longueur de près d'une lieue ; entre les cases entourées de vastes jardins se trouvent des terrains vagues servant de pâturages. Le port, situé au centre, contenait, lors de notre arrivée, une trentaine de grandes jonques et beaucoup de pirogues construites par les tribus sauvages de l'intérieur pour être expédiées chaque année en Cochinchine et au Cambodge. Près de là, sur la rive gauche, était établi un campement de soldats avec de l'artillerie, des chars, des buffles, •des bœufs et tout un attirail de guerre. Nous fûmes reçus dans une sorte de grand magasin en bambous, encombré d'armes, de vivres, de munitions de toute sorte, par le chef civil et militaire de la province, un grand mandarin du titre de Thoméa Déchu1. Depuis quelques jours déjà il était iqformé de notre voyage, et il avait eu soin de réunir des guides et de préparer une trentaine de chars à notre entière disposition.
Dès le lendemain, laissant la chaloupe sous la garde de l'équipage, nous commençons notre tournée d'exploration au travers de marais, de rizières inondées, de prairies entremêlées de taillis, de forêts de pins et d'essences précieuses, parfois aussi de torrents desséchés et aux rives à pic dont le passage nous cause les ennuis d'un débardage pénible et oblige nos buffles à de longs détours. Chaque soir nous campons près d'un cours d'eau ou d'une mare, afin que les bêtes puissent se désaltérer, et nous couchons sur la terre nue, abrités seulement de la rosée par des gourbis en feuillage.
Vers le milieu de la cinquième journée de marche, nous sommes arrêtés par une sorte de chaussée de quelques mètres de hauteur ; devant nous se dresse un bouquet de borassus dont les panaches flabelliformes dominent tout aux alentours. Ces grands
1 On donne ce titre au gouverneur de la province de Baphnôm.
palmiers, dont les feuilles sont utilisées en manière de papyrus dans les monastères, annoncent toujours dans l'Indo-Chine, comme les dattiers dans le désert, rapproche de lieux habités ou tout au moins le voisinage d'anciens centres de civilisation. Effectivement, la chaussée à laquelle nous venions de nous heurter était une antique voie khmer; nous touchions aux ruines de Pontéay Préa-KhanK> les dernières qu'aperçut le commandant de Lagrée dans la rapide excursion qu'il fit de ce côté. D'autres ruines considérables aux environs, la tour Préa-Tcôl, la pyramide de l'Éléphant sacré, indiquent qu'il y eut là jadis une ville importante dont l'emplacement devait offrir matière à d'intéressantes recherches. Le village moderne, le plus proche ne se compose que de quelques cabanes. La végétation dans tout ce district est tellement épaisse qu'il est impossible de faire un pas sans tailler devant soi dans le fourré, à l'aide du grand couteau cambodgien, lianes, rotins ou fougères. Enfin, au bout de cinq cents pas dans cette forêt quasi vierge, l'horizon s'entr'ouvre brusquement, et l'on aperçoit, en travers d'une large nappe d'eau aux rives treillissées d'arbustes et de plantes sarmenteuses, un pont massif en partie enfoui que flanquent des rangées fuyantes d'immenses cariatides, sorte d'aigles énormes, enserrant dans leurs griffes des serpents polycéphales. A l'extrémité de cette chaussée, on distingue une haute muraille, des colonnes et un édifice percé de portes ogivales. Cet amas de constructions étincelle magnifiquement sous les feux de l'ardent soleil qui tombe du zénith, tandis qu'autour de nous, dans l'ombre projetée par les bambous dont les tiges recourbées se croisent au-dessus de nos têtes comme les arceaux d une cathédrale, gisent pêle-mêle des pierres brisées, des statues, des corps délions, enfouis dans les herbes. A nos côtés, émerge
1 Préa-Khan, la divine épée dont il sera question p. 43 i. À Siam, Pra-Khan, l'épée dans un vase, est un des cinq grands insignes de la royauté. (Voy. Alabaster Henry, The Wheel of The Law.)
in
à demi hors de l'eau un énorme monstre à neuf têtes, fantastique dragon, cent fois plus terrible et plus menaçant d'aspect que les crocodiles qui peuplent ces solitudes. Nous nous engageons sur la chaussée en suivant un sentier frayé par les bêtes fauves, aujourd'hui les seuls hôtes de ces ruines, et mes compagnons, pour qui ce spectacle est tout nouveau, ne peuvent retenir des cris d'étonnement et d'admiration.
Nous nous arrêtons sous la porte principale, magnifique construction à trois entrées surmontées de trois tours et précédées de péristyles; sur les dalles qui couvrent le sol apparaît encore la trace des roues des anciens chars. Nous enjambons par-dessus les éboulis de pierres et nous pénétrons au centre des vastes restes de Pontéay Préa-Khan. A droite et à gauche sont de petits édifices entre lesquels passait la chaussée, maintenant à peine reconnaissable et que nous continuons de suivre. Sur le linteau de la porte de l'un d'eux est une inscription parfaitement conservée dont j'ai pris l'estampage et qui m'a été ensuite expliquée par M. Aymonier. Cette inscription semble relative à l'abdication du prince Préa-Srey *, lequel se retira dans un monastère bouddhique pour s'y vouer à la vie contemplative :
« Rendons grâce à Celui qui possède la connaissance suprême... Moi, du nom de Préa Srey... grand roi de la race solaire... j'ai quitté le trône parce que ma sagesse l'a reconnu entaché de souillures9. »
' * La légende locale attribue la fondation de plusieurs monuments du groupe de Préa-Khan au roi Phra (Préa) Bat Srey Thoma Soc Arack, La chronologie des rois du Cambodge contient plusieurs fois le nom de Préa- Srey, mais sans indications suffisantes pour permettre d'identifier l'un de ces princes avec celui de l'inscription. Il semble qu'il y ait grand intérêt à rechercher cette identification qui donnerait pour la première fois une date à peu près certaine de la construction d'un des temples les plus remarquables du Cambodge.
1 Voy. à l'appendice : Inscription de Préa-Khan.
88 L'ARCHITECTURE KIIMLK.
Plus loin, nous atteignons une petite plate-forme rectangulaire, au milieu de laquelle se dresse une stèle, carrée à la base,
Ces Hong debout, les premiers que nous ayons rencontrés dans cette attitude, étaient jadis l'objet d'une vénération particulière
surmontée de quatre frontons en ogive entourés de flammes, et terminée par une rosace en forme de lotus épanoui. Des files do
petits Vichnous à quatre bras, armés de massues et alignés comme des soldats, en couvrent les parois.
Des racines vagabondes, en pénétrant par d'imperceptibles fissures, ont fait éclater cette curieuse stèle, dont nous avons recueilli plus tard les fragments et qui se trouve aujourd'hui au musée '.
Plus loin encore, nous trouvons un grand lion qui se dresse menaçant, la patte en avant, tandis qu'un autre, entièrement semblable, gît dans l'herbe à quelques pas du premier *. Tous deux n'ont plus qu'une de leurs pattes antérieures. Ces lions debout, les premiers que nous ayons rencontrés dans cette attitude, étaient jadis, parait-il, l'objet d'ijne vénération particulière, et la légende dit même qu'au temps de la conquête siamoise les armées ennemies se disputèrent avec acharnement la possession des pattes aujourd'hui disparues, car, à la prise de ces talismans, était attaché le gain assuré de la victoire.
Continuant à nous frayer un chemin au travers des décombres, nous remarquons successivement des débris de statues bouddhiques, belles encore dans leur affreux état de mutilation, des stèles si finement sculptées que, n'étaient les attributs qui les ornent, on serait tenté de les prendre pour des œuvres de la renaissance italienne ; enfin, dans deux édicules moins dégradés que les autres, une quantité de petites trinités brahmano-bouddhiques entassées au milieu de figurines plus grossières et de divers morceaux d'une réelle valeur 3.
1 Voyez page 359, la vignette qui représente la partie supérieure de cette stèle : une file de petits dieux avec un fronton (celui qui était dirigé vers l'est). On y distingue le dieu Vichnou couché sur Ananta (en forme de dragon), au-dessous duquel une tortue et des poissons figurent la mer. Les jambes du dieu sont soutenues par une de ses femmes ; Brahma sort du lotus qu'il tient à la main.
1 Un de ces lions, dont on voit ici le dessin, a été également rapporté en France.
3 Plusieurs des statues, stèles et figurines du Musée proviennent de ces ruines. Voy. p. 295, 358... etc.
J'écarte à dessein de ce récit les détails purement techniques qui n'ajouteraient rien à l'effet de cette première description toute pittoresque des monuments cambodgiens. L'art khmer présente une telle originalité, il diffère si profondément de tout ce que nous connaissons, qu'il demande à êlr< exposé d'ensemble, avec un développement de notions générale: . C'est ce que, plus loin, nous essayerons de faire. Qu'il nous suffise de dire ici que l'amas de ruines au milieu desquelles nous ( ions, embrassait, y compris plusieurs grands sras ou pièces d'eau sacrées, une superficie d'environ 5 kilomètres carrés. Ce n'était rien moins, en effet, que le squelette d'une de ces fastueuses résidences royales dont était jadis couvert le sol du Cambodge. L'enceinte fortifiée de cette ville renfermait autrefois palais, harem, jardins, dépendances immenses, logements d'officiers, attirail complet d'une cour d'Orient. A la place d'honneur trônait la divinité. On l'adorait dans un temple central ' surmonté de neuf hautes tours à étages, au pied desquelles s'étalaient de vastes caravansérails pour les pèlerins et des monastères entourés de pièces d'eau et d'arbres sacrés. Autour de la grande pontéay ou enceinte fortifiée, se groupaient d'autres constructions, telles que forts, sanctuaires, pagodes, édicules de tout genre, dont les colonnades gisantes et les galeries écroulées représentent, en dehors du massif principal, une zone secondaire de débris.
L'état ruineux de ce monument nous a permis d'y noter une particularité curieuse. Les linteaux monolithes des principales ouvertures avaient été creusés à l'intérieur, et dans ce vide on avait glissé des poutres destinées à supporter le poids énorme de la construction supérieure a. En certains endroits, il y a même eu dans la muraille une superposition d'ais parfaitement dissimulés. Ces morceaux de bois, dont les fibres extérieures ont été rongées
1 Voy. p. sui yante.
8 Voy. même dessin.
par les termites, présentent une apparence spongieuse, mais ce •qui en reste a aujourd'hui la dureté du fer, et ces traverses de soutènement n'ont cédé que lors de l'effondrement complet de l'édifice. Ce mode de construction, particulier au temple de Préa-Rhan, vient peut-être de ce que les carrières de grès, où Ton puisa, n'offraient pas de stratifications assez épaisses pour fournir des pièces d'une solidité suffisante.
Gomme nous rentrions à notre campement, nous entendîmes le son d'un gong sur lequel on battait un rappel désordonné. Curieux •de connaître la cause de ce tapage,' nous hâtâmes le pas, et nous vîmes bientôt un rassemblement d'une trentaine de personnes dont l'attention était trop sérieusement occupée pour qu'elles pussent remarquer l'arrivée de notre troupe. Il s'agissait d'un •exorcisme. Au milieu du groupe se tenait la possédée, vêtue de blanc, selon la coutume, et ayant en main une sorte de vase en bambou dont elle frappait le sol. C'était l'épreuve décisive, et -d'après les mouvements saccadés de la malade, il parut certain •qu'elle était sous l'influence du mauvais esprit. On se mit donc en devoir de la délivrer. Deux bonzes s'avancèrent vers elle et lui présentèrent un tronc de bananier taillé en forme de fleur de lotus, qu'elle prit entre ses bras. Quelques assistants firent brûler des baguettes odoriférantes, puis on alluma deux cierges fichés sur de petits tas de terre. Les bonzes entonnèrent alors une psalmodie, sorte d'évocation où ils imploraient l'esprit malfaisant, le priant de déclarer à quelle condition il daignerait laisser en paix sa victime.
Cette objurgation terminée, les bonzes firent avancer le mari qui, à haute voix, interrogea le démon et lui demanda quel remède il devait employer pour obtenir la guérison de sa femme. Le malin esprit était sans doute ce jour-là de bonne humeur, car il répondit par la bouche de l'épouse inspirée que, moyennant quelques offrandes à la pagode, des prières et une recette toute
conjugale, plus facile à préciser en cambodgien qu'en français, il se tiendrait pour satisfait et signerait la paix. Le mari promit tout ; les bonzes prononcèrent les formules sacramentelles, et rassemblée, sans se départir de sa gravité, entra dans la case des époux pour y prendre part au festin qui allait clore la cérémonie. Quant à nous, un instant après, nous étions de retour à notre sala *.
Le lendemain nous allâmes visiter la tour Préa-Tcôl, ruine hantée, comme celle de Phnom-Sontuc, par une multitude de singes que notre arrivée mit en fuite. Cette construction s'annonce par deux sras que sépare une chaussée a dont les rampes ont pour support des cariatides de krouths ou de lionceaux 3. L'enceinte en est couronnée d'une suite d'ogives qui encadrent chacune un personnage et simulent des petits créneaux 4. Deux géants, sortes d'Hercules trapus appuyés sur leur massue 5, et deux lions fantastiques au repos, en gardaient l'entrée principale.
Les quatre péristyles de la préasat (tour) sont ruinés ; mais les sculptures qui l'ouvrageaient de la base au sommet sont encore
1 Les cérémonies d'exorcisme sont fréquentes au Cambodge où la sorcellerie est en honneur ; le peuple croit que les âmes des morts viennent aider ou tourmenter les vivants ; il appelle Aréaks les bons esprits, Kamoï ou Phi les mauvais (hi signifie à la fois cadavre et esprit d'un homme défunt. — Bastian.)
Parfois les esprits sont récalcitrants ; pour les chasser les sorciers emploient alors le bâton.
* Yoy. p. 286 une vignette indiquant la disposition d'ensemble de cette tour qui s'élève au centre d'une cour rectangulaire avec mur d'enceinte et porte monumentale précédée d'une chaussée et de deux pièces d'eau.
* Voy. p. 334.
4 On peut voir au Musée Khmer un fragment de la crôte de cette enceinte.
5 L'un de ces géants (phis figure au Musée Khmer.
L'un des gardiens du temple Prés-Tcfll
visibles. C'est d'abord un cordon d'adorateurs agenouillés, les mains jointes, le long du soubassement ; au-dessus, chacun entre deux groupes de neuf personnages en prière, quatre éléphants tricéphales sortant de la muraille; leurs trompes, enroulées autour d'un feuillage, s'arc-boutent sur le soubassement et leurs têtes supportent le premier entablement. A l'étage supérieur se dressent quatre grands krouths *, oiseaux sacrés de Vichnou,aubec d'aigle et au corps de femme; ils enserrent entre leurs jambes quatre têtes du monstre Rhéou * ; sur leurs côtés rampent quatre doubles reptiles polycéphales qu'ils ont domptés, et leur lête et leurs bras soutiennent un second entablement. Au-dessus, on voit encore vingt oiseaux, moitié aigles, moitié hiboux, analogues à ceux qui décorent les ponts du grand temple, et, plus haut, des étages disposés comme dans les tours classiques. De grandes faces de divinités s'encadrent dans l'ogive des triples frontons étages au-dessus des quatre entrées; des tévadas ou anges du ciel, sous la forme de belles femmes demi-nues et richement parées, occu-
1 Garoudas ou griffons.
2 Chez les Khmers, Rhéou, le plus puissant des diables (laksha), ayant volé l'eau de l'immortalité, le dieu Indra le poursuivit armé du disque ou chakra et lui trancha la tête ; mais déjà le démon voleur avait trempé ses lèvres dans le breuvage divin. Sa tête ne pouvait plus mourir ; depuis elle vole dans les airs sans s'arrêter.
Cette figure hideuse est très employée dans la décoration khmer ; souvent le monstre, vu de face, rampe sur la base des frontons ou de l'entablement des portes d'entrée. Ses yeux sont à fleur de tête, il montre les dents ; il est entouré de rinceaux dont les tiges sorties de sa gueule sont retenues entre les griffes de pattes grêles, demi cachées sous ses énormes mâchoires. Son dos sert de trône à Préa-En (Indra), ou à quelque autre divinité.
Pour les Siamois, Rhaou n'a rien de diabolique ; bien au contraire, il est le Chao Athit, le seigneur du soleil. Lorsque le soleil (qui est du sexe et du genre féminins à Siam) se lève le matin, Rahou le prend avec sollicitude dans ses bras et le couche dans le char. Il aime tendrement son frère cadet, la lune (du genre et du sexe masculins), et lorsqu'il le rencontre, il le serre dans ses bras pour le combler de caresses et de baisers, de sorte que la lumière en est pendant quelque temps obscurcie. (Baslian.)
pent sur les pilastres des niches entourées de rinceaux, et une quantité de sculptures légères complètent cette décoration fantastique dont l'exécution naïve rappelle nos œuvres du moyen-âge *.
En fouillant au milieu de l'amas de décombres qui a remplacé l'entrée orientale de l'enceinte, nous exhumâmes, entre autres objets, un personnage de. pierre dont les pieds et les huit bras étaient brisés, mais dont la tête, pleine d'expression et de finesse, était demeurée intacte. Le nom de Préa Noréai, timidement balbutié par un bonze indigène en face de cette image, nous la fit prendre d'abord pour une incarnation de Vichnou en Bouddha dont elle offre les traits les plus caractéristiques : cheveux bouclés, face souriante, yeux à demi fermés. Il nous semble aujourd'hui plus vraisemblable de la ranger dans cette catégorie de figures analogues existant aussi bien à Java qu'au Thibet, et qui sont regardées comme des saints bouddhiques, reconnaissables à u n signe commun : la représentation du Préa Pout * gravée sur leur front.
Celte statue qui fait maintenant partie du Musée Khmer, ainsi qu'un des lions et un des géants ou divinités gardiennes, et deux tètes ornementales sauvées dans l'effondrement de cet ancien temple, paraît comme un résumé du panthéon du Cambodge, à moins qu'elle n'ait été une simple gageure d'ornementation. Toute la personne du dieu ou du saint est formée d'une multitude de petites divinités, les unes assises, les bras écartés, semblant appeler les adorateurs, les autres dans l'attitude de la prière ou de la méditation : les mailles de la cotte dont il est vêtu sont des figurines; sa ceinture, son collier, de petits dieux, ses cheveux mêmes autant de personnages nains.
1 Yoy. la vue d'ensemble de la préasat restituée p. 80.
' Préa Pout ou Préa Pouthéa, «le divin, l'auguste Bouddha», est l'appellation cambodgienne du dieu adoré par tous les bouddhistes — le divin Çakya-Mouni.
rr
! FV i -
v . . ÙÏ
Nos guides, qui avaient consenti sans trop de répugnance à nous conduire vers Préa-Tcôl, paraissaient moins pressés de s'enfoncer avec nous dans la forêt, le long d'une ancienne chaussée que nous voulions parcourir ; ils s'y décidèrent toutefois sur Tinjonction formelle du mè-srok ; mais nous les vîmes tout aussitôt prendre un air soucieux, murmurer des prières, puis retirer de leurs sacs quelques grains de riz, qu'ils jetèrent comme offrandes aux Néak-Ta ou « esprits des ancêtres », dans le premier marais sacré que nous atteignîmes *.
Ce marais était un immense sra redoutable et sauvage, tout couvert de grands nénufars. Dans ses eaux, assurent les gens du
1 Les Cambodgiens croient à l'existence d'une foule de génies qui personnifient les lieux et les forces de la nature. Ils représentent les divinités des montagnes sous la forme de statues ayant parfois des têtes d'animaux, les esprits des eaux par des pierres brutes qu'ils déposent dans de petites chapelles élevées sur deux bambous au confluent des rivières. Les Néak-Ta exercent leur influence sur les hommes : un bûcheron vient-il à mourir d'une maladie contractée dans une région malsaine) il est puni pour avoir violé la retraite du dieu de la forêt. Un chasseur a-t-il la fièvre, il a atteint quelque gibier du troupeau du Génie. Aussi les Cambodgiens, comme les Hindous, sont-ils constamment préoccupés de conjurer l'influence des esprits. Nous observâmes ce fait autant dans leur vie privée que dans les circonstances périlleuses de notre voyage. M. Farant le remarqua également, et lors de son passage aux ruines de Penrôe, il se trouva être à la fois le témoin et le héros d'une chasse curieuse par les rites de ce genre qui l'accompagnaient. Comme il cheminait le fusil à l'épaule, suivant sa coutume, il rencontra une troupe d'indigènes armés de bâtons, qui poussaient des cris en faisant le tour d'un bouquet d'arbres d'où leurs chiens cherchaient vainement à débusquer une béte fauve. Grimpant aussitôt sur un arbre, il aperçut un sanglier qu'il abattit de deux coups de feu. Les indigènes se jetèrent alors sur l'animal qu'ils tirèrent hors du fourré, puis, se rangeant en cercle autour du corps, ils récitèrent une courte prière. L'un d'eux coupa ensuite au sanglier l'extrémité de la queue, un bout de l'oreille, quelques poils du museau, mit le tout sur une feuille d'arbre, et, posant ces reliefs sur le ventre de la béte, prononça des paroles cabalistiques, toujours pour détourner la malfaisance des esprits. Après quoi les femmes, restées jusque-là à l'écart, vinrent aider à dépecer la proie. On en donna un quartier au voyageur qui l'avait mis bas, et les chasseurs se partagèrent le reste.
8i L'ARCHITECTURE KHMER.
pays, vivent des monstres vieux comme le monde, qui dévorent tous les animaux assez imprudents pour oser s'y désaltérer ; les oiseaux eux-mêmes ne volent point impunément au-dessus de cet
La pyramido du préasat Préa Tomrey.
autre Averne, et, s'ils essayent de le franchir, ils tombent morte avant d'atteindre le bord opposé. Pour nous, nous n'y rencontrâmes que d'énormes crocodiles qui ne daignèrent pas même se déranger à notre approche, et une troupe de paons qui s'envolèrent en poussant dès cris discordants.
Préasat Préa Tomrey, la pyramide du Saint-Éléphant *, vers laquelle fut dirigée notre troisième excursion, est l'édifice le plus fameux de toute la contrée. Elle n'a que 20 mètres de côté à la base et 7 mètres environ de hauteur. Huit statues de divinités gardiennes et huit lions, posés au sommet des escaliers, entouraient primitivement sa plate-forme. Cette décoration était complétée aux angles par quatre éléphants richement caparaçonnés et rappelant ceux du célèbre temple indien de Madhoureh 2. La plupart de ces sculptures n'étaient plus que gisantes, en mauvais état, sur le sol ou sur les gradins, et cette destruction était assurément l'œuvre des hommes bien plus que celle du temps. Un seul éléphant était demeuré debout: c'était précisément le Préa Tom-
1 On remarquera que la disposition d'ensemble de cet édifice est analogue à celle de Préa-Tcôl (Voy. p. 286). On y arrive aussi par une chaussée qui passe entre deux pièces d'eau et aboutit à une cour rectangulaire dont la pyramide occupe le centre. Ici la cour est plus petite, l'enceinte est percée de quatre portes, et une petite terrasse en croix s 'étoile devant l'entrée principale.
1 Voy. p. 61,
rey, l'Eléphant sacré, que les conquérants siamois n'avaient sans doute pas osé abattre '.
Bien que la forme de cette pyramide affecte celle des monu-
Dn seul éléphant était resté debout: c'était précisément lo Préa Tomrey.
menls tumulaires tels qu'on les érige en divers pays, on ne peut conclure de cette analogie d'aspect qu'elle ait été réellement un
1 Cette pièce de sculpture en grès se trouve au Musée Khmer : elle est largement exécutée et s'impose à l'admiration par son air de grandeur, bien qu'elle soit au-dessous des proportions naturelles.
tombeau. Il ne se trouve sur la plate-forme aucun débris témoignant de l'existence d'un sanctuaire en pierre ; peut-être étaitelle surmontée d'une simple statue à présent disparue. On y voit, à la vérité, un puits central, d'un mètre carré de section et de plusieurs mètres de profondeur, qui est à demi comblé et qu'on serait tenté de prendre, au premier abord, pour une fosse tumulaire; mais la tradition le considère comme une cachette destinée à renfermer l'or et les bijoux consacrés à la divinité du lieu. Les Cambodgiens ont effectivement conservé jusqu'à nos jours l'habitude de pratiquer dans leurs sanctuaires, à l'endroit où s'y doivent dresser les statues, une excavation de ce genre pour la sûreté desdits trésors. Aussi toujours, aux époques de conquête, les statues étaient-elles jetées à terre et les édifices saints saccagés et fouillés. Au Laos, dans les pagodes les plus modernes, où se trouvaient de gigantesques statues de Bouddha, les Siamois, lors de la dernière guerre, n'ont pas manqué de les mettre en pièces, afin de chercher les richesses qui avaient dû être enterrées sous ces images.
On devine qu'ici et ailleurs l'enlèvement, puis le transport des diverses pièces, souvent très volumineuses, que nous désirions nous approprier, statues, lions, dragons, éléphants, ne s'opéraient pas sans de grandes difficultés. Fort heureusement, dans le voisinage de notre campement passait un affluent de la rivière de Stung; ce cours d'eau, suffisamment navigable pour des radeaux à l'époque des pluies, nous fut un précieux auxiliaire. Voici au reste de quelle façon, avec l'aide des travailleurs que les mandarins avaient fait venir de dix lieues à la ronde, il était procédé au déménagement de nos trouvailles archéologiques.
Notre escouade d'hommes, au nombre d'une centaine environ — Cambodgiens et sauvages, — était employée d'abord à dégager, par des abatis, l'accès des ruines. L'objet une fois déterré, on commençait par le soulever au moyen de palans fixés aux arbres. On construisait ensuite par-dessous, avec des traverses formées de
.kUÏ
troncs et de branches d'arbres, des espèces de cadres sur lesquels la masse de pierre était solidement assujettie par des lianes. Nos hommes hissaient ces grands châssis sur leurs épaules, et le cortège s'ébranlait lentement à tra\ers la forêt, précédé d'une quinzaine de bûcherons qui Trayaient le passage à coups de coutelas et de hache. On arrivait ainsi , non sans peine, au bord du torrent qui, gonflé par les orages, se chargeait volontiers du reste de la besogne ; encore fallait-il construire préalablement de forts radeaux de bambous pour y établir tout notre attirail, car les petites pirogues du pays, à peine capables de supporter le poids de trois ou quatre hommes, n'eussent pu nous servir de véhicules.
Pendant que M. Bouillet et le docteur Harmand présidaient à eus difficiles opérations, je me remis en route avec M. Batte pour aller visiter, à 80 kilomètres au nord-ouest de Préa-Khan, un
Nous y trouvâmes un vieillard infirme.
groupe de ruines importantes, celles de Pontéay Ka-Kéo. Nous traversâmes d'abord une région triste, peu accidentée, où croissaient des forêts assez clair- semé es de diptérocarpées.
Vers le soir de ce premier jour de marche, il survint une pluie si abondante que bêtes et gens refusaient d'avancer; nous fîmes halte dans un hameau habité par des sauvages de la tribu des Kouys. Nous y trouvâmes un vieillard infirme qui nous offrit
l'hospitalité. Il passait tout son temps à jouer d'une sorte de mandoline a deux cordes, formée d'une moitié de noix de coco, qu'il appuyait sur sa poitrine pour en augmenter la résonnance. L*une des cordes servait de basse; il la faisait vibrer avec le petit doigt de la main droite dont il portait l'ongle très long, tandis que de l'index il produisait avec l'autre corde une succession de sons rapides et variés. D'autres fois, changeant d'instrument, il se mettait à souffler dans un simple bambou couvert d'entrelacs finement sculptés, et en tirait une mélodie à cinq notes qui, se répétant à l'infini, nous rappelait léchant des bateliers du Nil. Près de lui une jeune femme berçait un enfant nu, couché dans une corbeille suspendue à deux troncs de palmier par une double corde en rotin.
Les villageois ne tardèrent pas à rentrer de leurs cultures; les buffles furent enfermés dans les parcs, et l'on prit, à la lueur des torches, le repas du soir. Nous nous établîmes ensuite sur nos nattes dans le coin d'une grande salle commune qui servait de dortoir aux jeunes gens du hameau, pendant que les jeunes filles se retiraient dans une autre case.
Le lendemain, dès l'aube, notre troupe avait repris sa marche. Nous chassions dans les broussailles, ne rencontrant pour tout gibier que des cailles rouges et de maigres engoulevents, quand nous vîmes venir vers nous une caravane de cinq éléphants portant, sur leurs selles en forme de double panier, une petite colonie d'émigrants. Du plus loin qu'il l'aperçut, notre éclaireur cria par deux fois : Mè-Top ! Mè-Top l pour avertir les arrivants qu'ils, allaient croiser un « chef militaire » ; c'est le titre qu'on donne par extension à tous les Européens. Aussitôt, comme le chemin était très encaissé, les cornacs de la caravane, pleins de respect pour notre dignité, firent grimper leurs montures sur le talus et se rangèrent en ligne pour nous laisser défiler; puis, au moment où nous passions, deux des indigènes mirent pied à terre, et, sui-
vantl'étiquette cambodgienne, vinrent s'accroupir révérencieusement devant nous. Ces deux hommes, assis au milieu du sentier sur leurs talons ; au second plan, ces cinq bêtes puissantes dominant de toute leur hauteur les toits de nos chars à bœufs, et profilant leurs masses sombres sur un pan de ciel tout baigné d'azur etde lumière, c'était là, s'il faut parler de couleur locale, un tableau réellement plein d'originalité et de poésie.
Dès que le soleil se fut élevé à l'horizon, nous commençâmes d'être harcelés par d'innombrables légions de taons; pour nous en garantir, il fallut nous voiler le visage, ou même, couchés que nous étions dans les chars, nous envelopper entièrement de notre moustiquaire. Moins patients que nos conducteurs qui se contentaient d'écraser silencieusement l'ennemi au fur et à mesure qu'ils sentaient sa piqûre, les bœufs, dévorés jusqu'au sang, entraient de temps en temps dans des accès de rage folle qui se traduisaient par des courses à fond de train contre les arbres, les rochers et les chars voisins. Aussi avions-nous à chaque instant des avaries à réparer; heureusement, les véhicules étant tout en bois, on trouvait sans peine dans la forêt des lianes et des branches assez solides pour subvenir au raccommodage.
Au milieu de cette seconde journée, nous traversâmes un torrent très encaissé que recouvraient, comme une voûte, de gigantesques bouquets de bambous ; puis, nous dirigeant vers une petite colline en forme de pain de sucre, nous atteignîmes, à la tombée de la nuit, un autre village de Kouys. Celui-là, situé en pleine forêt, n'en était encore qu'à la période de formation. Les nouveaux venus s'étaient entourés d'un cercle de grands feux afin de se garantir des bêtes fauves. Au lieu de planter des pilotis, suivant l'usage des Cambodgiens, ils avaient, pour établir leurs cases, coupé la partie supérieure des arbres et appuyé leurs habitations sur les troncs ainsi étêtés.
Cette peuplade des Kouys, distribuée en plusieurs aggloméra-
n L'ARCHITECTURE KHMER.
tions dans la région qui sépare le Laos du Cambodge, se divise en tribus, vouées chacune à une profession spéciale d'où elle tire son nom : il $ a par exemple les « Kouys du fer », qui exploitent les collines riches en minerais de cette espèce, les « Kouys des barques », qui fabriquent des pirogues, et d'autres encore différenciés de même par le métier. Grands chasseurs, ils se servent d'armes trempées dans un poison dont la vertu est si puissante qu'un cerf touché d'une de leurs flèches tombe et meurt au bout de quelques centaines de pas.
Je regrettais de ne pouvoir étudier plus longuement cette singulière population qui paraît avoir habité l'Indo-Chine depuis une haute antiquité. Ce sont des tribus qui vivent à part et repoussent opiniâtrement tout mélange avec d'autres races. Elles passent pour avoir conservé des traditions anciennes. Les Cambodgiens les traitent avec une certaine estime et ne les réduisent jamais en esclavage. Les Kouys actuels sont bouddhistes; ils ont leurs bonzes, leurs pagodes, et leur civilisation est à peu près la même que celle de leurs voisins. Dans le pays, on les reconnaît surtout à leurs mœurs et à certaines particularités de costume. Nous en avions plusieurs parmi nos travailleurs de Préa-Khan; mais, pour notre œil imparfaitement exercé, ils se distinguaient peu des autres indigènes à notre service.
Pontéay Ka-Kéo, « la Forteresse de l'île du Joyau Précieux * », est perdue au fond d'une véritable solitude, où les indigènes ne s'aven-
1 Le commandant de Lagrée appelle ce monument qu'il n'avait pas vu Ka-Ker; le Dr Harmand, qui y est retourné depuis mon passage, l'appelle aussi Kakéh et Io-Keh.
Nous avons adopté ici les interprétations et l'orthographe raison née de
turent guère qu'en cas de disette pour y cueillir une sorte de racine, semblable au taro, qui croît en abondance parmi les ruines et dont ils font parfois leur unique nourriture. Mangée fraîche, cette racine est un poison; on lui ôte ses propriétés vénéneuses en la faisant macérer dans l'eau pendant quelques jours, coupée en tranches minces. L'usage de cette alimentation grossière démontre assez l'incroyable misère où, par suite de la dernière guerre civile et des exactions des mandarins, est tombée cette malheureuse province. La plupart des habitants aiment mieux vivre en sauvages dans les forêts que de s'imposer un labeur dont le fruit n'est pas pour eux : telle est la pauvreté du pays, qu'à peine la monnaie y est-elle connue ; les rares familles qui possèdent une barre d'argent (80 francs), la cachent soigneusement et ne s'en dessaisiraient pour rien au monde. Beaucoup d'indigènes n'ont même jamais vu d'argent.
Egarés dans le marécage de ces grandes plaines désertes, nous dûmes, pour retrouver notre route, voyager toute la nuit à la lueur des torches ; le matin du troisième jour, nos guides nous montrèrent enfin un monticule couvert de verdure : c'était le monument que nous cherchions. Après en avoir franchi le mur d'enceinte, masqué par les arbres, nous entrâmes dans un champ d'herbes épaisses, de 2 mètres de hauteur, qui formait la bordure occidentale des ruines. L'espace occupé par celles-ci mesurait environ 300 mètres.
M. Aymonier, orthographe que nous suivons toutes les fois quelle nous parait ne pas s'écarter trop de la prononciation.
C'est ainsi que nous appelons ce monument Ponléay Ka-Kéo (la Forteresse de File du Précieux Joyaux). De même le commandant de Lagrée avait appelé primitivement Ta-Keu, une célèbre pyramide, voisine d'Angkor, pour laquelle il adopta définitivement le nom de Ta-Kéo. Le mot Kéo se reproduira plusieurs fois dans le cours de ce récit ; il désigne ordinairement des statues sacrées.
On remarquera, d'ailleurs, que les noms des localités de l'Indo-Chine méridionale varient avec les voyageurs qui les ont visitées, suivant la nationalité de ceux-ci ou celle de leurs guides.
Traversons rapidement ce! ensemble, de l'est à l'ouest '. Voici d'abord une vaste construction en croix, compliquée de galeries latérales renfermant une double cour. A la suite viennent deux préasats entre lesquelles est creusée une toute petite fosse paremenlëe de grès. Plus loin un gopoura* de 18 mètres de haut,
La Salle des statues.
ayant pour gardiens huit animaux fantastiques, donne accès dans une enceinte où se trouve un grand sra divisé en deux piècesd'eau par une chaussée traversière bordée de petites galeries à colonnades et de nagas (serpents sacrés), près desquels se dressent quatre gigantesques garoudas, les ailes ouvertes et debout sur des piédestaux. La chaussée aboutit à une salle en forme de croix flanquée de deux portes latérales; on la traverse en passant entre deux rangées de statues, trois à droite, cinq à gauche,
1 Voy, à l'Appendice le plan général de Ka-Kéo. ' Porche monumental des temples de l'Inde.
-et dont la plus importante est celle de Siva assis sur Nandi *. Ces statues affreusement mutilées étaient à demi enfouies. Franchissant alors un porche intérieurement revêtu d'inscriptions, on se trouve devant un sanctuaire, au milieu d'un groupe de -seize tourelles environnées d'une bande rectangulaire de constructions autrefois divisées en cellules, le tout renfermé dans un •double mur d'enceinte. Un second porche, placé dans le même 4ixe que le précédent, est également suivi d'une autre chambre en croix, puis d'une chaussée bordée de serpents et de krouths aboutissant à un gopoura complètement abattu 9. De là on entre •dans un parc enclos d'une forte muraille couronnée de pointes en forme de fers de lance. Au fond de ce parc est une pyramide à sept étages, de 36 mètres de hauteur, au sommet de laquelle se trouve un puits carré assez profond entouré d'une muraille de <leux mètres de haut que soutiennent des lions fantastiques en cariatide et autour de laquelle on circule dans un étroit couloir formé par une seconde muraille extérieure, le tout à ciel ouvert et en ruines. Enfin une porte de sortie conduit au pied d'un monticule de même dimension, à la base duquel gisent des débris de sculptures. Cette colline artificielle s'élève en dehors de l'en- -ceinte, sur le prolongement de l'axe général, et complète le massif d'édifices 3.
1 Voy. p. 57.
s Le groupe des tourelles, qui occupe la partie centrale de l'ensemble, en j formant pour ainsi dire un temple spécial, se trouve être ainsi entouré d'eau de tous côtés, abstraction faite des deux chaussées d'entrée et de sortie : de là vient probablement son nom, Ka, île, et Kéo, superbe, riche, et aussi joyau précieux, « lie superbe » ou « île du joyau précieux ». Plusieurs autres •temples khmers sont environnés de sras ou de douves, mais ordinairement la nappe d'eau n'isole pas le sanctuaire des autres édifices : elle règne autour de l'ensemble entier des constructions, ou môme elle enveloppe le parc •dont le temple occupe le centre.
5 Ce monticule s'appellerait le « Tombeau de l'Éléphant blanc ». (0* Harmand. ) — Voy. la vignette p. 299.
En examinant avec attention la tour en briques la plus haute, nous y remarquâmes un entablement profondément fouillé. On y voyait, dans un encadrement de rinceaux d'acanthe finement exécutés, un personnage moitié homme, moitié lion, tenant étendu sur ses genoux un corps qu'il s'apprête à déchirer de ses griffes. C'est l'image du quatrième avatar de Vichnon en homme-
Vichnon homme-lion déchirant les entrailles du gdant Érinien.
lion, forme sous laquelle il vainquit le géant Erinien. Enorgueilli du privilège, qu'il avait reçu de Brahma, de ne pouvoir être exterminé ni par un dieu, ni par un homme, ni par un animal , ce Titan avait poussé la folie jusqu'à vouloir se faire adorer. Vichnon, homme-lion, est fort vénéré dans l'Inde, où il a des temples particuliers. On lereprésente souventavec un grand nombre de bras, lacérant les entrailles pantelantes d'un hideux cadavre. En reproduisant cette scène hindoue à Ka-Kéo, le sculpteur khmcr l'avait transformée en un motif d'ornementation fantastique et plein de caractère. Ajoutons que dans cette même tour gisaient, à demi enfouis, une statue de femme dans l'attitude de la danse et d'autres débris que le docteur Harmand a pu faire déterrer plus tard, et dont il a reconstitué l'ensemble : c'était une statue de roi ou de dieu, haute de quatre ou cinq mètres, assise sur un piédestal et tenant à la main un attribut non reconnaîssable.
A l'est-sud-est du vaste ensemble de Ka-Kéo, est un grand réservoir artificiel que nous aperçûmes du sommet de la pyramide.
M. Harmand en a suivi les rives qui sont, parait-il, parsemées de ruines : on voit qu'il y a eu là autrefois plusieurs massifs de constructions, caravansérails ou temples. Dans un des sanctuaires se trouve encore un singe, probablement le singe Hanouman, ou
Statue de femme dans l'altitude de ta danse, proyenant du grand gopoura de Ka-Kéo (Musée Khiuer.)
quelqu'un de ses compagnons, auxiliaires de Rama ; dans un autre, un éléphant; dans un troisième, appelé la « Tour Noire », un lingam1 sur son piédestal; dans un quatrième enfin, un cube en grès, percé à sa face supérieure de trous de forme également cubique, et si soigneusement poli, que le voyageur regarde
■ ' Sorte de colonne ou de borne arrondie à son sommet et représentant le fhalius, symbole de la génération et du culte de Sira. Voy. p. 333,
cette pierre comme étant la représentation même à laquelle leculte s'adressait.
M. Harmand en outre a rencontré, à l'angle nord-est du lac, un& file rectiligne d'étroits édifices, espèces de cellas rectangulaires et sans couverture, faites de quatre murailles extrêmement épaisses ; chacune d'elles contient également un cube de grès surmonté d'un lingam énorme. Le calibre de ces blocs est tel qu'on les pourrai! croire, au premier abord, façonnés dans un quartier de roc naturel. 11 serait intéressant d'en faire dégager la base pour élucider la question et s'assurer si les architectes khmers n'ont pas effectué le transport de ces gigantesques piédestaux. Ces masses tabulaires de 4m,80 de côté pourraient servir d'escabeaux aux statues colossales d'Aménophis III , de Thèbes, dont la hauteur est de 20 mètres *.
Avant la chute du jour, nous fûmes rejoints par nos guider qui jusqu'alors s'étaient obstinés par superstition à rester en dehors de l'enceinte. Ce renfort de bras nous permit de déterrer deux statues malheureusement mutilées : c'étaient une divinité ou une danseuse9 et un personnage assis, dans l'attitude du Roi Lépreux d'Angkor 3, mais moins vivant et d'un caractère moinsaccusé.
Notre retour à Préa-Khan, qui se fit dès le surlendemain, fut marqué par une alerte. On découvrit sur notre route la trace toutefraîche d'un des éléphants féroces qui rôdent volontiers dans ces forêts et s'attaquent impitoyablement à tout ce qu'ils rencontrent ; quelques jours auparavant, ce redoutable pachyderme-
1 En Ire ces deux monolithes khmers il en existe un troisième, moinsgros, évidemment transporté. Le poids en peut être évalué à 35 ou 40,000 kilogrammes; ce ne serait encore que le vingtième de celui du Sésoslrisque Ton voit gisant dans les ruines du Rhamesseum.
1 Voy. p. précédente.
' Le Musée Khmer possède ces deux pièces, ainsi qu'un moulage dela tête du Préa-Kombng, ou Roi Lépreux. Voy. p. 200.
avait mis en pièces deux malheureux indigènes qui étaient venus chercher des racines au pied de la pyramide, et nos. guides ajoutaient même qu'il avait bu le sang de ses victimes. Nous nous expliquâmes ainsi, après coup, l'hésitation assez légitime que nos conducteurs avaient montrée au moment de nous escorter jusqu'à Ka-Kéo. Dans cette partie du Cambodge, plus encore que partout ailleurs, une foule de croyances superstitieuses s'attachent à l'éléphant. L'une d'elles a donné naissance à une coutume singulière et touchante. Il arrive parfois qu'un de ces monstres sauvages, frappé à mort, tombe en s'agenbuillant : les Cambodgiens disent alors qu'il a demandé grâce, avant de mourir, pour tous les éléphants de la contrée ; la nouvelle se répand aussitôt de village en village; durant une année entière, les chasseurs suspendent leurs expéditions, et si, avant la période révolue, un autre éléphant sauvage est malencontreusement abattu, la population se croit menacée des plus grands fléaux.
Dans les légendes, l'éléphant, cet animal sacré, joue parfois un rôle ridicule ou méchant qui contraste avec la réputation de sagesse qu'il a dans tout l'Orient. Sa force, jointe à sa lourde allure, en fait un oppresseur grotesque. C'est ainsi qu'il va nous apparaître dans la fable suivante, une des plus jolies parmi ces nombreux contes auxquels se plait l'imagination cambodgienne.