ET LA MOUCHE
Un éléphant était en fureur ; passant sous un bosquet de bambous où un couple de roitelets avait établi le nid où ils élevaient leurs petits, il fit irruption dans la paisible demeure et, l'arrachant, l'écrasa avec les oisillons. Les pauvres parents, témoins de ce forfait, livrés au plus profond, désespoir, appelèrent la mort à grands cris. « Ah! dirent-ils, ne vaut-il pas mieux mourir, que de subir la violence d'un ennemi outrecuidant auquel il n'y a pas moyen de résister? »
iOi L'ARCHITECTURE KHMER.
Une corneille qui vint à passer leur demanda la cause de leur grande affliction. Et les roitelets répondirent : « Un ennemi méchant est Tenu; cet être sauvage et cruel a détruit tout notre bonheur en tuant nos petits. 11 nous faudra subir et expier les conséquences de nos actions coupables ; ne sommes-nous pas impuissants à nous mesurer avec lui et à le combattre? » La corneille dit : « Le tort qu'il vous a fait est grand, énorme, mais cessez de vous lamenter. Nous irons chercher des alliés et nous réussirons à humilier cet insolent. » Les oiseaux, père et mère, continuèrent à pleurer, « 0 douleur extrême, laissez-nous mourir comme nos chers petits ! » La corneille répondit : « A quoi bon mourir? Cela ne ferait pas de mal à votre ennemi, au contraire, il serait toujours bien portant et content comme parle passé; mais il s'agit de le tuer comme il a tué vos enfants et de lui rendre le mal pour le mal, et ce sera justice. » Les deux oiseaux dirent : « Madame la bienfaitrice, votre bonté est très-grande, nous nous conformerons à tous vos conseils. »
Maintenant la corneille se mit en route avec les roitelets à la recherche de la grenouille. L'ayant trouvée et saluée, ils l'abordèrent poliment en lui disant : « Amie, nous te demandons la permission de prendre la liberté de t'inviter à nous prêter secours. » La grenouille répondit : « Comment cela ? Faites-moi savoir d'abord de quoi il s'agit. » Après avoir écouté attentivement le récit de ce qui venait d'arriver, la grenouille dit : « En vérité, c'est là un acte de violence abominable; mais nous devons d'abord nous mettre en rapport avec la mouche, pour en faire notre alliée. En nous assurant son concours, il est certain que nous pourrons agir ensemble avec énergie. » Les roitelets, la corneille et la grenouille, étant allés trouver la mouche, lui dirent: « Écoute bien, amie, nous venons te prier de vouloir bien être notre alliée contre l'éléphant, ce tyran qui ne connaît ni foi ni loi. » La mouche répondit : « Que pouvons-nous faire, nous autres qui sommes si faibles ? Impossible de combattre un ennemi d'une force aussi irrésistible ! »
Cependant, après s'être bien concertés, les alliés se mirent à l'œuvre. La corneille commença par donner des coups de bec dans les yeux de l'éléphant, et la mouche pondit ses œufs dans les blessures. Les douleurs cuisantes de l'animal devenaient de plus en plus intolérables. Privé de la vue, il ne pouvait plus chercher sa nourriture, et traînait ainsi une existence misérable.
Maintenant la grenouille s'assit sur le bord d'un fossé très-profond, et se mit à coasser de toutes ses forces, de sorte que l'éléphant, qui l'avait entendue, crut être près d'une nappe d'eau quoiqu'il fût au sommet d'un rocher. Les roitelets, père et mère, ne le quittèrent pas un seul instant. Voletant autour de lui, ils l'accablèrent d'injures en criant: « Ah 1 comment te portes-tu maintenant? Misérable meurt-de-faim, infâme coquin! Ne vas-tu pas revenir encore écraser nos enfants? Attends seulement un peu, tu vas voir ce qui pourra t'arriver ; tu as maintenant l'air assez triste et penaud, voleur, assassin, scélérat ! » Quant à l'éléphant, il conçut un vif repentir. « J'ai
mul agi, se dit-il ; c'est maintenant que je dois subir les conséquences de ma conduite coupable et expier le péché que j'ai commis. Les pauvres petits étaient innocents, ils ne m'avaient pas fait de mal, et cependant, je leur en ai fait. ■ Tourmenté par une soif ardente, il gravit le talus, suivant la voix de la grenouille. Arrivé au bord du fossé, il y tomba et mourut misérablement '. »
Lorsqu'au bout de trois jours de marche nous rejoignîmes nos compagnons restés en arrière, j'appris que pendant notre absence les recherches avait été fructueuses.
Dans une course zoologique le docteur Harmand avait, au plus épais de la forêt, rencontré les restes d'une galerie à colonnes du milieu de laquelle s'élève une préasat ornée du quadruple masque de Brahma. Jusqu'alors aucune tour de ce genre n'avait été signalée ailleurs qu'aux environs d'Angkor, l'ancienne capitale des rois khmers.
Je chargeai plus tard le maître mécanicien Penaud de relever le plan de ce nouveau temple : une chaussée à terrasse gardée par des lions et des nagas étages, douze portiques richement ornés et cette préasat unique pyramidant au-dessus de la colonnade longue de 40 à 60 mètres selon les façades, en devaient faire une des œuvres architecturales les plus pittoresques de l'ancien Cambodge \
1 Cette légende a été recueillie par Baslian.
1 Cet édifice est le seul exemple d'un monument de second ordre entouré d'une colonnade. (Voy. le plan p. 287.) Ailleurs les galeries d'enceinte sont formées de murailles pleines ou percées de fenêtres à balustres.