CHAPITRE IV
Les Cinq-Tours. — Méléa et ses environs. — La cueillette du lotus sacré. — Une soirée chez le mé-sroc ; un aède cambodgien ; histoire du chanteur Ek et de la belle Théau. — Départ pour Siem-Réep. — Explorations et aventures de M. Faraut : Battambang, Danone, les grottes de l'Eau Sainte, Basset. — La légende de Vaht-Elt. — Singes et géants. — Ponléay- Chma. — Surén et les hauts plateaux du Cambodge. — Fin du voyage de M. Faraut.
Nous quittons enfin Préa-Kbao, et, nous dirigeant vers l'ouest parallèlement à une grande chaussée qui reliait jadis cette cité aux villes voisines, nous gagnons un nouveau centre de ruines appelé « les Cinq-Tours » (Préasat Pram). Le crayon seul de l'artiste pourrait rendre l'effet pittoresque qu'offrent ces beaux débris au milieu de la luxuriante végétation dont ils sont recouverts et tapissés *. Des vignes sauvages aux feuilles d'un rouge éclatant serpentent de toutes parts sur les amas de pierres et sur les voûtes écroulées ; des lianes innombrables s'y enroulent avec
' Voy. p. lis.
une telle régularité qu'on croirait que la main de l'homme en a dirigé les festonnements; un fouillis inextricable d'orchidées chargées de leurs fleurs et de fougères multiformes cache entièrement la terre ; sur le tout s'étend, comme un dais mystérieux, l'opulente frondaison des banians, dont les racines grimpantes, à force d'enserrer colonnes et statues, les ont ou renversées ou soulevées du sol. Les figuiers atteignent ici des dimensions prodigieuses : un d'eux, mesuré par nous, présente au tronc 27 mètres de circonférence ; ses énormes branches, qui rayonnent horizontalement en tous sens, ont abattu murailles et tours ; elles se seraient rompues par leur propre poids sans l'étançonnement des racines aériennes qui en descendent et qui, d'abord minces comme des fils, se solidifient en robustes troncs, faisant ainsi d'un seul arbre une véritable forêt.
Nous rejoignons ensuite la grande chaussée au pont de Ta-Ong. Là encore le fourré est si dense et les rameaux retombent tellement drus jusqu'à la rivière, que, sans le bruit des eaux qui se frayent péniblement un passage sous les arches, rien, sur le sentier sombre et profond, ne pourrait faire soupçonner qu'on franchit un torrent1. Bientôt après nous arrivons à Beng-Méléa (lac des Lotus), où M. Bouillet nous avait précédés avec une partie du personnel delà mission. Les magnifiques constructions de cette localité, déjà signalées en partie par le commandant de Lagrée, se composent de plusieurs préasats et bâtiments secondaires groupés aux environs d'un lac sacré, et d'un édifice central de forme rectangulaire, qui mesure plus de 200 mètres de côté.
On y arrive par l'est en suivant une chaussée bordée de stèles dont le point de départ est une immense esplanade ou terrasse à deux gradins, coupée de huit escaliers, aux sommets desquels se dressaient, la patte menaçant le ciel, seize lions énormes, sentinelles fantastiques préposées à la garde du parc sacré. Puis vient le fossé,
1 Voy. p. «21.
formant avec une banquette intérieure (au lieu àepontéay ou muraille forte), l'enceinte générale. Le pont, gardé par de grands dragons, est décoré latéralement de deux rangées de colonnes rondes, disposées entre les arches. En face du pont se développe une nouvelle terrasse ; une allée, plusieurs fois étoilée de nagas et de statues, conduit ensuite, entre deux groupes de six pièces d'eau,
Galerie ruinée do Méléa.
à ta terrasse en croix qui précède les édifices*. Tout autour du temple proprement dit, régnait jadis une haute galerie à double colonnade surmontée d'une voûte a deux étages et d'une crête légère; par-dessus s'élevaient dix tours que dominait une énorme
1 Le pont, l'allée et la terrasse contigue au temple se reproduisent des trois autres côtes (Nord, Ouest et Sud*.
préasat, bâtie au centre de constructions aujourd'hui presque inextricables. Les portes et les galeries étaient décorées de plus de quatre cents frontons richement sculptés, dont dis à peine sont restés en place, encore pas un seul n'esl-il intact. Tel est, en général, l'état de délabrement de ce grandiose ensemble d'édifices, qu'on ne saurait, au pied même de ses ruines, se faire une exacte idée de sa magnificence passée ; tout y branle et y craque si fort,
BayadÈre divine (ex-voto du temple de Méléa).
qu'il y a péril à le visiter, et ce ne fut pas sans d'extrêmes difficultés que nous parvînmes à recueillir parmi ces débris sans cesse agités de spasmes fébriles les divers fragments que nous en avons rapportés.
Autant les restes de statues étaient nombreux à Préa-Khan, autant ils sont rares à Méléa. A grand'peine découvrons-nous deux ou trois figurines bouddhiques, absolument informes, et quelques-unes de ces stèles ornées de figures de dieux et d'anges que les dévols placent en ex-voto dans les temples.
En revanche, les œuvres d'architecture sont de tout point re-
L'ilantro du temple de Uélét,
marquantes, et les sculptures d'ornementation accusent un goût
sobre et pur. Les pilastres encore subsistants des splendides portes de l'enceinte sont couverts de fines arabesques encadrant des bayadèresou différents petits personnages, et dont le motif principal est une Tévada ou nymphe céleste debout dans une niche ogivale et tenant à la main une fleur de nénuphar '.
Sur le pilastre d'un édicule se voient, en une série de médaillons, des enfants aux prises avec des oiseaux, des combats de bêtes fauves, des singes gambadant, et vingt autres sujets gracieux. Sur les frontons, ce sont des compositions plus importantes : dos démons nains armés de massues et dont les physionomies ont une expression saisissante ; des saints chevauchant sur des rhinocéros, des scènes de guerre où des chars traînés par des animaux fantastiques se heurtent dans une effroyable mêlée, puis toutes sortes d'autres figures fantasques, ou sérieuses, ou bouffonnes, d'une originalité vraiment étonnante. Une des sculptures le mieux conservées figure un groupe de dieux, d'hommes et d'animaux prosternés aux pieds d'un personnage assis à l'orientale. — A première vue, on dirait cette scène de la légende de Çakya-Mouni expliquant la loi et subjuguant toutes les créatures par la puissance de sa sainte parole. Mais les attributs ordinaires du Bouddha font défaut, et il est probable qu'ici, comme ailleurs, nous nous trouvons en face d'une représentation brahmanique et d'une divinité de l'ancien panthéon hindou.
Parallèlement à notre moisson archéologique, nous en opérions une autre d'une nature différente, à laquelle ne s'épargnaient pas nos naturalistes. Insectes, reptiles, animaux de toute espèce en faisaient les frais. Il n'y avait pas de jour où notre collection ne s'enrichît de quelque spécimen nouveau.
Je mentionnerai entre autres une espèce de vipère verte, si commune en cette région qu'elle se glissait parfois jusque dans
1 Voyez p. précédente^
nos bagages, et la nuit, pour se réchauffer, jusque dans les plis des nattes qui nous servaient de couchettes. Une autre sorte de reptile abonde aussi dans ces ruines : c'est un serpent python qui atteint quelquefois des dimensions considérables. Absolument inoffensif à l'égard de l'homme, il pénètre jusque dans les habitations, attiré par le voisinage des basses-cours qu'il dépeuplerait entièrement si les indigènes n'y mettaient bon ordre *.
Une route dallée, garnie d'un double rang de stèles sculptées, relie la chaussée de Méléa à l'antique Tour du Siège d'ivoire, Préasal-Kong-Phloac ; nous poussâmes une reconnaissance de ce côté. Cette tour n'est plus qu'un amas de débris; trois édicules en formaient jadis l'avant-corps ; le tout était enfermé dans un mur à créneaux, percé de portes monumentales ; mais les eaux ont tellement bouleversé cette massive clôture, que nous pûmes tout au plus en restaurer de l'œil le plan général.
. Au pied des collines situées dans le nord-ouest de Méléa se trouvaient d'anciennes carrières de grès (thma soc, pierre de boue) et d'immenses gisements de cette concrétion ferrugineuse connue en Cochinchine sous le nom de pierre de Bien-Hoa, dont les constructeurs khmers ont surtout usé pour les chaussées, les fondations et les massifs intérieurs de leurs édifices. M. Ratte, notre géologue, explora ces carrières ; il tenta vainement de retrouver dans les villages environnants quelque indice sur les outils à l'aide desquels se faisait jadis l'extraction, mais il put constater que les Khmers employaient pour détacher les gros blocs les mêmes procédés que les Egyptiens, c'est-à-dire qu'ils creusaient dans le roc vif, suivant les lits de stratification, des rainures dans lesquelles ils introduisaient vraisemblablement des coins qu'ils mouillaient ensuite et dont la dilatation faisait éclater la pièce à séparer.
1 Citons aussi, parmi le butin de nos chasseurs, de belles tortues terrestres et une espèce de gros lézard appelé varant dont la chair, semblable à celle de la tortue, est fort agréable au goût.
M. Ratte fit ensuite une excursion dans une petite chaîne de montagnes voisine, celle de Phnom Coulen (Montagne des Arbres), pour y voir une immense statue de Bouddha couché, sculptée en plein roc, qui autrefois avait été en grande vénération dans le pays. Des chasseurs lui servirent de guides dans cette pénible ascension. Après avoir gravi au moyen d'une échelle improvisée une grande paroi de rocher vertical, il atteignit une plate-forme où étaient gravées plusieurs empreintes du Phra-bat (pied sacré) et des représentations de barques chinoises pareilles à celles de Phnom Sontuc; là, sur un énorme bloc de pierre surmonté de toits étages, était la fameuse image de huit mètres de longueur, peinte en rouge, avec des dorures et reposant sur un soubassement décoré de faces humaines. Plusieurs légendes où figure le nom du « Roi Lépreux » existent sur ce Saint gigantesque ; mais l'absence d'un lettré suffisamment érudit ne nous permit de déduire de la découverte aucune conclusion historique.
Cependant, autour de notre campement avait lieu un mouvement inusité : les indigènes faisaient les préparatifs d'une cérémonie qui est une réminiscence des fêtes de l'Inde brahmanique : nous voulons parler de la cueillette du lotus sacré.
Les pirogues circulaient dans les grands fossés qui environnent le parc de Méléa. Dans de mystérieux réduits de la forêt se trouvent des sras à l'eau noire et dormante, que la légende locale représente, comme des gouffres sans fond où ont été engloutis d'antiques monuments. Toute l'année, le passant les évite avec terreur; mais, dans ces jours de fête, les bonzes et toute la
population s'y rendent processionnellement pour y cueillir les fleurs de nénufar.
Nos travaux étant forcément interrompus faute de bras, le mé-sroc, un brave homme qui avait réalisé de beaux bénéfices en exécutant à la lettre les bienveillantes prescriptions du roi Norodom à notre égard, et dont la femme et les enfants montraient avec orgueil les cadeaux presque quotidiens que nous leur faisions, nous pria de venir le soir dans sa case prendre notre part des réjouissances publiques.
Nous acceptâmes très-volontiers l'invitation. Sur le plancher de la grande salle étaient disposés des plateaux contenant des troncs de bananiers taillés en pyramides et couverts de fleurs de nénufar; tout autour étaient étalés des fruits, de la cire, des vêtements, des parasols, destinés à être offerts le lendemain en présents dans la pagode. Cinq bonzes, assis les jambes croisées, l'éventail en écran devant leur figure, pour se conformer à la règle disciplinaire qui leur interdit la vue des femmes, récitaient des versets que les assistants répétaient en chœur. Dans la pièce voisine, les jeunes filles préparaient le festin qui devait clore la fête. Bientôt les robes jaunes se retirèrent discrètement.
On fit alors circuler de petites coupes pleines d'eau-de-vie de riz, et deux musiciens préludèrent aux réjouissances par un de ces airs vifs et bien rhythmés que les Cambodgiens ont empruntés aux Chinois, et qui trouveraient très-bien leur place dans un de nos ballets modernes. Un autre virtuose, qui jouait d'une sorte d'orgue formé de longs tuyaux de bambou, fit ensuite entendre une mélodie lente et simple d'où se dégageait ce charme mélancolique particulier à la mpsique orientale. Puis, après quelques lazzis d'un bel esprit de la bande, qui parurent égayer fort l'assemblée, une espèce d'aède raconta les aventures amoureuses du chanteur Ek et de la belle Théau, drame lugubre qui s'ac-
complit il y a plus d'un siècle, sous le règne du roi Préa-Reem. La littérature cambodgienne n'étant point encore, tant s'en faut, sujet rebattu, voici l'analyse de ce naïf morceau, non d'après la sommaire interprétation de notre trucheman, mais d'après la traduction qu'a bien voulu nous communiquer M. le professeur Aymonier, directeur du collège des administrateursstagiaires de Saigon.
« Ek, dans sa jeunesse, était élève — suivant la coutume — dans le monastère de son village, et, comme tel, portait l'habit jaune. Un jour qu'il voyageait, il se reposa sous l'ombrage d'un grand figuier d'Inde, près d'un puits.
« Une jeune fille, nommée Théau, y vint puiser de l'eau. Elle s'arrêta pour écouter les chants sacrés que modulait le religieux. L'harmonieuse douceur de ses accents la ravit au point qu'elle le pria de l'accompagner jusqu'à sa demeure où elle pourrait l'entendre à loisir. Ek y consentit. Bientôt leur amour mutuel se déclara, et il fut décidé que le novice quitterait les ordres pour venir demander sa fiancée en mariage.
« Longtemps le maître spirituel d'Ek refusa de le rendre à la vie laïque. Enfin, las de ses importunités chaque jour plus pressantes, il le chassa durement du monastère, en lui jetant cette malédiction. « Va-t'en, puisque rien ne peut vaincre ton désir, « mais puisses-tu périr par le glaive ! »
« Tout à la joie de sa liberté reconquise, l'amant de Théau se hâta de rejoindre sa fiancée, sans plus songer à la sinistre parole de son chef. Les parents consentirent à l'hymen, et, en attendant qu'il s'accomplît, l'heureux Ek vécut sous leur toit.
« Or, il advint qu'à cette époque le roi faisait recruter des chantours et instrumentistes. Ek, dont la voix était renommée , fui
-envoyé à Oudong, la capitale, avec ses deux amis, Pech, habile joueur de flûte, et Tum, qui n'avait pas son égal sur le violon.
« II advint aussi qu'à peu de temps de là, ledit roi voulut avoir une femme plus belle que toutes celles qui composaient son sérail. On chercha par tout le royaume, et la seule Théau fut jugée digne du choix. En vain son père et sa mère dirent : « Notre « fille a un mari ; » l'émissaire du prince refusa de rien entendre, ^t emmena Théau avec plusieurs autres jeunes filles triées exprès pour lui faire cortège.
« Comme elle entrait en grande pompe à la cour, Ek était sur le toit du palais, occupé à quelque réparation. En apercevant sa bien-aimée, il se mit à chanter : « Retournez, ô compagnes de « Théau , elle est mon amante, celle qui marche au milieu de « vous ! » Le roi l'entendit, l'interrogea, et, ayant appris ce qu'il en était, il eut la générosité de rendre l'un à l'autre les deux fiancés qui demeurèrent ensemble près du palais.
« Mais cela ne faisait pas le compte du fils du grand mandarin, de l'Archum, qui depuis longtemps brûlait d'avoir Théau pour femme. Lui et son père, qui était l'esclave de ses volontés, entrèrent dans une vive colère en apprenant que la jeune fille avait été donnée au chanteur Ek par le roi. A force de présents, ils •obtinrent des parents de Théau qu'ils la rappelassent auprès d'eux. Plusieurs lettres de ceux-ci restèrent néanmoins sans résultat. Un jour enfin Théau reçut un message où on l'informait que son père était gravement malade , et qu'il lui fallait venir au plus vite si elle voulait le revoir avant sa mort. Elle part précipitamment, avec l'autorisation de son mari qui devait la rejoindre bientôt. A son arrivée, elle trouve ses parents en pleine santé, -et on l'accueille en lui demandant d'épouser le fils du mandarin.
i20 L'AUCHITECTURE khmer.
« J'ai un mari, » répond à son tour Théau ; mais sa mère l'injurie, s'écrie que le mariage aura lieu quand même, et fait prévenir l'Archum d'activer les préparatifs. La jeune fille envoie secrètement à son fiancé un messager chargé de lui dire ces mots : « Mes parents, malgré ma résistance, me contraignent d'épouser « le fils de l'Archum. Si tu reçois cette nouvelle de nuit, pars de « nuit ; si tu la reçois de jour, pars de jour. »
« En apprenant ce qui se passait, Ek court chez le roi, qui l'autorise à se mettre en route, eu ajoutant cette parole : « J'irai « bientôt moi-même, » et lui permet par surcroît d'emmener ses deux amis Pech et Tum. Après avoir dévoré l'espace, les trois compagnons descendent chez la mère d'Ek, qui s'écrie à leur vue : « 0 mon fils, aujourd'hui même le fils de l'Archum épouse « Théau. —-Eh bien! je m'en vais de ce pas aux noces, afin « de la contempler encore une fois.»
« Ek, accompagné de ses deux amis, arrive à la demeure de son ancienne fiancée. Tous les invités étaient assis à l'immense table du festin. « Pourquoi ces noces qu'on célèbre ici? dit-il en entrant; ne suis-je pas le mari de Théau? — Non, ce n'est pas « à toi que nous donnons notre fille, répondent les parents ; c'est « au fils de l'Archum. — Alors laissez- moi prendre part à la « fête. »
« Les deux musiciens, Pech et Tum, préludent sur leurs instruments, et Ek se met à chanter : « Tous les anciens — assis autour « de moi — m'invitent à me faire entendrç — pour les noces de « Théau. — Si ma sœur (mon amante) a compassion, — qu'elle « vienne maintenant, — je l'attends au dehors. — qu'elle m'ap- « porte le vin. »
« A ces mots, Théau sort de la chambre voisine ; elle remplit
une coupe et l'offre à Ek qui boit en caressant le cou de son amante.
« L'Archum, furieux, s'écrie : « Saisissez-le, et le tuez. » On se précipite sur l'audacieux, on le crible de blessures; lui, continue de chanter : « On frappe ton aîné (ton amant), — il est blessé au « sein, — le sang coule jusqu'aux genoux. — On frappe ton aîné ; — « il est blessé au genou, — son sang coule jusqu'aux talons. »
Théau dit alors : « Si vous attachez Ek, que ce ne soit pas avec a une corde ordinaire, mais avec cette écharpe de soie que m'a « donnée le roi. » Un des assistants reçoit de ses mains l'écharpe et lie Ek qui est conduit près du hameau de Tchbant-Khêl, et mis à mort. Puis on annonce à l'Ârchum que ses ordres ont été exécutés.
« Ek est-il mort? » demande Théau. — «Il l'est,» lui répond-on. — « J'en suis contente, reprend-elle, il s'est' montré d'une audace a extrême.» Cependant Pech et Tum avaient pris la fuite. Arrivés au palais du roi, ils racontent la scène dont ils viennent d'être témoins. Le prince, rempli d'indignation, ordonne qu'on prépare à la hâte les barques royales.
« Tandis que la troupe des invités s'occupe à boire et à manger, Théau appelle sa suivante : « Nou, ma fille, où est le couteau « qui sert à couper le bétel et à raser les cheveux ? — 11 est dans « la botte à bétel,» répond Nou. Théau prend le couteau, et fend la cloison du logis par derrière ; puis elle s'échappe, suivie de Nou, et se rend au figuier de Tchbant-Khêl. Par le chemin elle rencontre un petit berger qui gardait des buffles. Elle ôte de son doigt son anneau d'or et dit au pâtre : « Mon enfant, je te donne « cet anneau, à condition que tu ailles de ce pas dans ma demeure « y chanter ces paroles-ci : 0 les anciens 1 — Vous festoyez gaie-
« ment ; : — Théau et Ek sont dans le malheur — sous le figuier « de Tchbant-Khêl. »
« L'enfant parti, Théau dit à sa suivante : « Laisse-moi mourir a seule. Toi, pourquoi quitterais-tu la vie?» Mais Nou répond : « Je mourrai avec vous. » Théau alors la frappe au cœur ; puis, se couchant à côté d'Ek, elle se perce elle-même.
« Le berger s'est acquitté du message. L'Archum , épouvanté par ses paroles, se précipite dans l'intérieur de la maison. 11 ne voit ni Théau ni sa suivante. En toute hâte il envoie ses gens à Tchbant-Khêl, et on trouve étendus par terre les trois cadavres.
« Sur l'entrefaite, le roi arrive. Enflammé de courroux à la vue de ces crimes, il fait saisir l'Archum et sa famille, ainsi que le père et la mère de Théau, et ordonne qu'on les jette tous dans l'eau bouillante. Quanta leurs proches parents, il les fait enterrer jusqu'au cou, et fait herser leurs têtes avec une herse de fer. Les autres complices sont réduits en esclavage perpétuel, eux et leurs familles. »
Cette récitation tragique, que nous sommes loin d'avoir reproduite tout au long, remplit le reste de la soirée, et ce ne fut que lorsque l'aède eut terminé, que nous quittâmes la case du mèsroc, au milieu d'une foule vraiment émue, bien qu'ayant plus d'une fois déjà ouï narrer les infortunes du couple fidèle.
Quelques jours après, la mission, obligée de suspendre les fouilles de Méléa à cause des pluies torrentielles qui avaient
inondé le champ de ses explorations, prenait la route de Siem- Réep, pour visiter au passage les ruines de Phnom-Boc. Le monument élevé au sommet du monticule ' se compose de trois
'liste de Si va (temple de Phnom-Boc).
tours massives placées en ligne et reliées par de courtes galeries. Quatre édicules, n'ayant pour fenêtres que des files do petites ouvertures en losange, précèdent les sanctuaires. La double en-
1 On a vu plus haut que Phnom signifie monticule , éminence , petite colline.
m L'ARCHITECTURE KHMER.
ceinte, formée d'une galerie et d'une muraille, n'a de gopouras l que sur deux côtés.
Dans ces ruines nous attendait une découverte des plus précieuses. Nous venions d'entrer dans un édicule obscur, d'où la lueur de nos torches avait fait envoler des centaines de chauves-souris; celles-ci, établies depuis des siècles peut-être dans ce réduit, y avaient déposé une couche de guano qui remplissait presque entièrement l'intérieur de la galerie. Des débris de cierges ayant attiré notre attention, nous déblayâmes le sol, et bientôt nous vîmes apparaître un cylindre de grès d'un grain très-fin, couvert de sculptures en forme de cheveux bouclés, puis une calotte ornée de tresses, puis une figure, et enfin le reste d'une tète ; ces différentes pièces isolées se raccordaient par des surfaces polies. En continuant de fouiller, nous mîmes successivement à découvert une seconde tête fort belle, à quatre faces, et une troisième coiffée d'un casque. L'eau qui affluait en abondance dans l'excavation déjà profonde nous contraignit d'arrêter là nos recherches. Nos indigènes, ne reconnaissant dans aucune de nos trouvailles le Préa-Pout ou saint de leurs sanctuaires et n'y voyant que des images d'arréaks, simples génies sans importance, ne firent nulle difficulté de se charger de ce triple fardeau. Quant à nous, nous ne pouvions nous y méprendre :1a tête quadruple était celle de Prohm ou de Brahma ; la seconde, en plusieurs morceaux, ayant au milieu du front un œil vertical, ce troisième œil qui lance la flamme, était celle de Siva; la dernière enfin, surmontée du casque, fut reconnue par les lettrés cambodgiens pour une des représentations de Préa Noréai, leur Vichnou9. Ces trois têtes, religieusement recueillies et conservées lors de la destruction de l'édifice de Phnom-Boc, appartenaient donc aux grandes divinités brahmaniques, et chacune d'elles avait
1 Porches monumentaux.
*Voy. p. «25 et p. 340.
\ VP*.
dû occuper un des trois sanctuaires abrités par les préasats.
Ajoutons qu'au pied du monument, parmi les pierres brisées, nous retrouvâmes un énorme cylindre en grès traversé d'un trou rond et orné de moulures sur lesquelles étaient sculptés, avec une grande finesse, des oiseaux, de petites ogives encadrant des fleurs, des palmettes et des rinceaux '. Cette pièce curieuse ne pouvait être que le piédestal d'une représentation hiératique, statue géante ou lingam énorme, qui y était fixée par un tenon suivant l'usage. Au dire des indigènes, ce socle, surmontant jadis la tour centrale de Phnom-Boc, aurait supporté une représentation sacrée qui dominait ainsi l'édifice et la plaine environnante.
Notre retour à Siemp-Réep ne s'accomplit pas sans difficultés. Séparés de nos guides par un terrible ouragan qui nous fit perdre la route, M. Ralte et moi errâmes de longues heures durant, au milieu de marais insalubres où nous commencions à ressentir les atteintes d'une fièvre violente. Obligés de rejoindre en hâte le reste de la mission qui nous avait devancés à Angkor, nous eûmes le chagrin de ne pouvoir visiter, chemin faisant, le magnifique édifice pyramidal de Préa Roup (la Divine Statue), un des plus beaux typesdu genre. Mais M. Faraut le put voir plus tard. Le couteau en main, il se fraya péniblement un passage dans le fourré d'un immense parc, et, après avoir gravi trois étages de constructions, il se trouva sur un superbe soubassement eoupé par douze escaliers spacieux que gardaient soixante-douze lions fantastiques, et dominé par une tour dépassant peut-être en hauteur tous les autres édifices du Cambodge. En s'aidant de lianes grimpantes, le voyageur parvint à se hisser jusqu'à la cime de cette imposante préasaty et là s'offrit à ses yeux une perspective d'une grandeur imposante. A ses pieds, par delà la ceinture des seize préasats moindres et des édicules qui complètent l'entourage du monument, s'étendait toute cette vaste plaine lacustre peuplée jadis de mil-
1 Voyez p. 243.
lions d'hommes, aujourd'hui changée en une solitude où s'égrènent lentement et silencieusement les ruines d'une antique capitale et de soixante temples. A travers le voile des forêts, il devinait plutôt qu'il n'apercevait, ici, aux reflets mats du soleil sur un sommet de tour, là, aux scintillements argentés d'un bassin d'azur, la place occupée par chacun de ces vénérables édifices, débris de plus en plus chancelants d'une civilisation disparue.
J'ai dit que ce voyage de M. Faraut eut pour résultat de compléter mes propres recherches archéologiques, notamment sur la région à l'ouest du Grand-Lac que je n'avais pu visiter. Parti en barque de Phnom-Pênh, l'explorateur passa devant l'embouchure de la rivière de Pursat *, atteignit le territoire de la province de Battambang, et gagna le Nam-Ké 2, principal cours d'eau du district, au delà duquel il existe quelques restes intéressants d'édifices. La traversée de cette rivière ne s'effectua pas sans encombre. Le cornac ayant commis l'imprudence d'attacher à la pirogue l'éléphant qui servait de monture au voyageur, il advint que l'animal, effrayé par le brusque passage d'une de ces troupes de loutres très-communes en ces parages, s'emporta et brisa la barque, en blessant ceux qui la montaient. Assez gravement contusionné pour son compte, M. Faraut poursuivit sa route, tant bien que mal, vers la ville de Battambang. Mais là, nouveau contre-temps. A la douane il fut victime d'un malentendu ; on le retint pendant quelques heures, lié au poteau qui porte la cangue et où l'on a coutume d'exposer les fraudeurs. L'erreur, fort heureusement, ne tarda pas à s'expliquer; le mandarin du poste se confondit en excuses et procura même à l'arrivant une pirogue
1 Voy. à l'Appendice, Pursat.
* La tradition rapporte que Préa Alphaï, le fondateur de Battambang, détourna les eaux de la rivière de Basset, l'ancienne capitale, pour les fondre avec celles du Nam-Ké, travail qui eut le double résultat d'abréger le cours de la rivière de Basset et d'augmenter l'importance de la nouvelle ville.
et des rameurs pour le conduire plus rapidement au chef-lieu.
Battambang est une jolie ville, traversée par une rivière, que bordent aujourd'hui deux voies carrossables aux constructions bien alignées. Sa population, d'environ 25,000 habitants en temps ordinaire, mais bien supérieure à ce chiffre durant la saison de la pêche, se compose d'un noyau considérable de commerçants chinois, riches pour la plupart, et d'un mélange de Malais, de Chams * , de Tagals, d'Annamites, de Cambodgiens, de Siamois et de sauvages.
À Battambang, le principal fonctionnaire occupe une situation élevée, il a le droit de vie et de mort sur ses administrés. On raconte qu'il entretenait jadis un éléphant faisant office de bourreau : au signe du maître, l'animal se précipitait sur le condamné qu'il clouait à un arbre en lui perçant le cœur de sa défense. Le gouverneur actuel, Cambodgien d'origine, est un homme remarquablement intelligent, animé d'excellentes intentions à l'égard des Européens, et qui s'efforce, par mille bons offices, d'attirer sur son territoire toutes les victimes des exactions des hauts fonctionnaires du voisinage. Aussi l'état florissant de sa province contraste-t-il singulièrement avec la désolation des districts environnants. Ce gouverneur, qui possède un théâtre, des danseuses, des chevaux et même une calèche à l'européenne, mit à la disposition de son hôte tous les moyens de transport nécessaires, avec une équipe de travailleurs.
M. Faraut put ainsi visiter le temple de Banone2 et ses environs.
Au sommet d'un mamelon repose, sur une série de soubassements en gradins, une sombre galerie rectangulaire aux angles
1 On sait que lors de la chute de l'empire de Giampa (Gochinchine méridionale), ses habitants se réfugièrent dans la Basse Gochinchine et de là dans le Cambodge ; ils vivent disséminés dans ces deux pays. Voy. l'Appendice.
a Ba, signifie beau, remarquable, superbe.
dominés par des tours, avec une préasal centrale lourde et massive, percée à sa base de réduits obscurs.
C'est là le temple ; on y accède aux quatre points cardinaux par quatre escaliers creusés sur les flancs du monticule.
De tous les côtés, mais surtout à l'orient, le roc disposé en gradins forme une succession de terrasses entourées par les replis du roi serpent1, façonné en balustrades. Le grand escalier traverse ces terrasses ; une suite de lions s'étagent sur ses degrés et deux géants porte-massue, placés à son sommet, gardent l'entrée principale de l'édifice sacré 9.
Ce monument pittoresque, mais de deuxième ordre pour l'importance, est en grande vénération. Sa tour centrale repose, dit-on, sur le nombril du Cambodge. D'après la tradition, Banone serait le lieu d'origine des Brahmanes, appelés à diverses reprises par les rois, et dont les descendants (les Bakou) sont chargés de la garde de l'épée sacrée (une lourde épée de fer ornée de figures brahmaniques), qu'ils ont à travers mille périls sauvée de l'effondrement du Cambodge. Ces Bakou portent leurs cheveux enroulés sur le sommet de la tête à la manière des Brahmanes représentés dans les bas-reliefs d'Angkor-Vaht, de Préa-Khan, etc. C'était dans une grotte appelée la grotte de Préa Teuk ou de Veau sainte, dans laquelle on ne pénétrait qu'en rampant à travers un étroit souterrain, que ces prêtres se retiraient pour rendre leurs oracles. Deux vases, l'un d'or, celui du roi, l'autre d'argent, celui des officiers, recevaient l'eau qui suintait goutte à goutte de la voûte, et l'abondance du liquide présageait le bonheur au prince ou à ses sujets.
1 Le naga brahmanique Ànanta.
* Selon la légende, de la cour intérieure partiraient plusieurs souterrains, l'un entre autres communiquant à une rivière voisine ; et, sous la croupe de la montagne, de nombreuses excavations, gardées par des géants, renfermeraient des sièges d'or, d'ivoire, et autres trésors.
. pM !"•» ' t r , J 1" I I * . I
Aujourd'hui l'oracle existe toujours, mais il ne s'adresse plus qu'à la populace, car les vases sont d'une matière grossière ; se remplissent-ils rapidement, c'est le présage d'une saison pluvieuse et d'une bonne récolte. Aussi voit-on affluer chaque année dans cette vaste excavation une foule de dévots qui y ont accumulé des statuettes de Bouddha, des ex-voto et des offrandes ; on y trouve même bon nombre de sculptures antiques1.
De là, M. Faraut gagna Basset, ancienne résidence royale abandonnée depuis un siècle seulement et dans laquelle on retrouve encore : lac sacré à marches de pierre, ville avec remparts et fossés, muraille environnant l'ensemble du temple et du palais (Compeng-kéo,mwr aux joyaux), enceinte spéciale du temple comprenant neuf préasats petites et grandes, enfin, comme sculptures, une scène où l'on voit dieux et diables se disputer la possession du grand serpent Ananta ; porteurs de hache et de massue, joueurs de flûte, dans l'attitude du dieu Krischna, etc.
Basset exploré, le voyageur se dirigea sur Vaht-Ek (la Pagode principale ou superbe). Chemin faisant, un lettré du palais de Battambang lui narra la légende de ce monument.
C'était au temps de la prospérité des Khmers. alors qu'en l'honneur de Préa-En (Indra) s'élevaient les superbes temples d'Enthipat (la ville d'En, autrement dit Angkor). La contrée dont Battambang est aujourd'hui la capitale, était gouvernée par une reine amie et protectrice des arts. Confiante dans l'habileté de ses architectes, cette princesse voulut mettre au défi le roi d'Enthipat, sur le territoire duquel s'élevaient déjà tant de préasats sacrées, et elle gagea qu'en dépit de toute sa puissance, il ne réussirait pas à faire construire aussi rapidement qu'elle-même un nouveau temple en l'honneur des Dieux. Au jour fixé, de part et d'autre on se mit à l'œuvre. Il était convenu qu'un feu allumé au sommet de la plus haute tour annoncerait l'achèvement du travail.
1 Voy. p. 141.
Quelques pierres manquaient encore au temple de la reine, lorsqu'un jour, ayant le lever du soleil, elle aperçut à l'horizon une lueur qui brillait au-dessus de la ville sacrée d'Indra. A cette vue, ses ouvriers, se croyant vaincus, laissent retomber leurs bras de découragement. Des courriers se rendent, bride abattue, à Angkor. En arrivant, ils trouvent maçons et architectes en train de besogner avec ardeur, sous l'œil du roi qui surveille lui-même le travail. « Quelle est donc, demandent les messagers, cette lueur que nous avons aperçue à l'aurore, et que nous avons prise pour une lumière triomphale? — Indra, le dieu de l'Orient, nous est favorable, répond le prince ; allez le dire à celle qui vous a envoyés : la lueur que vous avez vue, c'était l'étoile du matin 1 »
Ainsi furent vaincus les maîtres de l'œuvre de Vahl-Ek, le temple superbe, lequel ne fut jamais achevé l.
M. Faraut nous a raconté qu'en approchant de la pagode, il fut témoin d'une singulière pêche. Un crocodile, effrayé par le bruit des arrivants, était sorti des buissons pour se réfugier dans un petit canal. En quelques instants, les indigènes de l'escorte, qui l'avaient vu s'enfoncer dans l'eau, firent un peu plus bas un barrage au moyen de lianes et de branches; puis un Annamite, plongeant sans bruit dans Yarroyo, alla passer autour du cou du reptile, qui se tenait immobile, un lacet à l'aide duquel on le hala prestement sur la rive. Là, séance tenante, on trancha à coups de sabre sa longue queue charnue, la seule partie de l'ani-
i II existe diverses traditions relatives à l'origine de Vaht-Ek : ce temple aurait été bâti, selon les uns, par un Sesthey (homme riche) de Battambang, selon les autres, par le grand roi légendaire Préa-Ket-Méaléa, « tête royale, ceinte de guirlandes de lotus (ou, suivant M. Aymonier : La divine auréole) » fondateur de la grande métropole religieuse d'Ankor-Vaht, qui dans les sculptures porte une haute couronne et dont la suite se compose toujours de femmes, suivant la coutume des rois du Cambodge. (Bastian.)
Nous citerons plus loin une autre hypothèse sur l'origine de Vaht-Ek.
mal qui soit recherchée des gourmets, et le reste du corps fut incontinent rejeté à l'eau *.
Vaht-Ek, malgré son nom, est un édifice d'une dimension restreinte. Sa tour centrale, décorée de dentelures et précédée d'un péristyle à quatre rangs de colonnes, s'élève sur un haut soubassement à plusieurs degrés. Presque tous les entablements des portes gisent à terre. L'une de ces pierres représente en basrelief une scène fort originale, souvent reproduite par les sculpteurs khmers.
Voici le sujet. Une corde, attachée par le milieu à un bâton fiché au sol verticalement, est tirée, à droite par des femmes, à gauche par des géants au visage grimaçant ; un [singe, perché sur le haut du bâton, regarde d'un air narquois cette lutte inégale f.
Voici maintenant la légende :
Avant d'avoir été exterminés par Préa-Noréai (Vichnou), les terribles géants Iakshas infestaient le royaume khmer, y dévorant tous les enfants. Les pauvres mères impuissantes, accablées de douleur, allèrent un jour porter au roi leurs lamentations. Le prince, ému de pitié, envoya aux géants Tordre de cesser leurs ravages. Us répondirent que nul n'avait le droit de les empêcher de manger, et ils continuèrent, comme par le passé, à se repaître
1 C'est par le même procédé que les Indiens des bords du Madeira s'emparent de ce terrible saurien que Ton appelle alligator.
1 Bien qu'effacée en partie par le temps, cette scène semble avoir figuré à l'origine la dispute des dieux et des Iaksbas pour s'emparer du Roi Serpent et baratter la mer de lait. Voy. p. 205 et 224.
de la tendre fleur des générations. Que faire? Le roi, plus embarrassé que Salomon, finit par proposer aux deux parties de reconnaître la loi du plus fort. L'épreuve semblait dérisoire ; aussi les lakshas s'empressèrent-ils de l'accepter. Les femmes alors, pleines de terreur, s'avisèrent d'implorer l'assistance du rusé chef des singes. Celui-ci promit de leur venir en aide.
Au jour fixé, femmes et géants se réunissent devant le palais, à l'endroit où la lutte devait avoir lieu dans les conditions que nous représentent les bas-reliefs, et chacun commence à tirer de son côté sur la corde. Les singes, eux aussi, sont venus se poster sans bruit dans le branchage. Au moment où le bataillon féminin va céder, ils se jettent, à un cri de leur roi, sur les terribles lakshas qui, mordus chacun au nombril, lâchent la corde et s'enfuient tout honteux. De là date l'intimité qui existe, au Cambodge, entre l'indigène et les habitants des bois qu'on rencontre souvent à l'état domestique dans les huttes, de même qu'ils figurent sur
maints bas-reliefs.
Parmi cent autres légendes dont ces quadrumanes sont le sujet,
une des plus intéressantes explique le cri du singe hurleur que le
Cambodgien, dans la solitude de la forêt, n'entend jamais sans
une sorte d'émotion.