‹ Voyage au Cambodge; l'architecture khmerChapitre 7 sur 42 · LA PRINCESSE MORA CHANGÉE EN SINGE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE MORA CHANGÉE EN SINGE

Le prince Chantakorob, s'étant retiré dans la forêt pour étudier, sous la direction des ermites, les Vixa (sciences de la magie), épousa en s'en retournant Mora et continua son voyage avec elle. Mais un matin, à son réveil, il trouva sa femme entre les mains de brigands, il en tua cinq cents, et il ne restait plus que leur capitaine, lorsqu'il s'aperçut que son carquois était vide. 11 dit alors à sa femme de lui donner l'épée qu'elle portait à la ceinture. Effrayée par les menaces du brigand, celle-ci hésita un moment, puis laissa tomber l'arme. »

Le prince la saisit par le fourreau, le capitaine par la poignée et, en la tirant à lui, fit à la main de son adversaire une blessure mortelle.

1 Voy. Bastian.

L'indécision dont Mora avait fait preuve dans un moment si critique détermina le brigand à l'abandonner dans l'épaisseur du bois. La jeune fepime vit alors un oiseau nommé Jicoh qu'elle pria de lui donner à manger .

Mais cet oiseau était le dieu Indra ; indigné de la conduite de Mora à l'égard de son mari, il la changea en singe hurleur, dont les gémissements plaintifs retentissent maintenant dans la forêt et qui, croyant voir le sang de son époux dans le ciel teint en rouge par le soleil, crie sans cesse : Phoua, Phoua (époux, époux).

Grâce à la cérémonie de l'aspersion, Indra rappela le prince à la vie et lui montra dans la montagne une caverne où la fille du Roi Dragon était prisonnière. Il la délivra courageusement, l'épousa et s'en retourna avec elle dans son royaume.

M. Faraut, dont je vais achever de raconter les aventures, avait rencontré à Battambang un Français du nom de Paul fixé depuis seize années dans cette ville. De leurs communes recherches résulta bientôt la découverte de plusieurs édifices dont le principal porte le nom de Pontéay-Chma. C'est un immense ensemble de constructions merveilleusement ouvragées et réunissant les caractères les plus variés de l'architecture khmer. Cette ruine, située à peu de distance de la route de Battambang à Bankok, a été longtemps occupée par une bande de brigands qui s'y étaient retranchés comme dans une forteresse et qui en rendaient l'abord impossible. Le manque d'eau potable dans la forêt empêcha M. Faraut de l'explorer complètement. Dans toutes ces régions, en effet, l'extrême sécheresse succède brusquement aux pluies torrentielles, et en quelques semaines l'ardeur du soleil pompe l'humidité du marécage, tarit les sources et durcit la terre à l'égal du roc. Dans ces vastes plaines, où nous avions eu de l'eau jusqu'aux aisselles, le voyageur était obligé de faire porter à ses éléphants la provision d'eau indispensable à ses besoins ; il est vrai qu'il pousse dans ces forêts une liane tellement riche en sève, que les indigènes en peuvent aisément extraire plusieurs litres d'un breuvage sain et rafraîchissant, avec lequel ils se désaltèrent quand l'eau vient à leur manquer.

S'enfonçant ensuite au nord, vers la province de* Surén, M. Faraut gravit, au prix de fatigues extrêmes, la ceinture de rochers escarpés qui limitent de ce côté la région des lacs et des marais. Les habitants de ces hauts plateaux, qui n'ont que peu de contact avec ceux des provinces méridionales, sont demeurés à demi sauvages ; leurs femmes en sont encore à user d'aiguilles de bambou et méprisent les aiguilles d'acier, objet d'échange généralement fort apprécié des Cambodgiennes. La ville de Surên et même les villages environnants sont entourés de fortifications qui les protègent contre les attaques des bandes de pillards qui tiennent constamment la campagne.

Le gouverneur, prévenu à l'avance de l'arrivée du voyageur, vint au-devant de lui, accompagné de sa famille et précédé d'une sorte de bouffon nain et difforme qui ne le quitte jamais, et dont la fonction, assure un vieux dicton cambodgien, est « d'avoir de l'esprit à tout propos * ». Le mandarin était debout dans un char que traî-

1 SiSaponxaï, chez les Siamois, et Thmen-Chey, au Cambodge, personnifient la facétie populaire. Leur plaisanterie roule le plus souvent sur des équivoques lourdes et grossières.

Bastian en a recueilli plusieurs à Siam, d'où il les croit originuires ; M. Ay-

monier en a publié un véritable recueil. C'est l'histoire de Thmen-Chey, le bouffon cambodgien ; nous allons en citer quelques traits choisis :

Thmen-Chey est né sous d'heureux auspices : à sept ans il ramasse la navette d'une femme riche, sa voisine ; celle-ci lui a promis beaucoup de riz pour sa récompense, mais bien qu'elle lui en offre un plein panier, elle ne parvient pas à le satisfaire. Le mari survient et fait deux tas de riz. « Dans quel tas y en a-t-il beaucoup? » L'enfant montre le plus gros. « Emporte-le donc, » répond l'homme riche. Thmen-Chey se croit joué ; pour se venger, il engage sa mère à le placer comme esclave moyennant un fort prêt d'argent chez ce Sësthey auquel il se propose de faire toutes sortes de tours.

Le maître se rend à cheval chez le roi ; le jeune serviteur le suit et arrive en retard, sous prétexte de veiller sur les boites à bétel qu'il porte sur un plateau. — « Dorénavant, tu iras plus vite sans t'inquiéter de rien. » II arrive, le plateau vide. — « Une autre fois ramasse ce qui tombe. » 11 découvre devant l'assemblée des mandarins son plateau rempli de crottin de cheval qu'il a ramassé en route.

Le maître lui a défendu de l'interpeller à haute voix ; le malin vient lui dire

riaient des sauvages réduits en captivité. Le commerce des esclaves en effet est encore très-actif dans celte province ; les habitants y vont à la chasse à l'homme dans les collines septentrionales; les sauvages, de leur côté, ne manquent pas d'user de représailles, Joutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion, d'où il résulte un état de guerre permanent qui est la ruine de toute la contrée. De Surên, M. Faraut visita les édicules de Liang, la petite tour de Srey> l'édifice de Tiang-Préac, qui renferme une superbe sta-

à l'oreille que sa maison est en feu. — « Sauve les objets légers ! » Il ramasse les coquilles d'oeufs.

Poussé à bout, le Sestbey le donne au roi. Pour éprouver sa ruse, le prince se rend au bain avec ses courtisans. Chacun d'eux, en sortant de l'eau, imite le cri de la poule et découvre un œuf dont il avait eu soin de se munir & l'avance.

— « Et toi, Chey ? » Celui-ci, imitant le cri du coq, répond : « C'est moi qui ai fécondé toutes ces poules. »

Le bouffon a commencé par amuser le roi ; mais il s'est bientôt fait haïr de tous; condamné à mort, il échappe parla ruse au moment où il va être noyé dans le lac, et disparaît sous l'habit de bonze.

Vient alors un épisode qui, au milieu de ces farces triviales, jette une note délicate et sentimentale : une ambassade chinoise est arrivée pour proposer des énigmes ; Chey, rentré en faveur, les devine et sauve le royaume. Le prince reconnaissant lui offre de le marier au palais. Le bouffon refuse : il ne se mariera que lorsqu'il aura trouvé une femme , et il commence ses recherches.

Après avoir couru longtemps, il aperçoit une jeune fille assise devant la porte de sa maison et lui pose sa question ordinaire ; « Y a-t-il des femmes ici? — Et dans ton pays y a-t-il des hommes? — Oui, dans mon pays il y a un homme, connais-tu son nom? — Cet homme doit se nommer Chey, le victorieux, celui qui triomphe de toute la terre. Et selon toi, quel est le nom de la femme? — Elle est femme [srey), parce qu elle est le bonheur (suos). » Thmen- Chey continuant: « As-tu motif de crainte? — Non, et toi, as-tu sujet de préoccupation? — Non ; que signifie ma question? — Tu m'as demandé si j'avais mari, car, en causant avec toi, j'aurais sujet de crainte. — Et toi, si j'avais femme, car alors j'eusse songé à son cœur, mais je suis libre. • Chey épouse Suos en inventant les rites modernes du mariage.

Après maintes aventures, Chey vient de mourir ; ses ennemis vont profaner sa tombe, mais ils ne peuvent en approcher sans être atteints de cruelles blessures: le bouffon a demandé qu'on plantât tout alentour des piquets pointus.

tue de Çakya-Mouni, puis Sréo, monument à cinq tours environnées d'une galerie d'enceinte, et Séliam, autre groupe de belles préasats en briques dans un remarquable état de conservation.

Atteint à son tour par la fièvre, à la suite de cette marche exténuante de près de 400 kilomètres du sud au nord, il dut enfin songer au retour.

Chemin faisant, il surprit maint détail de mœurs chez les étranges habitants de cette sauvage contrée. Dans certain village, par exemple, la population tout entière s'occupait chaque soir à prendre, parmi les joncs des marais, de grosses fourmis rouges qu'on faisait bouillir et qui entraient pour une notable part dans l'alimentation quotidienne. Ailleurs, on chassait aux abeilles; après avoir enfumé leurs gîtes, les indigènes faisaient razzia de ces insectes et se régalaient de leurs corps avec autant de plaisir qu'on se régale chez nous de leur miel. Après avoir exploré au passage quelques ruines peu importantes, M. Faraut redescendit dans les régions basses, où il visita successivement les débris de Préasat-En (la Tour d'Indra), et les édifices de Penrôe à demi enfouis sous les sables amoncelés autour d'eux par les courants de l'inondation annuelle.

De retour à Angkor, il gravit les terrasses de Leley, du haut desquelles les rois assistaient aux régates qui se donnaient au onzième mois sur la plaine inondée, puis il explora Préa-Kong aux admirables sculptures, Ba-Kong, pyramide à six étages,

«levée jadis pour servir de piédestal à la statue du dieu Taureau, vénéré plus tard à Lovék '. Ce pauvre dieu finit misérablement: les Birmans le prirent et le transportèrent à Ava, où le peuple le mit en pièces pour lui retirer du ventre le vif-argent qui lui donnait la faculté de courir d'une manière surnaturelle.

H. Faraut découvrit enfin le temple do Mi-Baume \ que nous décrirons plus loin, et les bassins de Nirpone3 (Nirvana): Nirvana, le paradis pour le peuple cambodgien, peut-être le néant pour quelques-uns. L'inscription de Phnom -Bâche y l'appelle « le beau royaume du repos » \ l'inscription de Préa-Khan, d'un caractère triste et sombre, l'appelle « le lieu où finit toute espèce déplaisir» *.

La fièvre malheureusement ne laissait guère de répit à notre explorateur infatigable; aussi trouva t-il à point, en traversant les pêcheries lacustres, l'hospitalité momentanée de ce métis portugais, Alexis Om, dont j'ai eu occasion de parler plus haut. Les hommes de son escorte étaient eux-mêmes tellement abattus par la maladie, qu'il dut se joindre à un convoi de grandes barques chargées qui remontaient lentement le fleuve en se hâtant le long du rivage. C'est ainsi qu'il atteignît enfin Phnom-Pênh, d'où il put rentrer à Saigon, puis en France, pour 7 rétablir sa santé gravement compromise.

« Voj. p. 38.

1 Voj. p. 303 et 309.

* Vov. à l'Appendice le plan et la description détaillée de Nirpone.

'Voj. à l'Appendice l'inscription de Préa-Khan.

BoMce de chapiteaa (teropla d'Angkor-YaM).

Baïadèmb lc ciel (Fronton du temple de Balon).

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