CHAPITRE V
En route pour Siemréep; une alerte. — Souvenirs d'une chasse aux buffles.
— Les ruines d'Angkor-la- Grande ; splendeur de l'antique temple de Baîon.
— Promenade pittoresque a travers l'édifice ; — esplanades, galories, cloîtres, tours et tourelles; — ensembles décoratifs; — escalades des étages;
— le Saint- des- Saint»; — la priasat terminale; — aperçu des grands basreliefs.
Revenons maintenant à notre mission que ce récit additionnel, mais non superflu, nous a un moment fait perdre de vue. Nous l'avons laissée, on s'en souvient, partagée en deux détachements, dont l'un était déjà à Angkor, tandis que l'autre, dont je faisais partie, s'acheminait sur la route de Siemréep,
Sur le soir des feux aperçus de loin nous attirèrent, et nous fîmes halte près de la caravane d'un mandarin en tournée dans la province1.
Nous profitâmes de cette rencontre pour traverser à dos d'éléphant un marais parsemé de grands bouquets de bambous ■ ; mais
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■ ■ Voy. p. 153.
tSO L'ARCHITECTURE KHMER.
comme nos nouveaux compagnons Taisaient route au nord et que nous nous dirigions vers l'occident, il fallut bientôt les quitter et nous nous trouvâmes réduits à nos propres ressources. La pluie diluvienne ayant grossi les torrents et emporté les ponts, nous dûmes faire de longs circuits jusqu'à ce qu'enfin il nous fût possible d'improviser une passerelle avec des troncs abattus. Littéralement épuisés, nous nous laissions traîner, paresseusement étendus dans nos
Un pont iuiprorisé.
chars a bœufs, pendant que notre interprète caracolait auprès de nous, monté sur un petit cheval qu'il avait acheté àPréa-Khanel tout entier à la supputation du bénéfice qu'il pourrait faire en le revendant au retour. Soudain, au sortir d'un épais massif, un bruit de souffles puissants arrêta court notre équipage ; hommes et bètes demeurèrent glacés d'effroi en apercevant les têtes mena-
çantes d'une troupe de buffles sauvages qui nous regardaient fixement, tout prêts à fondre sur nous.
Nous épaulâmes vite nos fusils; mais déjà les conducteurs s'étaient jetés en bas de leurs chars et avaient détourné les bœufs en les poussant dans les broussailles. En un clin d'oeil toute notre caravane disparut au milieu du fourré.
On comprend que nous n'étions pas équipés de manière à don-
ner la chasse à ces terribles animaux. Les indigènes ne les attaquent guère de front sans avoir pour auxiliaires des éléphants robustes, et souvent ce périlleux exercice amène mort d'homme. Le roi Norodom aime cependant avec passion cette espèce de sport, et dès qu'on signale des buffles dans les grandes plaines marécageuses des environs de Phnom-Pênh, il part en guerre dans tout l'appareil d'un prince asiatique.
Nous ayons souvenir qu'un jour, nous trouvant chez un mandarin du Cambodge siamois, possesseur d'éléphants parfaitement Pressés, nous eûmes le plaisir d'être convié à une de ces émouvantes battues. 11 s'agissait d'attaquer tout un troupeau en rase campagne. La colonne offensive se composait d'une dizaine de chasseurs, armés les uns de fusils, les autres de flèches empoisonnées, tous montes sur des éléphants conduits par leurs cornacs. Développés en tirailleurs à une petite distance les uns des autres, et prêts à nous rapprocher au moindre danger, nous fouillions la plaine, lentement et en silence. Nous rencontrâmes d'abord deux buffles isolés qui s'enfuirent à notre approche. Redoublant de précautions, à mesure que le soleil montant sur l'horizon rendait la chaleur plus intense et les émanations plus pénétrantes, nous atteignîmes enfin un marais couvert de hautes herbes où nos énormes montures disparaissaient tout entières.
Soudain un bruit de fortes aspirations fit frissonner nos éléphants. A quinze pas de nous un troupeau de buffles sommeillait à demi dans une mare vaseuse ; leurs muffles et leurs cornes arquées émergeaient seuls au-dessus de l'eau. Surpris à notre aspect, ils se levèrent brusquement : la lutte promettait d'être chaude.
Les éléphants de leur côté, en apercevant l'ennemi debout, s'étaient rangés d'eux-mêmes en ligne, serrés les uns contre les autres, immobiles comme une muraille et regardant leurs adversaires. Après un instant d'hésitation, les buffles, faisant rejaillir d'immenses gerbes liquides, se ruèrent contre nous. Toutes les armes partirent à la fois : trois buffles étaient atteints. Tandis que les autres, effrayés, détalaient au galop, les blessés se jetèrent sur les éléphants, et la mêlée s'engagea. Nos gros pachydermes, quoique ayant l'avantage du nombre, n'osaient trop prendre l'offensive et se contentaient de parer le choc avec leurs défenses et leurs trompes.
Déjà deux d'entre eux, touchés par les cornes des redoutables bâtes, poussaient des cris déchirants. Nous avions de notre côté prestement rechargé nos fusils et nous saisissions tous les moments favorables pour foudroyer à bout portant les buffles dont le courage eût mérité vraiment un meilleur succès. Enfla le combattent l'issue qu'il devait avoir avec un partage de chances à ce point inégal : les bœufs sauvages, frappés à mort, chancelèrent les uns après
En roule à travers les marais.
les autres ; à mesure qu'ils tombaient, les éléphants les écrasaient, sous leurs pieds, et d'un seul coup de défense leur lacéraient les entrailles. Maîtres du champ de bataille, les chasseurs sautèrent sur leurs victimes et se mirent à les dépecer, ayant grand soin d'extraire les balles qui s'étaient logées dans leurs corps, afin .de les faire servir à nouveau dans une autre circonstance..
L'alerte qui venait d'arrêter notre caravane en route pour Siein- Réep n'avait pas été aussi pathétique que cette chasse dangereuse. L'émotion néanmoins fut assez vive, et dans notre brusque mouvement de retraite quelques dégâts se produisirent à nos véhicules. On les répara vite hors de la vue des buffles, sous l'abri hospitalier de la futaie.
Quelque diligence que nous eussions faite, le soleil était couché depuis longtemps, quand nous atteignîmes Siem-Réep. La rivière en crue roulait ses eaux mugissantes à travers un grand barrage qu'on avait construit au temps de la sécheresse pour l'irrigation des rizières, et dont la masse disloquée s'en allait maintenant par débris au courant de Tonde torrentielle. Ce ne fut pas sans peine que nous réveillâmes d'un profond sommeil le mandarin préposé aux bacs de passage ; notre apparition à cette heure inaccoutumée mit en émoi tous les chiens domestiques de la case, et ce fut au milieu d'un épouvantable tutti d'aboiements plaintifs, répétés au loin dans la plaine, que nous traversâmes la rivière, les chars dans les barques, selon la coutume, et les bœufs suivant à la nage. Heureusement, la nuit était étoilée et la route sûre ; depuis un mois on n'avait signalé aucun méfait de ces bandes de tigres, ravageurs habituels de la contrée. Notre route se poursuivit donc sans encombre, et au point du jour, nous retrouvions nos compagnons, campés au milieu de la forêt qui occupe aujourd'hui l'emplacement (ÏAngkor-Thôm, « la grande résidence royale » .
Là, nous reçûmes la visite du frère du gouverneur de la province. Le jeune mandarin venait, avec tout un cortège, nous ap-
porter les compliments officiels de bon accueil à notre entrée sur le territoire de Siam. Il avait fait toilette de cérémonie et sacrifié <le son mieux aux grâces européennes. Il portait sur une chemise de coton une veste de soie blanche avec des galons d'argent qui lui remontaient jusqu'aux coudes ; un langouti vert, une casquette de marine à bande d'or, un sabre de cavalerie qui le gênait fort, achevaient la gaucherie laborieuse de son costume. Ses jambes et ses pieds étaient nus.
Nous répondîmes parles cadeaux obligatoires à ces démonstrations de bienvenue, comme à l'empressement que l'on avait mis à nous faire construire à l'avance sur les points les plus favorables à nos recherches de grandes cases ou salas y et à nous fournir les travailleurs indigènes dont nous avions besoin ; ici, en effet, nous sortions du territoire cambodgien où nous avions jusqu'alors bénéficié tout naturellement de la protection bienveillante du roi Norodom, pour entrer dans le royaume de Siam, pays indépendant de la France et forcément en rivalité avec elle. Aussi nous estimions-nous fort heureux des bonnes dispositions que l'on nous montrait dès l'abord, et prîmes-nous soin de les entretenir constamment par des présents au gouverneur de Siem-Réep et aux autres indigènes avec lesquels nous nous trouvâmes en relations.
Angkor-la-Grande couvrait jadis une surface de 13 kilomètres carrés. La puissante muraille qui l'entoure a 9 mètres de hauteur ; elle est garnie d'ogives sculptées rappelant les créneaux des fortifications de l'Inde. A l'intérieur elle s'appuie sur un épais rempart de terre ; au dehors elle a pour défense un immense fossé
avec des ponts dont les parapets étaient portés par plus de cinq cents Iakshas ou géants. Par exception, la ville avait deux portes ouvertes à l'orient; la plus rapprochée du sud, l'entrée sacrée, s'appelait la «Porte des Morts1 » et conduisait au temple de Baion.
Nous étions campés tout près de ce dernier monument, peutêtre le plus extraordinaire de tous les édifices laissés par les Khmers. Il avait été à peine entrevu jusqu'alors, à cause de l'épaisse végétation qui en défend l'approche ; 60 indigènes travail- . ièrent douze jours durant à pratiquer des abatis et à ouvrir des sentiers pour nous permettre d'en relever le plan. Ce monument est surmonté de cinquante et une tours, toutes ouvragées d'une riche décoration architecturale. La masse centrale est une construction unique en son genre, à base légèrement ovale, avec un entourage de portiques à deux étages, surmontés de dix campaniles aériens et d'un troisième étage, au milieu duquel s'élève la quadruple tête de Brahma couronnée d'une immense tiare. Nous la fîmes dégager jusqu'au sommet.
L'entourage du monument, lespréasats intérieures, les soubassements, sont encombrés d'éboulis de pierres, de débris de voûtes, de fragments de toute sorte, parmi lesquels nous rencontrons d'admirables sculptures. Pas une tour dont l'agencement n'ait été disjoint par l'effort de la végétation. Les masques humains, déformés, semblent grimacer ; quelques-uns pourtant ont conservé leur expression primitive, souriante et placide * ; mais ce n'est que l'exception, et le jour n'est pas loin où ce temple splendide ne sera plus qu'un informe amas de ruines. La flore capricieuse qui y pénètre de toutes parts a produit en certains endroits des effets singuliers: dans une galerie, des racines de banians, après avoir renversé les piliers, ont pris leur place, et ce sont elles qui étançonnent aujourd'hui la voûte. Le bâtiment principal dont la
1 Voy. p. suivante.
1 Voy. la gravure du frontispice.
chute entraînera la destruction presque entière de l'édifice, est dans un état déplorable. L'ascension ne s'en fait pas sans danger ; d'énormes lézardes y bâillent d'un air menaçant; il nous semble à tout moment que d'immenses agrégations, déjà fort éloignées de la position normale, vont acheter de perdre leur équilibre, et que l'anéantissement définitif de ce chef-d'œuvre d'architecture va s'accomplir sous nos yeux, si ce n'est même sur nos têtes.
Les pluies diluviennes, les tempêtes accélèrent encore le travail dévastateurde la végétation. Unenuit, pendant un ouragan terrible qui emportait pièce à pièce la case où nous étions campés, nous entendîmes un grand fracas : le lendemain, à la place d'une tour que nous avions admirée la veille, nous ne trouvâmes plus qu'un monceau de décombres. Aussi mettions-nous tous nos soins à recueillir par la photographie, par le dessin, par des mesurages exacts de toutes les parties dont il était possible de reconnaître la forme primitive, les éléments d'une restitution propre à conserver le souvenir de ce monument, vénéré jadis comme la plus magnifique métropole religieuse du Cambodge brahmanique.
Je viens de décrire l'aspect que présentent aujourd'hui les ruines de ce temple extraordinaire ; mais le Baion des vieux âges, le Baion intact et vivant, quel pinceau d'artiste pourrait en rendre la physionomie ? Transportons-nous cependant, par un effort rétrospectif d'imagination, au temps lointain où le royaume de Khmer était le foyer d'une civilisation qui, par sa richesse et sa puissance, rivalisait avec celle des plus brillants empires de l'Inde. Nous venons de passer le «Pont des Morts», entre les deux énormes dragons heptacéphales que portent deux files de cinquante-quatre dieux et géants1. Nous franchissons maintenant la porte triomphale ; à sa base sont douze éléphants portant douze dieux; au-dessus règne un cordon de saints en prière, et plus haut
1 Voy. p. 191 un pont bordé de géants, analogue à celui dont il est ici question, mais de dimensions moindres.
160 L'ARCHITECTURE KIIMER.
apparaît la tête gigantesque de l'ancêtre Brahma ; ses quatre faces sont séparées par de grandes femmes nues chargées de guirlandes, et elle a pour coiffure une triple tiare dont le sommet terminal est une tète ou une statue dorée.
Devant nous s'étendent des files pressées d'habitations, des palais aux toits élancés, des pagodes resplendissantes, en un mot l'ensemble de la ville royale, où se coudoie un peuple innombrable appartenant à toutes les races de l'Asie. Continuons d'avancer sur la voie qui fait suite au pont sacré : voici que là-bas, entre la verdure et l'eau, commence à se dessiner une longue rangée de colonnes d'où s'élance une masse pyramidale aux linéaments encore indistincts. Allons toujours : la colonnade se transforme en une belle galerie surmontée d'une double ligne de crêtes; de l'énorme pyramide se détachent une multitude de flèches aériennes, et bientôt le massif entier, divisant à l'œil ses parties, montre une foret de préasats, qui s'étagent autour d'une immense construction centrale, garnie de colonnes et de clochetons et dominée par une cime élevée.
Comptons les tourelles dont se compose ce hardi groupement : il n'y eh a pas moins de cinquante ; toutes sont ornées de la quadruple face de Phrom (Brahma) coiffée detiaresaux formes diverses. Approchons-nous du monument1. Un mur assez peu élevé sert de première enceinte et comprend le monastère avec les jardins et les pièces d'eau. La porte s'ouvre devant un large escalier qui donne accès à une terrasse suivie d'une vaste esplanade presque carrée, dont la ligne de pourtour est dentelée de vingt-quatre saillies inégales, ayant chacune leur escalier gardé par des lions et des nagas à douze gueules rayonnant autour d'oiseaux Krouths*. Cette esplanade supporte une spacieuse galerie avec péristyles angulaires
1 Voy. le plan de Baion p. suivante. On pourra suivre la description ci après sur ce plan.
2 Garoudas ou griffons.
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très développés. La porte principale est seule surmontée d'un Phrom à diadèmes, que coiffe une sorte de cône divisé en anneaux où sont sculptés : à la base, une série de garoudas en cariatides ; au-dessus, deux couronnes de saintes, les mains jointes; en haut, deux corbeilles de lotus1. Tous les pilastres et piliers du péristyle principal ont aussi leur décoration de personnages, et le fond entier de la galerie n'est qu'un feston nement de bas-reliefs peints et dorés.
Cette première enceinte dépassée, nous voici dans une immense cour ; ici la muraille de clôture, sans ornements et sévère d'aspect, semble destinée à faire ressortir d'autant la magnificence du tableau qui va s'offrir aux regards. Figurez-vous, en effet, un édifice complet, dont la splendeur dépasse tout ce que j'ai pu encore vous décrire : c'est la seconde galerie ; elle a sur chacun de ses quatre côtés une longueur de 100 mètres, et présente une colonnade que coupent vingt entrées précédées de portiques à colonnes et surmontées de tours. Sur chaque façade, galerie et tours vont grandissant des extrémités jusqu'au centre, et cette disposition est d'autant plus accentuée que le soubassement, au lieu de former un plan uniforme, s'élève lui-même proportionnellement a.
Tout à l'heure, du dehors du monument, l'œil était surtout frappé du beau développement de la colonnade extérieure encadrée par de grandes lignes horizontales; ici, au contraire, ce ne sont que lignes rompues ou étagées, retraits, superpositions pittoresques qui engendrent une décoration d'une richesse d'effets prodigieuse ; et si, après avoir contemplé les grands Brahmas qui nous dominent, nous abaissons nos regards vers les profondeurs plus obscures de la galerie, nous sommes derechef éblouis par les immenses sculptures dorées qui étincellent, d'un bout à l'autre, dans la pénombre.
1 Voy. p. 167.
* Voy. p. 327 l'élévation restituée de la façade orientale de cette seconde galerie.
Quelques degrés à gravir, un péristyle à traverser, et nous pénétrons au cœur même du temple. Nous allons cheminant sous les voûtes sombres de cloîtres sans fin. Çà et là, dans un demi-jour mystérieux, nous apparaissent de grandes statues de bronze ou de pierre revêtues d'or; nous avançons toujours, franchissant des portes, montant des marches ou en descendant, contournant de petites cours irrégulières ; et si nous cherchons à nous orienter, à l'aide des échappées de vue que nous ménage l'immense labyrinthe, nous n'apercevons au-dessus de nos têtes qu'un pan de ciel où se profilent fantastiquement d'énormes têtes aux tiares brodées de griffons, d'oiseaux et de personnages hiératiques épuisant toutes les attitudes.
Enfin nous voilà sortis de ce gigantesque dédale ; essayons de le débrouiller et d'en faire comprendre la disposition singulièrement enchevêtrée.
Il faut dire d'abord que toutes les galeries de l'étage où nous sommes parvenus sont triples, c'est-à-dire à trois nefs, formées par un mur plein avec colonnade, simple du côté extérieur, et double de l'autre. Au milieu de la grande cour qu'enserre la seconde enceinte, s'élève une terrasse pleine de 4 mètres de hauteur, ayant la forme d'une croix dont les bras raccordés par une forte dentelure s'avancent tout près des portes d'entrée. A chaque encoignure, quatre galeries moindres, entées sur la grande et séparées de la terrasse par un corridor qui contourne tout le massif, dessinent de petites cours aux aires accessoires. Les coudes de ces galeries, qui correspondent aux dentelures du massif, présentent un couronnement de tours.
Prenez maintenant la peine de gravir un des escaliers à pic qui sont pratiqués au bout des bras de ce massif : vous débouchez en plein air sur une plate-forme bordée de petits nagas à hauteur d'appui. Des statues commandent de chaque côté lesdegrés; sur les axes s'allongent une suite d'édifices sur-
montés de trois tours croissantes; dans les angles, des tourelles, un édicule, de grandes têtes se dressent au-dessus de la rampe. Chaque tour, je l'ai dit, est décorée d'une tête quadruple.
Promenons- nous un instant parmi ces immenses figures. Elles sont rondes, elles ont les yeux grands ouverts et légèrement obliques; la bouche large, les lèvres épaisses; derrière leurs oreilles surchargées de bijoux descendent de splendides diadèmes qui, encadrant ces masques placides, leur donnent une sorte de ressemblance avec les sphinx égyptiens. Il y a sur ces faces un peu étranges, mais néanmoins régulières en leur dessin caractéristique, un air de force et de sérénité à demi souriantes qui a sa noblesse bien originale. De près comme de loin, elles s'enchâssent à souhait mtre les pilastres qui les relient deux à deux; elles prennent naturellement la courbure de la construction, et se marient sans -effort à un ensemble architectural qui, malgré la surabondance des accessoires décoratifs, demeure pourtant correct de trait, harmonieux dans les proportions, et, somme toute, grandiose par l'effet.
De quelque côté que nous dirigions nos pas, nous retrouvons détaillé en un poème fastueux ce même symbolisme. Tout autour de nous se succèdent, magiques perspectives, ces immenses représentations du Dieu créateur devant lesquelles la foule des dévots se vient prosterner avec respect; et comme pour montrer que Brahma étend son influence protectrice sur la ville qui lui est consacrée, dans le lointain, entre les tours et par-dessus les crêtes des galeries basses, pointent les mille flèches étincelantes des pyramides, des palais, des monastères de la cité royale, à demi noyée dans la délicate verdure des palmiers et des figuiers sacrés.
Cependant, le terme de notre pèlerinage n'est pas atteint. 11 s'agit de gagner le sommet du temple. Engageons-nous donc dans une de ces constructions qui forment les galeries d'axe. Cette
autre étape nous conduit à une terrasse ornée d'une énorme tour et couronnant un massif à gradins. L'aspect du temple s'est encore une fois modifié. Le plan du soubassement nouveau est un cercle de 15 mètres de rayon avec seize projectures arrondies qui lui donnent la figure d'une gigantesque roue à dents. Chaque avance sert de base à un petit portique composé de deux piliers surmontés d'une voûte, et la réunion de ces seize portiques constitue le péristyle général qui règne autour de l'édifice.
Les quatre portes maîtresses s'ouvrent sur de larges passages qui aboutissent à une grande pièce ronde. C'est là que se trouve le sanctuaire central. La lumière du jour n'y pénètre jamais. L'accès en est interdit aux pénitents et aux religieux eux-mêmes, car la divinité source de toute intelligence y fait sa demeure réelle, et l'éclat de sa majesté anéantirait l'imprudent qui en oserait affronter la vue. Quelques brahmanes, au degré de sainteté voulu, peuvent seuls entrer en communication avec le dieu et recueillir ses oracles, qui sont ensuite transmis aux fidèles porteurs d'offrandes.
Les douze portes secondaires donnent accès à des chambres à double compartiment garnies d'autels et de statues. Entre ces pièces et le saint des saints règne un sombre corridor circulaire.
Comme tous les portiques sont presque également espacés, on dirait que la base de l'édifice est ceinte d'une colonnade régulière. Chaque portique se termine par deux frontons étages. Sur les têtes des dragons polycéphales qui encadrent les seize frontons supérieurs, s'arc-boutent, par paires, un nombre double degaroudas. Ces cariatides, appuyées sur les rampants, le corps infléchi en arrière, semblent supporter sans effort une colonnade plus élevée. C'est le second étage de la préasat : il est un peu en retrait sur le précédent dont il reproduit la disposition, si ce n'est que les ouvertures des portiques sont occupées par des balustres, et qu'il n'existe pas de fenêtres intermédiaires.
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