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VOYAGE AU CAMBODGE. i75

Ici, la décoration devient tout extérieure ; on ne pénètre pas dans la partie terminale de la tour, qui est une loge entièrement vide et qui n'a de sculptures qu'à la surface. Des seize portiques de ce second étage, huit sont plus importants que les autres : cette différence, à peine sensible à la base, s'accentue à mesure qu'on s'élève, et le troisième étage de l'édifice, encore en retrait sur le précédent, ne se compose plus que de huit tourelles, correspondant aux huit portiques principaux, et de deux clochetons placés de chaque côté de la tourelle orientale, plus saillante et plus développée. Ces appendices, fort rapprochés et uniquement formés d'une tête coiffée* de sa tiare, sont d'un aspect aussi pittoresque qu'original. Tout en couronnant d'une manière qui paraît normale les étages qu'ils surmontent, ils servent d'entourage à une véritable préasat aérienne qui semble sortir tout d'une pièce de cette couronne même et s'élancer de là dans les airs. Audessus trône une quadruple tête colossale, au front ceint du diadème, et surmontée d'une immense tiare à quatre étages dont le sommet, lotus ou statue dorée, dominait le sol à une hauteur de 50 mètres.

Telle était la construction féerique qui terminait le somptueux temple de Baion, le mieux conçu, sans contredit, le plus varié et le plus original des édifices sacrés de l'ancien Cambodge. Nulle part ailleurs cet art d'étonner les yeux tout en les charmant, qui fut le don particulier en même temps que l'objectif principal des hardis bâtisseurs khmers, ne se montre d'une manière plus frappante. Malgré l'immensité des proportions et la diversité cherchée des aspects, l'effort ne s'y trahit pas. Le massif intérieur, aussi réduit que possible, est dissimulé habilement, et demeure presque inaperçu; l'effet pyramidal de l'ensemble paraît exclusivement dû à la disposition de ses cinquante tours ouvragées.

Si, dans les monuments qui semblent postérieurs, comme Méléa et Angkor-Vaht, certains arrangements sont plus réguliers et

plus parfaits, Baion l'emporte sur tous par la naïveté .pleine d'attraits de l'exécution. A chaque pas, l'imagination et la verve capri-

cieuses de l'artiste se révèlent par une fantaisie voulue ou quelque motif imprévu; partout, la pierre a gardé l'empreinte individuelle et comme le coup de griffe du maître de l'œuvre qui lui a jadis donné sa forme. C'est surtout par le charme des détails que cette création excite l'étonnement; tels morceaux admirablement conservés, parmi lesquels je pourrais citer une figure de femme qu'on croirait fraîchement sortie des mains de l'ouvrier, sont de véritables merveilles de délicatesse achevée.

Baion est le seul temple qui présente* un double entourage de galeries sculptées. Mises à la suite les unes des autres, ses grandes compositions en bas-relief s'allongeraient sur une ligne de plus de i,2C0 mètres, et l'on y pourrait dénombrer jusqu'à onze mille personnages ou figures d'animaux divers. Bien que l'enceinte extérieure et maint tronçon de la seconde galerie soient aujourd'hui ruinés ou encombrés d'éboulis, les parties subsistantes offrent encore un vaste champ d'investigation aux archéologues et aux artistes. Sans vouloir ici interpréter analytiquement le sens réel ou symbolique des décorations qui s'y trouvent, j'essayerai seulement d'en donner un aperçu pittoresque en rappolant au hasard quelques-uns des sujets qui m'ont frappé particulièrement *.

Voici, par exemple, une armée en marche. Des hommes sonnant de la trompe, d'autres battant du gong ouvrent le défilé. Derrière eux s'avance un personnage de haute stature, monté sur un éléphant richement caparaçonné et entouré de porteurs de parasols. 11 est suivi d'un détachement de soldats munis de lon-

1 Baion est complètement abandonné, et il ne semble pas qu'on ait gardé de tradition relative à ses bas-reliefs, comme cela a lieu pour ceux d'Angkor- Vaht et de Boriboun où les bonzes des couvents voisins en peuvent encore ^

expliquer le sens. (Voy. à l'Appendice : Bas-reliefs de Baion.)

gues lances et de boucliers carrés; puis vient un autre clicf, armé d'un arc, ayant aussi pour monture un éléphant coiffé d'une tiare à six étages. Un gros de cavaliers et de fantassins lui fait cortège; après quoi apparaît une troupe d'esclaves portant des vivres et des bagages qu'ils tiennent suspendus aux deux extrémités d'un balancier, en équilibre sur leur épaule, comme c'est

Porto-enseigne, tambour et cymbilier.

encore aujourd'hui l'usage dans le pays; puis derechef des guerriers chevauchant sur des éléphants, des fantassins le glaive au poing, coiffés de casques, tantôt en pointe, tantôt surmontés de cimiers à l'instar des casques romains, ou bien ciselés et repoussés, de manière à figurer des chevelures tressées qu'ugrémeutent de riches ornements. Maintenant, ce sont des bayadères, les unes vêtues de langou tis, de vestes brodées, les autres presque nues, se jouant

avec des fleurs à longues tiges et dansant au son du tambour, des cymbales et de divers instruments. Comme le roi David cheminait devant l'arche, elles précèdent une espèce de boîte ou de tabernacle luxueux, porté par douze hommes ; tout autour flottent des parasols, des bannières, des élendards. Que contient le précieux coffret? peut-être quelque relique, quelque palladium sacré

Coffre sacré (croquis du Dr Harmand).

du Cambodge. Ainsi se déroule l'interminable cortège avec les scènes les plus mouvementées et les plus diverses.

Changeons de galerie. Ici nous apercevons des fidèles en adoration devant une trimourti (trinité) brahmanique, un Yichnou à quatre bras, un Brahma assis sur une fleur de lotus émergeant do l'eau, et plusieurs autres divinités. Nous remarquons que Tune d'elles, reproduite mille fois peut-être dans le monument, a été partout martelée et mise en morceaux. Là, on a figuré la mer, peuplée de poissons et de monstres ; à sa surface glissent des pirogues, les unes à la voile, les autres conduites avec des pagaies. Sur le rivage s'étend une forêt, et une bête fantastique, sœur de ces sinhas, gardiens habituels des entrées monumentales, y poursuit une troupe de cerfs et de chevreuils. Plus loin sont représentés des combats cynégétiques. Puis, de nouveau, Vichnou reparaît, étouffant le serpent Calengam, terrassant des Iakshas et des animaux féroces.

Ailleurs, voici des scènes intimes : un dieu étendu et entouré

de femmes qui semblent occupées à le masser, opération encore aujourd'hui fort en honneur au Cambodge; un malade reposant sur des coussins, soutenu doucement par un ami, tandis que le médecin lui pose la main sur le front, et qu'autour de lui des gens s'empressent, qui pour apporter un matelas, qui pour préparer des médicaments ; — puis de petits paysages de genre : trois tours précédées d'un étang, ou bien un jardin où des femmes cueillent des fleurs.

Une composition importante représente la destruction d'une statue. A chacun des bras de celle-ci est attachée une corde sur laquelle tirent en sens inverse deux éléphants que leurs cornacs excitent du geste et de la voix. Au-dessus, des hommes lui brisent la tête à coups de haches et de massues; plus bas, d'autres personnages tirent aussi sur des cordes afin de renverser le bloc, tandis qu'au premier plan un groupe d'individus fait mine d'allumer un brasier pour consommer par le feu l'anéantissement de la pauvre image.

«Ire (toupie de FraVkhia).

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