‹ Voyage au Canada [microforme] (volume 3)Chapitre 19 sur 39 · AO WE · texte numérisé non relu

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114 LETIRE XXVILIL.

obstacles; ilsredoublent au contraire son ardeur et son audace. Ce fut malheureusement ce qui arriva dans cette fâcheuse circonstance : l’exécrable destructeur de la paix et du bonheur de la famille W... , regardait ia vertueuse et innocente fille , comme un objet dont la ruine lui ferait un honneur infini aux yeux de ses compagnons de débauche ; excité bien plus que découragé par les difficultés qu'il rencontrait , il résolut de développer toute son infernale adresse pour faire réussir son affreux dessein.

Le premier pas qu’il fit pour y parvenir, fut de cultiver l’amitié de la famille , et d'inspirer aux parens la plus grande confiance en son honneur ; le second, d'agir sous le masque hypocrite qu'il savait si bien prendre, pour captiver les affections de la jeune demoiselle : il finit par se présenter comme aspirant à sa main. À dater de cette époque, il eut pour elle les plus grandes attentions , et saisit avec empressement toutes les occasions favorables pour la convaincre que, dès le premier mo-

ment où elle s'était offerte à sa vue , elle lui

avait inspiré une passion aussi pure que la rosée du ciel; aussi ardente que les rayons

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LETTRE XXVIHII.

d'un soleil d'été. Elle était trop pure, trop innocente, pour s’apercevoir de ses artifices et de la perversité de ses intentions.

Etant un des plus habiles adeptes dans l'exécution des plans de la nature de celui qu’il avait tramé, il ne lui fut pas difficile de séduire une jeune victime , qui, d’ailleurs, avait une entière confiance en sa probité, et qui croyait toucher au moment où une union sanctionnée au pied des autels , couvrirait d’un voile épais un moment de faiblesse ; mais elle avait trop présumé de son perfide suborneur , qui l’abandonna bientôt après avoir assouvi ses désirs, et lorsqu'il eut acquis la certitude qu’elle allait devenir mére. Le désespoir ne tarda pas à s'emparer d'elle : l’idée de survivre à son déshonneur ne put entrer dans son âme.

Mais avant d'exécuter son funeste dessein , cette infortunée adressa à son vil séducteur une lettre touchante pour lui peindre l’agonie à laquelle son cœur était en proie; elle lui rappela sa promesse, et fit un appel à ses sentimens , à son humanité et à son honneur. Mais

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110 LETTRE XXVIIL.

son âne était insensible : son humauité ne fut point émue par l'éloquence de sa victime : son honneur était celui d’un misérable , pour qui il n'existait rien de sacré. Il répondit de la manière la plus barbare qu'il n'avait jamais eu le dessein de l'épouser. L'effet de cet atroce refus fut de confirmer la malheureuse fille dans la résolution désespérée qu’elle avait précédemment formée. Sous prétexte d'aller faire un tour de promenade avec une jeune dame, elle s’avança vers le lieu qu'elle avait choisi pour le plus tragique et le dernier acte de sa vie: ce fut le bord d’une rivière rapide, dont la hauteur perpendiculaire était au moins de cent pieds au-dessus de son lit rocailleux. Cette pauvre victime de la séduction et de Ja honte s'était munie d’une plume ct d’un encrier, et usant, vis-à-vis de sa compagne, de quelque prétexte plus ou moins plausible , elle s’assit sur le gazon , et écrivit à la hâte quelques lignes qui expliquaient les motifs de son affreuse résolution : elle plaça ensuite soigneusement le papier dans son sein, se leva précipitimment , prit la main de son

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LETTRE XXVIIT. 117

amie , et lui disant adieu, elle se précipita , la tête la première , dans le rapide torrent.

Succombant sous le poids de l'étonnement et de la-terreur , sa compagne resta quelques instans immobile à la même place ; mais ensuite, ayant repris assez de force pour approcher du bord escarpé de la rivière, et regardant en bas, elle vit sa malheureuse amie, luttant contre l’agonie de la mort, sur une roche découverte. Elle vola aussitôt vers la maison, et instruisit les amis de la jeune demoiselle de ce triste évènement : ils ne perdirent pas un instant pour se rendre sur Îles lieux de cette déplorable catastrophe , accompagnés d’un médecin. Mais ses secours, ct ceux des parens de la jeune victime, arrivèrent trop tard : quoiqu'alors toute étincelle de vie ne füt pas encore éteinte, déjà la langue était silencieuse ; les yeux avaient perdu leur éclat, et les traits avaient pris la pâle empreinte de la mort. On employa tous les moyens possibles pour la rappeler à la vie; ils furent tous inutiles : peu de momens après qu’elle eut été retirée de l’effrayant abime, son pouls cessa

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de battre ; et l’infortunée alla rendre compte de sa vie aux pieds de l'Éternel , trop juste, sans doute, pour ne pas infliger tôt ou tard le plus terrible châtiment à celui qui fut la première cause de ce tragique évènement.

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Education d'un Canadien. — Indulgence avec

laquelle il est traité dans les premières années.

— Son adresse naturelle. — Son entrée dans

la vie active. — Mariage et établissement. —

Chaumière et ameublement. — I ndépendance

etimprévoyance. — Leur résultat.

Il'est impossible de donner une explication satisfaisante de la dégénération du caractère des Canadiens , sans remonter aux principes dont leur âme est empreinte dès leurs plus jeunes ans. Une légère esquisse de la vie et des aventures d’un fermier Canadien, servira nonseulement à jeter du jour sur les observations contenues dans les lettres précédentes , mais aussi à fournir de nouvelles instructions à ceux qui désirent connaître d’une manière plus par-

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