‹ Voyage au Canada [microforme] (volume 3)Chapitre 26 sur 39 · WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y

184 LETTRE XXXHU.

lation. Combien leur sort serait amélioré s'ils pouvaient être transplantés sur ces bords. Ici après avoir travaillé pandant quelque temps pour autrui, ils seraient en état de travailler pour eux-mêmes , et pourraient alors se procurer , non-seulement une existence agréable, mais encore une indépendance absolue et permanente pour eux et pour leur famille, si nombreuse qu’elle put être. La question est de savoir, comment nos malheureux paysans pourraient trouver les moyens de traverser l'Océan ? quant à moi je ne saurais la résourdre. On sait que rarement les hommes de cette classe réalisent seulement une somme suffisante pour traverser la Manche; et cependant on rencontre beaucoup de paysans irlandais en Canada et dans toutes les parties de l’Amérique.

On à récemment présenté divers plans pour encourager l'émigration des paysans irlandais en Canada ; mais aucun des plans dont j'ai eu connaissance , ne m’a paru d'une exécution facile , ni digne de fixer un moment l'attention. Tous ceux qui ont écrit sur cette matière, ou

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LETTRE XXXHII. 185

ne la connaissaient pas ou ne l'ont pas assez müûürement réfléchie.

M. FornerGicz, dans son Esquisse de l’état actuel du Canada. piblié à York (Haut-Canada ), en 1822, dit qu'un de ses amis à Londres, a récemment proposé un plan d’après lequel un grand nombre de personnes, qui subsistent maintenant en Angleterre par les aumônes des paroisses, pourraient être transportées en Canada et employées d'une manière avantageuse, tant dans l'intérêt public , que dans le leur propre. On ne peut rien concevoir de plus absurde que ce plan. Je m'en vais en citer quelques fragmens dont je dois la connaissance à M. Fothergill lui-même. Il paraît d’abord que l'argent nécessaire à l'exécution de ce project, ne serait pas immédiatement remis à la disposition de l’émigrant; mais employé sous la direction de certains administrateurs, à fournir pendant deux ans les provisions, le bétail et les instrumens d'agriculture. Tout cela est inexécutable. Les terres sur lesquelles serait formé l'établissement, serviraient de gage ou d’hypothèque au payement des sommes avancées aux colons. pour leur fournir les divers

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186 LETIRE XXXIII.

objets qui leur seraient nécessaires. Pendant le difrichement , et jusqu'à ce que les sommes avancées fussent rentrées , le colon ne pourrait aliéner sa propriété que sous certaines restrictions fort légères : mais au momentoùil se serait entièrement acquitté des avances à lui faites , il serait absolument dégagé de toute intervention. L'époque de cette libération fixée à 10 ans, pourrait être anticipée par l’industrie des colons , qui recevraient leur titre de propriété, au moment où ils auraient racheté leurs terres. L'auteur de ce plan suppose une famille de cinq individus, et dit qu’une somme de deux cents livres sterling , employée avec quelque discernement , suffirait pour mettre une famille en état de former un bel établissement en Canada, dans l’espace de deux ans, sans s’exposer à des privations. Il pense aussi que dans le cours de dix années qui suivraient son arrivée en Canada, cette famille serait en état de rembourser les avances qui lui auraient été faites, sans s'imposer la plus légère gène. Il expose la manière dont il conçoit que cette importante affaire devrait être conduite, et donne un compte détaillé de l'emploi des fonds

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Pourle voyage jusqu'à Montréal. 3000 Pour les dépenses à faire à leur arrivée . « 4 « « + « + + + « 5000 Entre juin et octobre . . . . . 4500 Entre octobre 1822, et janvier 18293. . . . . . . . . . 2100 Entre janvier et mai 1825. . . 1500 Entre mai et juillet 1823. . . . 1000 En juillet 1824.. . . . . . . . 900

Total. . . . . . 20000liv.st.

« Il me paraît impossible , ajoute l’auteur du »projet, que pour une semblable somme, on »puisse établir un pareil nombre d'individus » de cette classe dans aucune partie du monde, » d'une manière plus avantageuse , et pour eux »et pour le pays. que dans le Haut-Canada. »

Mais une longue expérience , plus sûre que des calculs abstraits et de vaines théories, nous a appris que des colons placés sur de nouveaux

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établissemens, peuvent bien y trouver de quoi faire vivre leurs familles ; mais que dans un pays où l’argent est si rare, et la vente des denrées si incertaine, il leur serait de toute impossibilité de rembourser avec leurs récoltes successives de dix années, les capitaux qui leur auraient été avancés. Ainsi s'écroule complètement l'édifice de notre faiseur de projets.

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Jitaux qui s'écroule Æ faiseur de Emigration. — Aperçu de la dépense néces-

satre pour transporter dans le Haut-Canada une famille pauvre composée de cinq individus, et pour l'y établir d’une manière convenable. — Moyens d’encouragement.— Vente des réserves de la couronne, pour aider à l’amélioration du pays. — Produits et conséquences de ces ventes. — Réflexions sur la nombreuse population de l'Irlande. — Calcul de la dépense nécessaire pour l'établissement d’un pauvre émigrant et sa suite. — Embarras oùse trouvent les émigrans qui arrivent à Québec sans argent. — Leurs efforts pour obtenir une existence agréable. —Degrés par lesquels le

puuvre arrive à l’indépendance.— Avantages

que présente le Canada aux colons des classes

inférieures.

Je suis d’avis qu'avec une somme fort inférieure à 200 livres sterling , allouée à chaque famille de cinq individus, sans en exiger le remboursement, on pourrait la mettre en état de se transporter dans cette contrée , d'y former son établissement , et d'arriver, avec le temps, par la frugalité , le travail et l'industrie, à une situation prospère. Si le gouvernement anglais voulait employer ce grand nombre de bâtimens qui se détériorent dans ses divers ports, ou d’autres einbarcations plus convenables, à transporter des émigrans, une famille de cinq personnes, dont on doit supposer trois en bas âge, pourrait être transportée jusqu’à York, siège du gouvernement du Haut-Canada , pour moins de 20 liv. sterl., y compris les provisions de toute espèce. Il est également évident qu’au prix des denrées et des divers objets nécessaires , on pourrait pour 40 liv.st., faire porter cette famille au lieu désigné ; lui faire construire une cabane semblable à celles qu'habitent généralement les colons de

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Cette somme me paraît suffisante pour fournir pleinement à tout ce qui doit être fait pour les colons de la classe pauvre; et s’il est possible de prêter à ces malheureux une somme de deux cents livres sterling pour dix ans, il est certainement plus facile de leur donner 60 livres sterling , sans en exiger le remboursement ; car si deux cents livres sterling, au lieu d’être prêtées à un colon, étaient placées à intérêt, cette somme , dans moins de dix ans , produirait davantage que celle qu'on propose de lui donner gratuitement; et les colons à qui on aurait fait ce don, seraient dans une position bien plus favorable que ceux à qui on aurait prêté: ces derniers grevés d’une dette énorme, auraient encore l'inquiétude de ne pouvoir jamais s’en libérer.

Si cependant le gouvernement suprême manifestait l'intention de rendre la navigation intérieure du Canada plus facile et d'encourager

la culture du chanvre et du tabac, il suflirait aux pauvres émigrans et particulièrement aux jeunes gens, qu'on les débarquât sur ces bords. À leur arrivée, ils trouveraient immédiatement de l'emploi, et un homme industrieux pourrait facilement gagner dans une seule année une somine suffisante pour pouvoir s'établir sur une propriété qui deviendrait la sienne.

Si le Canada était réellement considéré comme une portion importante de l'empire britannique, il n’est pas douteux qu’on ne fit pour ce pays beaucoup plus qu’on n’a fait jusqu'à pré-

sent. Je suis bien assuré que si une partie

des millions que le parlement impérial voté annuellement pour l'embellissement d’édifices déjà assez splendides et pour l'entretien d’établissemens déjà très-richement dotés, était affectée à l’amélioration des colonies anglaises dans cette partie de l'Amérique, il en résulterait de grands avantages pour le peuple anglais. Si l'extension du commerce, est l’objet de ses vœux ; sil’accroissement des richesses dans ses colonies éloignées est digne d'appeler son attention ; si la possession d’une vaste étendue de territoire qui offre un asile et l'existence

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à l'excédant d'une population Janguissant dans la misère, faute de travail, mérite quelques considérations ; si ce sont là des avantages appréciables, et sile Canada lui-même cst digne des soins paternels du gouvernement, pourquoi jusqu'à présent est-il tellement négligé ? Pourquoi n’a-t-il aucune part à cette munificence que le parlement anglais déploie? Que les régulateurs de la Grande-Bretagne et de l'Irlande nous fassent enfin connaître, que bien que l'immense Océan nous sépare de la mère-patrie , ils ne nous regardent pas moins comme membres de lamême famille , etcomme ayant droit aux mêmes faveurs. Nous achetons des négocians anglais un grand nombre d'objets provenant de leurs manufactures : si notre condition était améliorée, nos achats croîtraient en proportion, et nous serions en état de fournir en-retour plusieurs articles de grande utilité que l'Angleterre est obligée de tirer de l'étranger.

Je n'entends pas dire que nous ayons précisément besoin des secours pécuniaires de l'Angleterre ; mais si le gouvernement suprême voulait diriger ses regards sur cette contrée, Tome IT. 13

nul doute qu'il ne trouvât, dans le Haut- Canada seul, tous les moyens d'améliorer la navigation , de réparer les routes , d'en créer de nouvelles , et de construire des édifices publics , pour la protection de notre commerce, de notre liberté et de notre indépendance.

Déjà 232 territoires sont organisés dans la province supérieure : ces 232 territoires contiennent 18,000,000 acres de terre dont deux septièmes sont réservés, savoir un septième pour l'entretien du clergé protestant, et un autre septième sous le titre de réserves de la couronne. Quoique ces réserves restant les unes et les autres presqu'entièrement incultes retardent l'amélioration du pays, je suis loin de désirer qu'on diminue celles qui ont été sagement affectées à l'entretien du clergé; mais je ne puis pas concevoir la nécessité des réserves de la couronne demeurantimproductives entre les mains du gouvernement : et je désire nonseulement les voir diminuer, mais même les voir anéantir totalement etlivrées à des particuliers. La plupart de ces terres réservées sont dans les quartiers les mieux situés et les plus fertiles de la province , et si on les mettait en

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Les terres de la couronne dans le Haut Canada s'élèvent à 2,500 acres. Si le gouvernement consentait à disposer de ces terres par lots de 200 acres , en faveurdes personnes qui voudraient en acquérir, et étendait cette faculté à ceux des habitans des États-Unis qui, en devenant propriétaires dans le Canada, prêteraient le serment d'allégeance à Sa Majesté Britannique et contracteraient l'obligation de résider dans la province, toutes ces terres seraient vendues avant l'expiration de trois années, et cette vente produirait un fonds suffsant pour faire les améliorations les plus importantes. La valeur de plusieurs de ces terres réservées a été considérablement accrue par les défrichemens qui se sônt faits autour d'elles, et elles seraient vendues au moins dix dollars par acre ; ainsi en réduisant cette valeur à une livre sterling, je‘ ne doute pas qu'on ne réas lise, dans l’espace de trois ans, 2,500,00olivres sterling. Il est à ma connaissance qu'un grand nombre d’habitans des États-Unis, autrefois sujets de la Grande Bretagne, saisiraient avec satis-

faction et empressement cette occasion de rentrer sous les lois de leur ancienne patrie. Sous quelque point de vue que l’on considère ce sujet, il me semble que le plan que j'indique offre des avantages incalculables. Non-seulement il hâtesait la colonisation et ie défrichement du pays, et le rendrait plus sain ; mais aussi il y attirerait des capitalistes, et offrirait un travail assuré aux malheureux émigrans qui, mourant de faim dans leur patrie, viennent chercher en Canada une meilleure existence.

On à beaucoup parlé , et depuislong-temps, de la nécessité d'adopter quelques mesures qui puissent rendre la tranquillité à l’rlande. Mais je crains fort qu'on ne puisse que trés-difficiment améliorer le sort d’un pays surcharge . d’une population dans la misère, et qui n’a aucune perspective de soulagement : pour qu'un peuple soit tranquille et soumis aux lois, il faut qu'il puisse au moins se procurer le nécessaire. C’est une insigne folie d'exiger qu’un homme reste tranquille et soit content de son sort , ‘lorsque fsa famille souffre la faim, et qu'avec la force et la volonté de travailler pour

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la faire subsister, il ne peut trouver de l'emploi. Tantqu'on n'aura pastrouvé le moyen d'adoucir Ja situation vraiment affreuse du paysan irlandais, ou, pour parler plus clairement, d'améliorer sa condition civile et morale, d'éclairer son esprit et de nourrir son corps; vainement des soldats se présenteront dans sa demeure pour le contraindre à l’obéissance à des lois que sa pauvreté seule le fait violer; vainement des agens de police lui interdiront de respirer l'air rafraichissant après le coucher du soleil : le besoin impérieux parlera plus fortement à son âme; il se soulèvera contre l'oppression; il maudira des lois qui Ini paraissent uniquement destinées à l'enchaîner et à le réduire à la pauvreté ct à la plus affreuse misère.

Quant à moi, lorsque je considère l'immense population de l'Irlande , lorsque je réfléchis sur ce qui pourra arriver si cette population s'accroît pendant les trente années que nous allons parcourir dans la même proportion qu’elle s’est accrue dans les vingt-cinq années qui viennent de s'écouler, il me semble impossible qu'une pareille masse d'hommes puisse trouver du travail dans uu pays déjà fort

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resserré pour le nombre de ses habitans et qui est uniquement propre à l’agriculture. Si un pareil accroissement a lieu comme il est probable , on aura dans trente ans une population de 14,000,000 âmes. Il faut donc nécessairement prendre quelques mesures pour prévenir une pareille surabondance. Quelques personnes pensent , et je partage cet avis ; que l'extension de la colonisation est l'unique moyen de prévenir les malheurs qui peuvent résulter de l'accroissement d’une population déjà mécontente et nombreuse. Le Canada est une contrée qui offre à des millions de ces paysans malheureux un asile sûr et commode. Dans la dernière session du Parlement Britannique, il fut dit par M. Wilmot Horton, qu'on avait calculé que , pour transporter un homme en Canada, l'y établir, le pourvoir d’une vache et des provisions nécessaires à sa subsistance pendant un an, il fallait seulement trente-cinq livres sterling ; que le transport d'une femme coûterait vingt-cinq livres et celui de chaque enfant au-dessous de 12 ans, 14 livres : prenant un terme moyen 24 livres sterling par tête. Quelque modéré que ce cal-

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LUTIRE XXXIV. 199

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soixante livres sterling. Il faudrait une somme

moindre pour exécuter le plan tel que l’a proposé M. Horton.

Les pauvyres émigrans qui arrivent maintenant en Canada , et qui n'ont d’autres ressources que leur travail, non-seulement, ont à souffrir des fatigues et des difficultés sans nombre ; mais encore ils deviennent souvent un pesant fardeau pour les habitans de Québec et de Montréal. Pendant l'hiver de 1819 à 1620, je crois qu'environ cinq cents émigrans furent nourris dans ces deux villes par les secours de la charité publique ; plusieurs autres se répandirent de côté et d'autre dans les campagnes où ils n’eurent pour subsister, pendant un hiver très-rigoureux, que ce qu'ils purent obtenir

par leurs sollicitations. À l'époque où les individus de cette classe arrivent en Canada, le modique capital et les provisions qu'ils ont destinés à faire la traversée de l'Océan atlantique sont ordinairement épuisés ; accoutumés dans leur patrie à entendre vanter le Canada et les avantages qu'on y trouve, ils espèrent se procurer facilement une existence commode, quoiqu'ils ignorent absolument les moyens d'y parvenir. Dans cette idée, ils prennent pour quelques jours des logemens dans la ville , ou dans les faubourgs ; ils apprennent par leurs rapports avec les habitans qu'il est presqu’aussi difficile d'obtenir du travail en Canada, que dans plusieurs parties de la Grande Bretagne. Mais fortement imbus des idées qu'ils ont apportées d'Europe , ils suspectent d’abord la vérité des renseignemens qu'on leur donne.

Bientôt une funeste expérience vient les convaincre : après avoir vainement cherché à se procurer du travail, ils sont à la fin réduits à solliciter la main glacée de la charité, pour sortir de la situation malheureuse qu'ils étaient loin d’avoir prévue, et à laquelle ils ne peuvent croire que lorsqu'ils sont réduits au dernier degré de

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LETTRE XXXIV. 20 i

la misère. Ils obtiennent alors un secours temporaire ; Mais on ne doit pas espérer que les habitans d’une ville peu étendue, dont un grand nombre ne vivent eux-mêmes que du produit de leur travail, puissent donner des secours suffisans à tous ceux qui chaque jour sont forcés de recourir à cette voie. Pouréviter cette pénible situation aux pauvres émigrans, on doit leur conseiller de se diriger aussitôt après leur arrivée, s'ils en ont les moyens, vers le Haut Canada , où le travail ne manque pas et où l'on peut se procurer à moins de frais le logement et la nourriture. Il faut, ilest vrai, de l'argent pour le voyage et la plupart d’entr'eux sont réduits à vendre leurs lits, leur linge de ménage et jusqu’à leurs propres vêtemens : arrivés dans le Haut Canada , ils louent à d'anciens colons ceux de leurs enfans qui sont en état de travailler ; les femmes qui ne sont pas surchargées d’une famille nombreuse et en bas âge, sont employées à filer, etc. , pendant que leurs maris se dirigent vers York pour obtenir du gouvernement une concession de terre. Après beaucoup de difficultés et de dépenses , et après un délai ridicule , puisqu'il

est sans objet et sans motif , chaque émigrant obtient cinquante acres de terre , dans un territoire éloigné et souvent entièrement désert.

L'émigrant va immédiatement visiter sa nouvelle propriété; mais refroidi par son aspect sauvage , il revient promptement auprès de sa famille, presque toujours résolu à ne pas y faire une seconde visite. Heureusement des hommes plus expérimentés lui conseillent de conserver son billet de concession, et de travailler à gages chez quelque fermier en attendant qu'il puisse se procurer les moyens de cultiver son propre fonds. Il est généralement assez prudent pour suivre cet avis; et après avoir passé deux ans dans la dépendance, il convertit le produit de ses gages en marchandises , en grain , en bétail , etc.

Ayant alors fait un assez long séjour sur le continent américain pour y acquérir des notions d'indépendance, il éprouve le plus vif désir de mettre son domaine en culture afin de devenir maître et propriétaire d’une terre libre. On rassemble les fruits du travail de la femme et des enfans, et après les avoir convertis en denrées et en autres objets d’utilité première , la

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LATTRE XXXIY. 203

famille réunie se dirige vers la forêt déserte. Bientôt on a construit une cabane , et on entreprend avec ardeur la pénible tâche du défrichement. En général les moulins sont fort éloignés des nouveaux établissemens, et comme Ja plupart des Colons de cette classe n’ont ni bœufs, ni chevaux, ils sont presque toujours obligés de porter leur grain sur le dos jusqu’au moulin le plus voisin qui est quelquefois à 20 milles de leur habitation, mais toujours à quinze ou dix milles au moins. Quand les provisions sont sur le point d'être épuisées , le père est forcé d’aller de nouveau travailler dans quelque ancien établissement pour y gagner des provisions nouvelles qu'il rapporte sur son dos à la famille nécessiteuse. Il résulte de là que la première et quelquefois même la seconde année de sa résidence dans son domaine, sont presque infructueuses pour lui. L'espoir d’une future indépendance peut seul lui faire supporter les fatigues de tant travaux pénibles. Si pourtant il ne lui survient pas de maladie ou d’autres fâcheux accidens , il s’élèvera dans le cours de la seconde ou de la troisième année au-dessus de la misère ; la culture de son

domaine ayant fait quelques progrès , il sera délivré du fardeau le plus accablant, celui d'aller travailler chez ses voisins pour gagner de quoi faire subsister sa famille. Elle à maintenant le pain assuré. Avec le fruit de ses précédens travaux, il s’est procuré deux ou trois vaches. Mais il lui faut une paire de bœufs, pour compléter son établissement : il est donc obligé de quitter encore sa maison pendant une année, au bout de laquelle, il revient avec un bel attelage de labour et quelques autres instrumens d'agriculture qui lui sont également nécessaires.

L'émigrant s’est donc procuré, à force de travaux, de fatigues et de soins, les objets de première nécessité pour la culture de son domaine. Mais sa femme et ses enfans sont dans un état voisin de la nudité absolue. Les vêtemens qu'ils ont apportés d'Europe sont devenus de misérables haillons, et ils n'ont aucun moyen d'en acheter. Le produit de la ferme est encore à peine suffisant pour leur consommation; et si elle leur donne quelque superflu, ils trouveront difficilement à faire l’é. change de cetexcédant, contredes étoffes ou du

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LETIRE XXXIV. 209

linge, dans les établissemens nouveaux ; parce que les marchands se fixent rarement dans les parties du pays qui ne sont pas habitées depuis long-temps. Les nouveaux colons sont donc obligés de cultiver du chanvre avec lequel ils pourront fabriquer eux-mêmes le linge nccessaire à leur usage ; mais jusqu’à ce que cette culture leur ait donné quelque produit, la femme et les enfans doivent se résigner à imiter jusqu’à un certain’ point les Indiens leurs voisins. On voit quelquefois dans les nouveaux établissemens, un grand nombre d'enfans dans un tel état de nudité que s'il restait quelque pudeur aux parens, ilne leur permettraient pas de paraître devant les étrangers. Et pourtant: à peine vous mettez le pied dans une cabane canadienne, tous les habitans se présentent à vous dans cet appareil, sans se douter du désagréable effet que produit ce rebutant spectacle sur ceux qui vont les visiter.

Malgré tant de motifs de découragement, un homme industrieux, s’il ne s’adonne pas à la boisson, parvient presque toujours, au bout de cinq ou six ans de travaux, à se placer lui et

sa famille dans une situation supportable , au moins pour les individus de cette classe.

Il n’a jamais à craindre l'approche d’un seigneur exigeant ou d’un collecteur inflexible. il n’est assujetti qu'à des taxes légères; et bien que la disette de numéraireen rende le paiement par fois difficile, rarement elles sont pour lui une charge bien onéreuse. Quelle différence entre sa situation actuelle dans le Haut-Canada et celle du pauvre laboureur irlandais resté dans sa terre natale, exposé à la faim et à la misère. La crainte de la mendicité , de la servitude et de l'esclavage ne vient plus empoisonner sa Coupe; il à de quoi satisfaire abondamment à ses besoins. Cependant comme Alexandre Selkirk, iltourne parfois ses regards vers le pays qui l’a vu naître. Parfois il regrette sa pauvre chaumière, et les amis de son enfance et les jeux de sa jeunesse, et la société dans laquelle il a vécu. Tel est l’attachement que conservent tous les hommes et plus spécialement, les paysans irlandais pour le lieu de leur naissance. Ces sentimens qu'on né saurait définir , lui rappellent sans cesse qu'il est dans une terre d’exil, et répandent dans

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l'âme du colon émigré un certain degré d'amertume qui le rend en quelque sorte mécontent de l'échange qu'il a fait, quels que soient les avantages qu'il y a trouvés. Peut-être votre esprit philosophique vous fera paraître ces réflexions ridicules; mais vous en jugeriez autrement , si vous étiez placés dans la même situation.

Je ne prétends pas induire de ces considérations que les regrets bien naturels qu'éprouvent

ceux qui, pour s’arracher à l’infortune , ont

dà quitter les lieux, séjour de leur enfance, peuvent contrebalancer les avantages réels qu'offre le Canada. Mais s’il est vrai que le bonheur dépend de la paix de notre âme, tout ce qui tend à y réveiller des affections douloureuses et pénibles est un véritable malheur.

Je ne veux ni encourager à l’émigration ceux qui sont dans unesituation assez favorable pour rester dans leur propre pays, nien détourner ceux à qui elle pourrait procurer des moyens d'améliorer leur sort et celui de leur famille. Je pose des faits : je laisse à d’autres le soin de raisonner sur ces faits. Si j'étais un pauvre

De MES re mms rms raisins -

208 LETTRE XXXIVY.

paysan irlandais, obligé à un travail pénible et continuel sans aucune espérance d’améliorer jamais mon sort , je chercherais quelques moyens d'arriver dans ce pays et je les trouverais sans doute, à moins qu'ils ne fussent hors de la sphère à laquelle les efforts de l'homme peuvent atteindre. Si je ne pouvais autrement pourvoir aux dépenses du voyage, j'irais pendant sept ans, sous l’habit d'un mendiant, solliciter les âmes charitables pour recueillir l'argent nécessaire à l'exécution de mon projet, Si même j'étais dans une situation semblable à celle d’un grand nombre de mes compatriotes de la classe moyenne, qui, chefs d’une nombreuse famille, ne possèdent qu’un modique revenu , à peine suflisant à leur exis-

tence , et ne peuvent espérer, quelques efforts

qu'ils fassent , d'améliorer leur avenir, je me déciderais, sinon pour mon honheur, du moins pour celui de ma famille à passer dans le nouveau monde, où par leur industrie et leurs travaux , mes enfans pourraient acquérir un jour cette indépendance qu'ils n'obtiendraient jamais dans leur patrie. Mais si je possédais une propriété suffisante pour vivre dans une

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certaine aisance, pour donner à ma famille une éducation convenable , et laisser à chacun de mes enfans un modeste héritage, satisfait de mon sort, je passerais doucement ma vie dans la terre de mes aïeux.

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