‹ Voyage au Canada [microforme] (volume 3)Chapitre 5 sur 39 · TUE · texte numérisé non relu

TUE

LETTRE XXIV. 29 iuieux à faire. Le lieu où elle se tint était un hôtel dans le district de Londres. La socièté consistait en trois Irlandais, un Écossais , un individu originaire du Yorkshire , et un véritable Yankee : lorsqu'on eut annoncé le diner, tous les convives prirent leur place sans cérémonie : M. A... M. B... et M. C..., car telles sont les initiales des surnoms de nos compatriotes , s’assirent à un des côtés de la table, tandis que Jonathan, Sawvnay, et John Bull, occupèrent l’autre côté. Les deux bouts de la table restèrent vides. Le diner consistait en un cochon de lâit rôti, une paire de poulets bouillis, un morceau de bœuf froid , un pâté aux pommes, une tarte à la groseille, avec du thé et des gâteaux de différentes espèces.

M. A... fut prié de découper le jeune cochon; et M. B., les poulets.

— M. À.,messicurs, voudriez-vous permettre que je me procure la félicité de vous servir un morceau de porc frais.

— M. C. Si vous voulez bien être assez bon pour m'en donner un morceau , je vous en aurai, Monsieur, beaucoup d'obligation.

— M. A. Dites-moi, je vous prie, Monsieur.

quelle est la partie que vous aimez le mieux ?

— M. C. Un morceau de filet, si vous n'avez pas d’objection contre ma demande.

Pour servir M. C. suivant son goût, M. A.

fut obligé de faire usage de toute son habileté, parce qu'il n’avait pas encore découpé les membres du cochon; mais après l'avoir tourné et retourné au moins cinq ou six fois , il le plaça sur le dos et parvint à enlever un très-beau morceau de filet qu'il mit sur l'assiette de M. C. ; mais ce ne fut pas sans avoir fait jaillirune honnête portion de jus au visage du citoyen du Yorkshire : celui-ci, avec plus de politesse réelle que beaucoup d’autres n'en eussent montré en pareil cas, porta, sans s'émouvoir, son mouchoir àses yeux, et pour m'exprimer en poète , il sourit comme un jour d'avril à travers ses larmes.

M. À. pour expier sa faute, s'adressa au moderne John Bull , et le pria instamment de lui faire connaître s'il désirerait un morceau de cochon.

Noa ! nou! s'écria-t-il ; j'importunerai M. B. pour obtenir un morceau de ces poules bouillies.

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M. B. Quel morceau désirez-vous ? Monsieur.

L'Anglais. — Le haut de l'aile, Monsieur, si vous n'avez pas d'objection.

M. B. lui servit seulement l'aileron, quoiqu'il fût très-évident qu'il désirait un morceau beaucoup plus substantiel.

Le tour de l'Écossais vint ensuite. M. A. le pria de lui faire connaître ce qu'ildésirait avoir.

Je veux avoir un jambon de votre cochon, dit Sawnay, avec la plus grande impatience, en étendant sa main gauche à travers la table, pour présenter son assiette, tandis que son épaule s'appuyait sur le bœuf froid.

Pendant tout ce temps, le Fanlee, négligeant toute cérémonie , se régalait de bœuf ct de pâté de pommes.

Lorsque tout le monde fut servi , et que le frère Jonathan eut presque achevé son diner, M. B. lui demanda s’il voulait un petit morceau de volaille ; et sans attendre sa réponse , il le pria de lui faire connaître la partie qu'il désirerait recevoir.

Le Colombien lui demasda l'estomac qui lui fut servi sur-le-champ.

Les pâtés et les Lartes eurent ensuite leur

tour, et lorsque tout fut consommé, on com- 3 mença à servir le thé, et M. À. s'adressa ainsi à M. B.

— Voudriez-vous me permettre de vous servir une tasse de thé. C’est une chose délicieuse après un diner fait cordialement. Je crois que l’/ sans ce précieux liquide, j'aurais été sous terre at une demi douzaine d’années , avant d'arriver 4 en Amérique. — Cependant si on eût bien su la vérité, nous aurions pu apprendre qu'il n'en avait pas bu une seule goutte avant son arrivée en Canada.

La conversation se dirigea alors sur les émo- ph lumens des ouvriers de métiers; parce que M. A. et M. B. étaient tailleurs de profession, ét et que par conséquent ce sujet devait vivement ce les intéresser. L'honnète John Bull qui seul di était resté aussi simple dans son maintien et . ex dans son langage que le jour où il avait quitté ya son pays, n'était pas grand amateur du Ca- ét nada, ou du moins de ses habitans. D’après ni

cela , il soutint fortement que les hommes n'étaient pas mieux payés en Amérique qu'en An- 4 sleterre . malgré tout l’étalage avec lequel on & fr

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vantait les fortunes à faire dans le Nouveau- Monde.

M. C. répondit : Je calcule , ( car à cette époque ils avaient tous pris l'habitude de calculer et de présumer, quoique fraîchement importés dans le pays), je calcule , Monsieur l'Anglais, qu’en ce moment vous allez peutêtre un peu trop vite. Car , à ma connaissance certaine , il y a ici des Gentlemen , M. À. et M. B. , à qui il a été offert aujourd'hui cinquante schellings par semaine, avec la table, le logement et le blanchissage; et tout cela chez M. Roger O'Flanaghan, maître tailleur, le plus honnête homme qu'on puisse rencontrer.

Les valeuæux chevaliers de l’Aiguille ayant été questionnés pour savoir pourquoi ils n’acceptaient pasune offre aussi généreuse , répondirent avec le plus grand sang-froid , qu'en examinant les chambres dans lesquelles ils devaient coucher, ils avaient vu que l’une d'elles étaitsans tapis, et que dans l’autre, il n’y avait ni cuvette, ni pot à l’eau, ni table de toilette.

L'attention de la compagnie se porta ensuite sur d'autres sujets. Après quoi John Bull et frère Jonathan se séparèrent des autres con-

vives, non sans avoir acquis la conviction intime de l'impertinente vanité de mes compatriotes.

De tous les êtres insiguifians qui surchargent la terre du poids de leur inutilité , un émigrant Irlandais sans éducation est bien certainement le plus insupportable, le moins aimable, et cependant le plus prévenu en sa faveur ; c'estun parfait modèle de l'affectation la plus ridicule. Vous devez néanmoins observer que je ne veux parler ici que des basses classes.

Les hommes, dans le Haut-Canada, sont en général d'une taille haute, légère et bien proportionnée. Leur teint, quoique un peu plus blanc que celui des Indiens, leurs voisins, ne l'est pas autant que le nôtre. Leurstraits sont bien dessinés , mais entièrement dénués d’intelligence et d'expression. Endurcis à la fatigue dès leur enfance, et toujours accoutumés à travailler en plein air, ils sont trés-actifs et d'une force athlétique. [ls différent peu des Anglais dans leur habillement , excepté dans là basse classe. (Car il y a dans le pays deux classes bien distinctes.) Ils portent toujours de longs pantalons , au lieu de culottes.

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