L'OEUVRE DES INCENDIAIRES
Les derniers navires qui emportaient les exilés n’a-
vaient pas encore franchi l’entrée du Bassin des Mines, lorsque ces infortunés qui lançaient un dernier adieu à
r cher pays, aperçurent des tourbillons de fumée chapper du toit de leurs maisons! J£n quelques insnts, toute la côte fut en flamme! Un cri de douleur chappa de toutes les poitrines ; mais ce fut surtout jrsque les Acadiens virent brûler la jolie Eglise de la ivière aux Canards dont l'incendie leur faisait voir airement le sort qui attendait celle de Grand Pré, que ur désespoir fut inexprimable! Ces deux temples surontés de leurs gracieuses cloches et qui leur avaient oûté tant de sacrifices, les ornements d'église fort rihes qui leur avaient été envoyés en présent par le roi ouis XIV—tout cela disparaîtrait sous la torche incen- . jaire de leurs persécuteurs et tyrans! L’abandon de leur cimetière avec leurs chers morts était une autre source de douleurs amères pour ces malheureux. Toutes ces reliques de leur vénération et de leur attachement profond seraient bientôt souillés et flétris sous le talon du tyran sur cette terre si longtemps vénérée ! Que de tortures pour ces malheureux.
Lorsque les habitants de Port Royal réfugiés dans les bois, avaient vu comme eux, leurs maisons incendiées, ils n'avaient pas osé sortir de leur retraite; mais lors. qu’ils avaient vu le feu à leur église, ils s’étaient jetés furieux sur les incendiaires, en avaint tué ou blessé vingt-neuf et mis les autres en fuite; puis ils s'étaient rejetés dans les bois.
Il semble que Longfellow qui a si bien chanté les malheurs des Acadiens et qui, paraît-il, n’a jamais vu Grand Pré, dût être assis en face du cap Blonolau lorsqu’il écrivit ce beau -passage, par où s'ouvre son poème
d'Evangeline. Du joli village de Grand Pré, il ne reste plus rien que la tradition.
Pendant que les navires cinglaient sur la baie de Fundy, un acadien de Port Royal du nom de Beaulieu, ayant demandé au capitaine du navire où il était détenu | avec deux cent vingt-quatre autres exilés, en quel lieu du monde il allait les conduire, dans la première île déserte que je rencontrerai, repondit insolemment le capitaine, c’est tout ce que méritent des papistes français comme vous autres. Beaulieu, hors de lui-même, et doué d’une force peu ordinaire, lui asséna un coup de poing qui l’étendit sur le pont. Ce fut le signal pour les autres captifs qui, quoique sans armes, se précipitèrent sur leurs gardes, en blessèrent quelques-uns et mirent les autres hors de combat. Beaulieu prit ensuite le commandement du vaisseau et alla échouer dans la rivière St. Jean, près de la mission que dirigeait alors les PP. Germains.
L'abbé Desenclaves écrivait à Québec en 1756, date du 22: ‘M. Joseph de la Brosse d’Entremont qui fut pris à la pêche fut forcé de conduire ces tyrans chez ses enfants dont ils tuèrent l’un d’eux et lui enlevèrent la chevelure. De telles atrocités se continuent à toute heure; nous sommes en prière, disait-il, pour obtenir sur nous les miséricordes du Seigneur. Mes pauvres proscrits se joignent à moi pour vous demander de prier pour eux, afin qu’ils ne manquent pas de la force d’une
foi vive.” Cette lettre laissait assez prévoir ce qui devait arriver. L'abbé Desenclaves et son petit troupea'1 furent cernés,
lis et embarqués sur un navire et envoyés à Boston. algré ces dragonnades, un certain nombre de familles, Patre autres celles du Bassin des Mines et de Port Royal, jassèrent l’hiver de 1756 dans les bois voisins de la baie We Fundy et parvinrent à se tenir cachés jusqu'à la con- Élusion de la paix, grâce à l'amitié des sauvages et à la sollicitude des missionnaires, leurs seuls et inséparables amis. Ces familles furent jointes par d’autres familles facadiennes revenues de l’exil et de là date l’origine des florissantes paroisses que nous voyons aujourd’hui sur les bords de la baie Ste. Marie.
Voici en quels térmes un mémoire rédigé, en 1762, | relate les péripéties qu’un détachement acadien eut à traverser avant de pouvoir parvenir après bien des années de recherches sans interruptions, à regagner le foyer hien-aimé. Parti de la Caroline du Sud dans deux vieux vaisseaux que les habitants leur donnèrent avec une petite quantité de mauvaises provisions, les malheureux exilés commencèrent une véritable odyssée, Ces vaisseaux qui faisaient eau de toutes parts, ne tardèrent pas à aller s’échouer sur les côtes de Virginie, près Rampon, où les infortunés furent pris d’abord pour des ennemis qui venaient piller, puis pour des pirates ou tout au moins pour des hôtes dangereux dont il fallait se défaire au plus tôt. On força donc ces nouveaux Ulysse à acheter un vaisseau et tout l’argent qu’ils purent rassembler entre eux, se montant à quatre cents piastres. Ce fut le prix qu’on exigea pour ce navire qui valait encore moins que celui qu’ils venaient de quitter. Ils eurent toutes les difficultés du monde à se faire échouer une
seconde fois à la côte du Mayland pour s’exempter du naufrage. Il serait injuste d’oublier de dire ici, qu’un des magistrats de la Virginie ayant appris la perfidie qu’on avait exercée contre ces malheureux, fit punir les habitants du village de Campon et envoya une chaloupe au devant des acadiens pour les faire revenir et Jes mettre à l’abri du naufrage. Ce peu de sympathie fut alors la seule ressource qu’ils eussent à espérer et ils passèrent deux mois sur un.ile déserte, à raccommoder ce vieux vaisseau. Ayant enfin réussi, ils se remirent en mer pour la troisième fois. Ils eurent, cette fois, le bonheur : d'aborder dans la baie de Fundy où ils débarquèrent près de la rivière St. Jean, réduits à neuf cents, de plus de deux mille qu'ils étaient à leur départ d’Acadie. On aurait trouvé le reste de ces pauvres infortunés en parcourant ‘eur pélérinage, à travers les croix plantées ça et là.