CHAPITRE DEUXIÈME
face de la terre, et ils cessèrent de bâtir leur vlLLe, et eUe a été nom^pée Babel , parce que c'est là que Dieu confondit îes langues des hommes '. »
Quapt w premier verset, « il n'y avait sur la terre qu'une lèvre et qu'un langage », nous nous trouvons sans détour en face de la question d'unité appliquée à l'origine du langage.
Cette idée d'unité, on veut la présenter aujourd'hui comme une tendance naturelle, par suite, comme une faiblesse de l'esprit humain.
C'est une erreur. Cette idée d'unité d'origine n'est ni simple ni naturelle; elle est, au contraire, inexplicable, car elle a été parfaitement inconnue des anciens.
Pour un Grec, tout homme qui ne parlait pas sa langue, était un barbare; pour un Juif, c'était un gentil; aujourd'hui encore pour un Hindou , c'est un paria; pour un Musulman, c'est un giaour.
« L'humanité est un mot que vous chercheriez en » vain dans Platon et dans Aristote.
» L'idée de Thumanité, formant une famille unique, » une famille composée d'enfants du même Dieu, est » une idée chrétienne. Sans le Christianisme, la » science de l'humanité, pas plus que la science des » langues que cette humanité parle, n'auraient pu » exister» Ce n'est que lorsqu'on a appris à regarder » tous les hommes comme des frères, ce n'est qu'alors
1 Genèse, chap. xi, versets 8-9.
18 VOYAGE AU PAYS DA BABe£.
» sealement que la variété da lang^ige humaia'e'èst » présentée comme un problème soiuble. Et c*cst « pour cela que je date du jour de la* Pentecôte le » début réel de la science du langage ^ »
Babel et la Pentecôte 1 dit à son tour de Maistre, ce sont les deux plus grandes époques du monde spirituel. Elles en sont les étapes les plus étonnantes et les moins contestables.
Si le Christianisme a fait tomber les barrières qui séparaient jadis les nations et les races, le Grec et le barbare , le Juif et le gentil , le blanc et le noir, les questions d*origine n'en sont devenues que plus pressantes. Origine des langues, origine des races, origine des religions, toutes ces questions sont solidaires. Elles s'imposent à notre attention, et on ne peut s'y soustraire dès qu'on touche à un point quelconque du grand problème de la vie.
Résoudre un de ces problèmes, ce serait, aux trois quarts, résoudre les autres. Mais par indifférence ou par crainte, on affecte systématiquement d'en écarter la solution.
Ce n'est point sérieux; car, au fond de l'àme, tout homme subit une irrésistible attraction qui le pousse vers l'inconnu; comme Jacob, il lutte avec l'ange de Dieu qui l'obsède. L'homme est un condamné à mort qui , à chaque pas de sa route , cherche un guide, un
1 Max Muller, Science du langage, 2* édition; tradaclion Harris et Perrot, 1867, A* leçon.
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amf, im soutien. Pour savoir où il va, il demande d'ot îf. vient. -
La question qu'il se pose, c*est Téternelle question de la matière et de Fesprit, du commencement et de la lin, du point de départ et du point d'ar* rivée.
Ces questions d*origine ne sont pas nouvelles. Sous des formes diverses , elles ont occupé tour à tour les sages de l'Inde et les philosophes de la Grèce, les savants de Rome et les rêveurs d'Alexandrie. Elles ont occupé les moines et les érudits du moyen âge, les réalistes et les nominalistes, et plus près de nous, les écoles de Descartes et de Leibnitz en pleine opposition avec le matérialisme de Locke et de Hume et le rationalisme de Kant et de tous les philosophes français du siècle dernier.
Il nous était réservé de voir des hommes, supérieurs en leur sphère, traiter aujourd'hui ces antiques problèmes de rimmanité comme si on les abordait pour la première fois : « On les voit, dit Mùller, soutenir des opinions que Socrate n'eût pas osé prêter à ses contradicteurs*. »
Oubli systématique du passé, ignorance ou dédain de l'histoire de la philosophie, nous pourrions dire aussi de la politique, c'est là un des caractères singuliers de notre époque. Quelle peut en être la cause? Il serait difficile de le préciser. Elle peut être
* Max Millier. — - De la Philosophie du langage , d*après Danwin, l** conférence.
attribuée, en partie, à l'excessive confiance, disons le mot, au véritable orgueil que nous inspire Tabondance des découvertes modernes. Oui, le scalpel et le microscope, la fouille des terrains et la rapidité des voyages nous ont permis d'entasser des documents précieux, des éléments nouveaux. — Leur richesse et leur variété sont incontestables.
Les faits ainsi recueillis par l'observation, sont innombrables; la science s'en empare, elle les détermine et les classe, mais c'est tout. Le philosophe s'élève plus haut. Pour arriver à ces hautes régions que le collectionneur est incapable d'atteindre , il a l'induction, parfois l'inspiration.
A la limite des sciences exactes, remarque Humboldt, l'œil aime encore à chercher des horizons lointains. Ce n'est quelquefois qu'illusion et mirage. Mais les habitants des Açores n'avaleot-ils pas cru voir déjà les rives d'Amérique avant Christophe Colomb? La foi, dit Moigno, est un télescope divin.
D'ailleurs, dans les sciences, comme partout, l'idée prime le fait. Dans un fait, le phénomène matériel est secondaire. L'idée renfermée dans ce fait est tout. C'est cette idée que le vrai savant, que le philosophe cherche à dégager.
Il n'y a pas plus de science sans philosophie , dit M. Chevreul, que de musique sans idée. Et, sur ce point, notre éminent chimiste ne parle pas autrement que les plus grands génies. Ce n'est point l'analyse