CHAPITRE CINQUIÈME
même nature, de la même famille que les purs dialectes de la Grèce et de Rome?
C'était admettre Texistence d*un idiome plus ancien , auquel toutes ces langues se rattachaient, comme autant de branches collatérales Issues d'une même tige.
Il y avait là bien des préjugés à vaincre.
Que devenaient Tidéalisme sceptique de Hume et Tempirlsme matérialiste de Locke, de Splnosa ou du baron d'Holbach, ancêtres plus ou moins directs de la création et de la transformation dar* winienues?
Pour se soustraire aux conséquences de cette découverte, on ne reculait pas devant les hypothèses les plus exagérées.
Si le sanscrit et le grec sont congénères , dit l'auteur de la Métaphysique ancienne^ ^ c'est que ces langues ne sont autre chose que l'antique idiome égyptien transporté dans l'Inde au temps d'Osiris et en Grèce par les colonies qui s'y établirent. On n'était point encore arrivé , comme de nos jours, à faire dériver de l'Inde la source des religions et particulièrement les origines du christianisme.
Le philosophe écossais Dugald Stewart allait plus loin encore. Niant l'existence même du sanscrit, il écrivit des volumes pour prouver que cette langue, composée tout d'une pièce sur le modèle du grec et
* 1793, Lord Monboddo, Origine and progresi o/language.
da latin, n'était en définitive que l*œuvre de quelques astucieux brahmanes.
Le premier qui, au grand jour de la science, regarda en face les faits nouveaux , en embrassa l'ensemble, en élargit le cercle, en mesura les conséquences, fut un homme de génie. Ce n'était point un savant de profession, un érudit technique; c'était un poète, Frederick Schlegel.
« Quand il s'agit de créer quelque chose , serait-ce même une science, l'imagination du poète est souvent plus utile que la froide méthode d'un savant ^ » A propos de science et d'inspiration, nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons déjà dit sur ce sujet au deuxième chapitre.
Frederick Schlegel eut l'idée de prendre une à une les langues de l'Inde et de la Perse, de la Grèce et de l'Italie, de l'Allemagne et de la Russie; il les étudia isolément, puis entre elles; et, à la suite de ces comparaisons, il se demanda si ces langues d'aspect si différent n'auraient pas par hasard des liens communs, des traces d'une même origine; il se demanda si elles ne pourraient pas constituer un seul faisceau, une seule et grande famille, la famille des langues indo-européennes. Cette idée est grande; elle ressemble à une inspiration. Dans le domaine de l'intelligence, ne nous représente-t-elle pas un fait aussi capital que la découverte d'un monde nouveau?
i Mai Mallcr.