CHAPITRE SIXIÈME
Analyse chimique da langage. — Atoiue irrëductible — La racine. — Classification généalogique. — Famille des langues iodo-enropéennes. — Sa diffusion en Europe. — Le gothique n'est pas plus la mère des langues allemandes que le provençal n'est la mère des langues romanes.
Bopp a pris corps à corps chacune des langues signalées par Schlegel. Il a décomposé les. mots et les flexions; il les a dépouillés de leurs surcharges additionnelles, préfixes et suffixes, terminaisons et désinences nécessitées pour déterminer tour à tour le nombre, le temps, le cas, la vie et la personne.
Par une filiation directe, il a pu remonter ainsi à la période la plus reculée de ces langues.
Après avoir soumis chaque mot à une espèce d*analyse chimique, après les avoir désagrégés de leur gangue séculaire, il a pu se rendre compte de la nature de leur constitution.
Au fond de son creuset, il a retrouvé l'élément primitif; il a mis à jour la racine.
La racine! cet admirable corps simple, cet atome irréductible du langage, qui, depuis les limites du chaos et à travers les variations infinies de nos lan-
gues, est arrivé inaltérable jusqu'à nous, comme le moule vivant et éternel dans lequel a coulé la première pensée des pères de nos pères.
Les racines ont été trouvées de deux sortes : En premier lieu, la racine verbale ou attributive , exprimant Faction, la substance, la manière d'être. D'origine mystérieuse, c'est-à-dire divine, elle ne doit rien à Thomme. Elle constitue la base de nos vocabulaires.
Dans le second cas, la racine est primordiale, démonstrative et indicative ; de formation purement bumaine, désignant les personnes, non comme abstraction, mais avec Tidée accessoire d'une situation particulière dans l'espace.
Les racines de cette catégorie sont en petit nombre. Elles constituent la grammaire; et en se combinant avec les cinq ou six cents racines de la catégorie précédente, elles forment tout le mécanisme des langues indo-européennes : mécanisme véritablement merveilleux pour les personnes qui en saisissent pour la première fois les si modestes débuts.
Ce sont les racines de cette catégorie , c'est-à dire les éléments grammaticaux et formels créés par les bommes et conservés par la tradition, qui ont servi de critérium dans l'étude comparative des langues.
La grammaire, en effet, est l'âme du langage; car si on s'en tenait au vocabulaire, on s'exposerait à de graves méprises.
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La langue anglaise nous en offre un remarquable exemple. Sans la grammaire, le vocabulaire seul ferait classer cette langue parmi les langues romanes. Ce vocabulaire est plein de mots appartenant à toutes les nations; sa grammaire, au contraire, est restée pure de tout mélange. Elle est aujourd'hui ce qu'elle était dans la bouche des Angles et des Saxons, cam* pés sur les bords de la mer Germanique. Le vocabulaire d'une langue peut être mixte; la grammaire,jamais. Le Père Hervas cite, à l'appui de cette asser- , tion, les Âraucaniens du Chili, qui, dès le milieu du dix-septième siècle, n'employaient presque plus un seul mot qui ne fût espagnol, taudis qu'ils avaient conservé la grammaire et la syntaxe de leur ancienne langue nationale.
De même, si, dans l'étude comparative des langues, on se bornait à comparer entre eux les noms de nombre, les prénoms, les substantifs, les verbes et les adverbes , ce ne serait point encore suffisant. Ce sont les éléments formels et grammaticaux, éléments conservés jusqu'à nous par une tradition non interrompue, qui constituent la meilleure méthode à suivre pour établir les divers degrés de parenté et l'origine commune des langues que l'on croit congénères. C'est la méthode suivie par Bopp dans sa Grammaire comparée; elle conduit à la classification généalogique. « Cette classification serait la plus parfaite, si on pouvait l'adopter pour toutes les langues. Mais, par le fait même de sa nature,
elle ne peut s'appliqaer qa*à un nombre restreinte »
Nous verrons plus loin comment les découvertes philologiques nous permettent d'établir une autre classification plus générale, plus féconde, plus scientifique peut-être, la classification morphologique du langage.
Dans les langues modernes, nous trouvons une première application immédiate de la classification généalogique du langage. Personne jusqu'ici n'avait mis en doute rétroite parenté qui relie entre eux les dialectes romans, nous voulons dire l'italien et le valaque, le provençal et le français, l'espagnol et le portugais.
On ne doutait pas davantage que ces dialectes ne dérivassent tous du latin.
Mais voilà que tout à coup un grand philologue de France , poète et profondément versé dans la littérature et la langue romanes, M. Raynouard soutient, au grand étonnement des savants allemands et anglais, que, parmi toutes ces langues néo-latines, il n'y en a qu'une qui soit fille aînée du latin, c'est le provençal.
Pour lai , provençal ou roman c'est tout un : c'est la langue des troubadours. La transition se serait faite du septième au neuvième siècle, et ce n'est qu'après cette première métamorphose du latin en provençal , qu'auraient pris successivement naissance
1 MaxMaller.