‹ Voyage au pays de Babel; ou, Explorations à travers la science des langues et des religions: ouChapitre 31 sur 137 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

les dialectes de l'Italie et de la France , de l'Espagne et du Portugal. Ainsi, la langue française fille du provençal , telle était la thèse soutenue par Raynouard, il y a peu d'années; c'était pour lui le dernier mot de la science.

Les protestations ne manquèrent pas. Malgré les violentes attaques de Guillaume Schlegel en Allemagne, et de Cornwall Lewis en Angleterre, cette théorie prévalut quelque temps, et son erreur ne ressortit clairement que de la comparaison de la grammaire provençale avec celle des autres dialectes.

Le simple rapprochement du verbe auxiliaire être, dans ces diverses langues, fait voir en effet qu'entre le français nous sommes, vous êtes, ils sont, et le latin sumus, estis, sunt, il y a plus d'analogie qu'avec le provençal, mm ^ sias,soun^. De ce rapprochement, on est bien forcé de conclure que le français semble avoir succédé plus directement au latin que n'a pu le faire le provençal.

Les langues néo-latines nous offrent de nombreuses applications de cette classification généalogique, établie d'après les observationsdelagrammairecômparée.

Ainsi, l'italien, le français, l'espagnol et le portugais ont, en commun, certaines formes grammaticales que chacun de ces dialectes, pris isolément, eût été parfaitement incapable de créer, avec ses propres ressources. Ainsi, par exemple, la désinence

* Millier donne senif etZf.son.

de Timparfait, ha en espagnol, va en italien et en portugais, par laquelle canto, je chante, fait cantdba, cantava, n*a actuellement ni signification ni existence indépendante dans ces deux dialectes modernes. Mais, dès que, par une filiation directe, on remonte, comme l'a fait Bopp, à une époque antérieure, c^stà-dire au latin cantabam, on trouve que cette désinence bam n'est autre chose qu'un verbe auxiliaire, le bhavâmi sanscrit, le beam anglo-saxon, le 6^ anglais, c'est-à-dire l'auxiliaire je suis.

La grammaire comparée ne s'en tient pas à un simple travail de comparaison. Elle nous apprend que les terminaisons, que nous appelons désinences grammaticales, étaient des mots indépendants, ayant, à l'origine, leur signification propre. Elle nous aide à en reconstituer la forme originelle et à en pénétrer le sens primitif. Elle nous fait toucher du doigt pourquoi et comment le ai, qui termine le futur français. Indique qu'il est question de l'avenir au lieu du présent, et pourquoi et comment un d, un simple d ajouté au Ilove^ de la langue anglaise, transforme un amour présent en un amour passé, / loved.

Le critérium de la grammaire comparée, tout particulièrement en ce qui concerne le verbe auxiliaire je suis, a été appliqué par les fondateurs de la philologie moderne, non-seulement aux languesnéo-latines, maisencoreà toutes les langues de l'Europe^t de l'Asie.

* / love, j'aime. — / loved, j'aimais.

Page 1