‹ Voyage au pays de Babel; ou, Explorations à travers la science des langues et des religions: ouChapitre 56 sur 137 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

L'erreur des philosophes du dix-huitième siècle, dit encore M. Renan, a été de vouloir faire du langage humain une invention analogue à celle de la poudre ou de rimprimerie. Partir de Tonomatopée ', ou imitation des sons de la nature, pour se traîner péniblement à travers les siècles dans tous les degrés d'un perfectionnement graduel et d'un développement progressif, c'est de toutes les conjectures la plus pauvre et la plus dénuée de vérité. C'est répondre par une hypothèse purement gratuite à une des plus grandes difficultés de la psychologie. Les sons ne font pas plus la langue que les sensations ne font l'homme. L'homme est naturellement parlant, et il est aussi antiphilosophique d'assigner un commencement à la parole qu'à la pensée.

L'un n'est que le vêtement de l'autre.

Ce jugement est clair; il est emprunté à M. Benan, ce qui ne l'empêche pas, à propos d*un bon nombre de racines connues, dont il est bien forcé de reconnaître l'identité entre les langues sémitiques et les langues aryennes, ce qui ne l'empêche pas, dans le même ouvrage, de pousser la contradiction jusqu'au point d'avancer que toutes les racines sont formées par onomatopée.

Les radicaux sémitiques bilitères ou trilitères, dit-il, ont tous un sens matériel qui, par dérivation, arrive au sens moral.

1 « L'onomatopée est ane 6gure par laquelle un mol imite le son naturel de ce qu'il signifie. » {Dictionnaire de Littré, 1874.)

Les nomenclateurs primitifs eurent l*onomatopée ou l'imitation pour premier procédé. Leur langage fut récho des sons de la nature.

La contradiction, ce nous semble, est assez flagrante, et M. MùUer proteste pour ce qui touche aux racines aryennes.

L'imitation des sons de la nature ainsi que celle du cri des animaux était admise par les philosophes du dernier siècle. Elle l'est encore par ceux de nos contemporains qui repoussent, de parti pris, toute coïncidence biblique. Il est vrai que €ondillac, humilié de donner au langage humain une telle origine, c'est-à-dire une imitation toute bestiale, préférait s'en tenir aux simples interjections, aux cris spontanés.

Or, de nos jours , lorsqu'à la lumièrei de la philologie comparée, et en dehors de toute idée préconçue, le linguiste soumet à l'analyse tous les mots supposés formés par imitation ou par interjection, il en trouve le nombre infiniment restreint.

Dans son impartialité, MûUer dit : Avec de tels mots on pourrait peut-être composer un langage. Mais ce qui est certain, c'est que, de toutes les langues connues et étudiées dans le monde, pas une n'est due au système des imitations ou des inteqections. Le langage commence où les interjections finissent ^

* Voir à la fin du volume, note A^ la curieuse théorie qui est acceptée à ce sujet par les savants d'une certaine école, entre autres par les rédacteurs scientifiques du joui nal la République française. Elle a pour titre : De la métaphysique du langage ^ 9 juillet 1875.

Page 1