CHAPITRE DIXIÈME
Quel rapport y a-t-il entre le verbe rire et l'Interjection ah! aA/...? Quelle connexité entre Tidée de la douleur, le verbe souffrir et rinteijection aïe! aïe!.,. ?
Quant à rimitation des cris des animaux, ou des sons de la nature, que ces cris et ces sons se réduisent au hennissement du cheval , à l'aboiement du chien , au. miaulement du chat ou à l'étemument de la toux, au soupir de la tristesse, aux cris de la terreur ou de la joie y si ce sont là tous les éléments constitutifs du langage, pourquoi les bêtes qui poussent les mêmes cris ne parlent-elles pas ?
Ohl c'est qu'aux dernières limites de la matière et de l'esprit , entre l'homme et la bête, il existe une démarcation plus profonde qu'une circonvolution du cerveau, plus marquée qu'un angle facial, plus significative qu'une sécrétion cellulaire; il existe une barrière que les plus sceptiques ne peuvent franchir, c'est la parole I
Parole ou pensée, c'est tout un : les Grecs n'avaient qu'une expression pour dire l'une et l'autre*.
La parole, c'est la pensée; et la pensée, c'est l'abstraction. Ce double caractère, les racines aryennes
1 Logos — Xoyoç. Le proFesseui' américain Whitney proteste en cet termes contre cette vérité qui, dès l'antiquité , semble avoir acquis l'évidence d'un axiome : « Les rapports immédiats du langage » avec la pensée ont donné lieu à la grossière erreur d'identifier la «parole avec la pensée et la raison. Il ne faut^pas comprendre la » nature du langage pour faire fausse route à ce point. « (Page 230, la Fie du langage. )
viennent le consacrer de leur plus éclatant témoignage. Elles ne sont pas seulement les mots, les véritables mots sortis tout formés des lèvres frémissantes de nos premiers parents; les racines, ditMùller, sont encore des pensées. Chacune d'elles reste attachée à une abstraction, à une idée générale K
[1 y a là toute une révélation.
Sur ce point, et tout pauvre logicien qu'il pût être, J. J. Rousseau se montrait à la fois plus circonspect et plus avancé que Gondillac et son école quand il disait :
« Gomment les premiers inventeurs du langage ontils pu imaginer les mots de matière et d'esprit, de substance et de mode, d'espèce et de genre, de figure et de mouvement, mots que nos philosophes emploient eux-méines sans s'entendre? Les idées que ces mots représentent étant métaphysiques, où en a-t-on trouvé le modèle dans la nature?
ce Effrayé des difficultés que soulèvent de telles questions, convaincu de l'impossibilité presque démontrée que les langues aient pu s'établir par des
1 Poit avance qae tous les mou, sinon plus tard, au moins à lejir création, auraient été des signes de perception individuelle et ne seraient arrivés que graduellement à exprimer des idées générales . Une telle hypothèse est directement opposée au fait que nous révèle l'analyse du langage , conduite d'après les principes de la philologie comparée. Nous arons vu , en effet, que les racines composent le résidu donné par cette analyse et que chacune de ces racines exprime une idée générale et non pas individuelle. » (Max Bfûller, IX» leçon, p. 469.)