CHAPITRE ONZIÈME
Dans ces langues, toutes pétries de matériaux enlevés aux langues anciennes, chaque mot, vu de près , porte l'empreinte ineffaçable qu'il reçut des patriarches des familles aryennes ou sémitiques.
De ce qui précède donc, et de l'aveu de M. Renan, ces deui familles, sorties d'un même berceau ou tout au moins ayant subi un contact primitif, doivent avoir été forcément liées par une même langue, langue rudimentaire, monosyllabique et sans flexion. La séparation aurait eu lieu avant le développement des radicaux et l'adoption des formes de la grammaire. C'est l'époque antégrammaticale.
Cette opinion, soutenue par Mùller, est aussi partagée par MM. Bopp, Ewald, Lassen, Guillaume de Humboldt, Lepsius, Benfey, Pott, Bunsen, Kunick, et par Emile Burnouf lui-même ^
Nous n'avons pas dissimulé les objections que cette opinion soulève. Malgré ces objections, elle continue à prévaloir ; elle ne se borne déjà plus aux deux familles sémitique et indo-européenne; elle s'étend, se généralise, et finit par s'appliquer à toutes les langues connues.
La science la plus autorisée ne recule pas devant une telle hypothèse, l'hypothèse d'une langue monosyllabique et rudimentaire, dans laquelle, avant de s'épanouir et de pousser d'innombrables rejetons , ehaque racine, dans sa sécheresse première, a servi à
* Benaoy Origine du langage.
réchange de la parole humaioe : laogue primitive en vérité , dans laquelle chaque racine est un mot et chaque mot une racine ^
On n'en contestera pas la possibilité^ car le chinois est là pour en attester Texistence. C'est Texistence même d'une pareille langue qui a été le point de départ de la nouvelle classification philologique suivie par Max Mûller.
Au commencement de ce siècle, sans se douter encore de la révolution qu'allait produire dans l'étude des langues la connaissance du sanscrit , de Bonald faisait remarquer que toutes les langues connues se composaient, non-seulement des mêmes parties essentielles du discours, mais encore qu'elles pouvaient toutes se traduire entre elles. Il en concluait que toute langue traductible est réductible, c'est-à-dire, que toutes les langues ne nous représentent que les dialectes de la langue unique dont elles dérivent^. De Bonald concluait au nom de la philosophie ; c'était son droit, et ce n'était pas d'ailleurs la première fois que la philosophie empiétait sur la philologie ; il ne peut guère en être autrement.
* \c*\r chap, xi, p. 123, ropinion de M. Egger dans le Journal des savants, 1873.
* H La constitution une et identique du langa(;e prouve que le langage vient d*uu seul et premier être parlant. Et cette unité du langage de Tbomnie prouve l'unilë de son origine, dont il n'est que la conséquence. » De Bonald nous semble ici plus logique que Max Millier, qui, sur le même sujet, admet les mêmes prémisses sans vouloir se prononcer sur les conclusions.