‹ Voyage au pays de Babel; ou, Explorations à travers la science des langues et des religions: ouChapitre 65 sur 137 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

pour les idiomes sémitiques. Malgré les promesses de M. Renan, ce travail est à faire. Mais serait-ii accompli, serait-il poussé aussi loin que possible, entre la tradition la plus ancienne et Torigine. intellectuelle des choses, entre le moment où une langue a été saisie historiquement et celui où elle a été parlée pour la première fois, il y a une infranchissable lacune; ce n'est point une interruption, c'est un abîme.

Remontez tant qu'il vous plaira au latin des Bouze Tables, au grec d'Homère, au gothique d'Ulfilas, au sanscrit des Yédas, à l'hébreu de la Rible, vous n'arriverez jamais à trouver le moindre trait d'union entre l'épanouissement de ces langues historiques et le berceau du monde.

C'est donc pour cause d'impuissance que, devant cet infranchissable obstacle, Mûller abandonne la classification généalogique, fondée sur l'histoire des langues et sur leur grammaire.

La grammaire sans doute, comme nous l'avons dit, est l'âme du langage ^ C'est elle qui, en jetant les bases d'une littérature, en fait jaillir des trésors d'éloquence.

Mais, de même que l'homme, dans le monde physique, n'est le maître de la nature qu'à la condition d'en connaître et d'en observer les lois, de même, dans le monde littéraire, le poète et l'orateur ne font

^ Cbap. Yi, p. 48.

ni ne refont la langue ; ils s'en servent comme d*un magnifique instrument ; et encore ne parviennent-ils à en tirer des chefs-d'œuvre qu'à la condition d'en connaître et d'en suivre la règle.

Âli ! c'est que dans une littérature , il y a quelque chose de plus grand et de plus élevé que les flots de poésie de Goethe, de Shakespeare ou de Victor Hugo; ce quelque chose, c'est l'élément primitif qui sert de base et de pivot à toute langue humaine; c'est cet atome irréductible qui brille inaltérable au fond de chaque mot, c'est la racine, la racine qui, à travers les âges, arrive jusqu'à nous, avec l'indélébile enipreinte des premiers bégayements et des premiers sons articulés par les lèvres de l'homme.

Analysez, en effet, toutes les langues connues, passez-les au creuset de la grammaire comparée, vous n'aboutirez jamais qu'à un élément primitif, la racine 1 racine attributive d'une part, racine démonstrative de l'antre; mais, dans les deux cas, atome irréductible, molécule indécomposable dont les combinaisons multiples constituent tous les mots, dans toutes les langues connues, dans le chinois comme dans le français ^

Ces éléments ne sont pas nombreux : cinq ou six cents pour les Aryas, autant pour les Sémites, guère plus pour les Touraniens, Ils sont ce qu'ils étaient aux premiers jours du monde; pas un

> Barthélémy Saint-Hilaire, Journal des savants ^ année 1866.

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