CHAPITRE DOUZIÈME. IJI
loin des larges horizons de la métaphysique et des spéculations philosophiques.
Quelle est la part, en effet, qui peut rester à l^imagination ou à la poésie, dans une science condamnée à disséquer les mots, anal} ser les grammaires, peser les accents et compter les virgules ?
Chose étrange I malgré l'aridité des détails et la monotonie des recherches, cette science, au contraire, semble avoir inspiré la plupart des hommes qui s'en sont le plus spécialement occupés : Schlegel, Grimm, Max Mûller sont poêles, poètes pour la linguistique, comme Maury le fut pour la météo* rologie.
On sait que ce fut d'un long et pénible dépouillement d'observations nautiques recueillies sur toute la surface du globe, que le savant capitaine américain sut extraire et dérouler à nos yeux étonnés lés lois harmonieuses qui régissent les mouvements de l'atmosphère et de la mer.
De même pour le langage, cet autre océan vivaut de l'inconnu et de l'infini. Quelque minutieuses et sévères que soient les règles que nous avons posées, si nous les observons, nous finirons par connaître les termes communs et les mots primitifs qui, répétés d'âge en âge par tous les peuples, sous la même forme et dans le même sens, sont devenus les témoins irrécusables de la pensée de nos premiers parents* Ainsi faisait Maury, le grand poète de la mer, lorsque, à propos de la question du niveau de la mer Morte
et des lacs d'Amériqae, il savait faire appel aux vents, non plus comme, à des emblèmes classiques d'inconstance et de légèreté^ mais comme aux plus anciens et aux plus fidèles chroniqueurs des révolutions opérées à la surface de notre globe.
Oui , grâce aux principes d'investigation philologique, principes que nous devons suivre comme une règle fixe, la méthode comparative nous fait remonter jusqu'aux idées répandues aux âges primitifs. Elle nous en fait connaître la nature et l'étendue. Elle nous initie aux besoins physiques et moraux de l'humanité , dans cettô période rudimentaire de la civilisation. Bref, dans la racine de chaque mot, elle nous découvre toute une philosophie pétrifiée.
Mùller nous en donne un exemple en traçant le tableau de la vie des premiers Aryas avant le moment de leur séparatipn, c'est-à-dire avant que le sanscrit fût connu dans l'Inde et que le grec fût parlé dans l'Asie Mineure et dans l'Europe.
Les signes et les couleurs dont il se sert ne sont empruntés qu'au langage. « Il est possible, dit-il, en prenant tous les mots qui existent simultanément en français, en italien, en espagnol, de montrer quels mots et par conséquent quels objets durent être connus du peuple qui ne parla ni français, ni it|iUen, ni espagnol, mais la langue qui précéda ces dialectes romans. Nous connaissons (^ette langue : c'e^t le latin ; mais quand nous ne connaîtrions pas un chapitre d'histoire romaine, nous n'en serions pas moins