CHAPITRE QUATORZIÈME
différentes familles de langues que. nous avons examinées :
<« Dans le chinois, dit le P. Gratry, le verbe, généralement sous-entendu, comme dans la langue des enfants, n'a pas d'expression dans la phrase.
«' C'est une équation algébrique , une énonciation abstraite, une langue composée de phrases toutes faites, embarrassée de mots arides et usés, monotones et monosyllabiques; langue inaccessible aux flexibilités de la pensée , aux nuances délicates de l'àme, à la libre expansion de tontes nos facultés.
Sous le joug d'une pareille langue, l'esprit n'est porté qu'à la pensée abstraite, au sens étroit des mots. Elle n'attire pas vers l'idéal, le progrès, la perfection; elle ne s'élève pas jusqu'à Dieu, elle est la langue du plus stationnaire des peuples ,^du peuple immobilisé depuis trois mille ans dans son athéisme. Aussi répond-elle bien à cette antique philosophie chinoise, empirique et matérialiste, entièrement étrangère à toute idée de personnalité divine, philosophie pour laquelle la cause première est le hasard, le terme final est le néant, et au-dessus de laquelle s'ouvre un ciel sans amour et sans haine, sourd et aveugle, accomplissant son œuvre par le moyen de l'humanité ^ •»
Si le chinois est monosyllabique et abstrait, le sanscrit, comme nous l'avons vu, est la plus polysyllabique et la plus flexible des langues.
^ p. Gratry, Connaissance de Came.
Douée du plus riche des alphabets et de la plus luxuriante des grammaires, cette langue parvient à introduire dans le son toutes les nuances de la pensée, toutes les impressions des choses sur Fâme. Elle personnifie le mot, vivifie la phrase, fait vibrer ridée ; elle la développe et la modifie avec autant de précision que de souplesse.
« Ce qui la fait surtout sortir de la pensée pure, pour entrer dans le domaine de la nature et de la vie réelle, c'est la manière dont elle emploie le verbe. Par le verbe, dit Humboldt, la pensée abandonne la forme intérieure pour passer dans la réalité.
n Or, le chinois le connaît à peine ; il vit d'abstraction. Le sanscrit, au contraire, fait du verbe un pivot: en fixant sur lui toute sa puissance de person« nification, il s'élance vers 1& vie extérieure, il traite la parole non comme un signe abstrait de la pensée pure, mais comme l'expression vivante des choses, comme l'image et le reflet de l'être doué de tous ses attributs, d'intelligence et d'autorité, de puissance et de grandeur.
« Mais élever, grandir, personnifier tout, sans mesure et sans choix , n'est-ce pas également passer sans mesure et sans choix de la créature au créateur, de l'arbre au faune, de la source à la nymphe, des forces de la nature à celui d'où elles émanent ?
« N'est-ce pas la pente qui mène le peuple au fétichisme, le savant et le philosophe au matérialisme?
« Passer de l'idée de la créature au créateur, aller