‹ Voyage au pays de la quatrième dimensionChapitre 6 sur 51 · LE LÉVIATHAN · texte numérisé non relu

LE LÉVIATHAN

C'est donc un peu au hasard, et sans ordre que je raconterai dans les chapitres qui vont suivre, les étranges voyages philosophiques que je fis au pays de la quatrième dimension, laissant au lecteur le soin de dégager le scénario intellectuel de ces aventures romanesques. Ces voyages furent toujours accomplis sur place, au moment où je m'y attendais le moins. Sans transition, je me trouvai souvent transposé au pays de la quatrième dimension, n'ayant fait d'autre effort que de parvenir, mentalement, au carrefour de multiples souvenirs et d'avoir petit à petit co'mplété par la réflexion, la vision banale du monde à trois dimensions.

La conception de ces voyages fut, je le répète, instantanée. Le temps n'existe pas, en effet, au

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pays de la quatrième dimension et, quelle que soit la multiplicité des détails observés, il est impossible de les concevoir autrement que d'une façon simultanée. Plus tard, en voulant transcrire ces souvenirs dans le monde à trois dimensions, j'ai tout naturellement été conduit à le faire sous la forme d'un récit, et j'ai projeté dans le temps des événements ou des impressions qui me furent révélés en dehors de l'espace et du temps. Pour plus de commodité, j'ai cru devoir classer successivement, suivant leur ligne esthétique, des événements qui ne forment, en somme, qu'une même courbe immobile.

Pour em])loyer le langage de la troisième dimension, je dirai donc que, dans mes souvenirs des âges futurs, j'ai d'abord réuni tous les événements qui se passeront dans notre siècle et qui se rapportent à l'époque si singulière du Léviathan. Rien n'est plus curieux à étudier que la période contemporaine de ce livre où régna sans partage un microcéphale colossal, supérieur aux hommes, et les enveloppant comme autant de cellules de son corps gigantesque. J'avoue personnellement que ces révélations surprenantes sur une période actuelle que je croyais connaître m'étonnèrent plus encore que mes visions sur les âges futurs et j'ai hâte d'en faire part à mes contemporains.

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Après la disparition du Léviathan, il me fut donné de connaître d'étranges événements qui se déroulèrent durant la période scientifique. Ces événements furent peut-être plus grossiers, moins subtils que ceux qui caractérisèrent l'époque de transition du Léviathan. Ils n'en sont pas moins fort curieux à décrire.

En troisième lieu, je grouperai de préférence les voyages que je fis à l'époque de VOiseau d'or. Mais c'est malheureusement de cette étrange période, la plus curieuse de toutes, qu'il me sera fort difficile d'écrire mes souvenirs. A l'époque de l'Oiseau d'or, la quatrième dimension devint, en effet, familière à tous les hommes et il est impossible de traduire en langage à trois dimensions ce qui se passera alors.

J'ajoute enfin que j'ai toujours éprouvé quelque timidité à explorer cet âge philosophique fort éloigné de nous, car s'il est relativement facile de décrire sans danger les siècles futurs à trois dimensions, il devient fort difficile de revenir de l'âge de la quatrième dimension lorsque l'on commet l'imprudence de s'y aventurer. Or, je tenais avant toute chose à rapporter ces notes curieuses à l'âge où nous vivons, et je m'applaudis de mon hésitation morale qui m'a permis de rester lié au monde moderne, d'y revenir et de ne pas rester à

tout jamais dans V avenir. Lorsque l'esprit s'élève jusqu'à la quatrième dimension dans l'œuvre d'art, il se trouve tout préparé pour l'éternelle et consciente immobilité, et la mort n'est pour lui qu'une simple évasion. Mais, lorsque cette évasion se produit avant toute création, l'impression de néant, infiniment pénible, subsiste seule.

Quant aux voyages dans le passé, on ne s'étonnera pas de n'en point trouver au cours de ce récit, car ces sortes de voyages sont impossibles. L'avenir seul existe en ce moment dans le pays de la quatrième dimension. Le passé n'existe plus, puisqu'il est entièrement contenu dans le présent, et il suffit d'évoquer intérieurement nos souvenirs avec une volonté puissante pour connaître tout ce qui s'est passé jusqu'à nous.

On me dispensera, au cours de ce récit, d'expliquer chaque fois dans quelles conditions tel ou tel événement me fut révélé. Ceci ne présente, en effet, aucune importance. Que ce soit au cours d'une promenade dans Paris ou dans la campagne, que ce soit durant mes séjours dans la Maison plate à deux issues, mes voyages, je le répète, furent toujours instantanés. Ils n'occupèrent donc aucune place sensible dans les événements de ma vie quotidienne; ils ne la modifièrent jamais et ne se confondirent pas avec elle.

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L'événement le plus formidable, le plus déconcertant du temps de ce livre, et que j'ai hâte pour cela de signaler de suite, ce fut à n'en point douter la naissance imprévue, gigantesque, et — chose incroyable — inaperçue, d'un être nouveau, supérieur à l'homme, l'asservissant étroitement, qui lui arracha la royauté du monde sans même qu'il s'en doutât et qui prit sa succession dans l'échelle des êtres. Cet animal colossal, fut appelé dans la suite le Léviathan.

Il est véritablement curieux de constater que tous les penseurs véritables, tous les philosophes, avaient prévu son apparition, qu'ils lui avaient même donné un nom, comme le fit Hobbes, mais sans pour cela, semble-t-il, avoir pris leurs propres prédictions au sérieux.

Oui, certes, on ne manqua pas de faire jadis beaucoup de bruit autour de certaines transformations sociales ; on parla de liens juridiques entre les hommes; on exposa la naissance de la société civile et du contrat social; on parla, dans de nombreux volumes, de l'organisme social, du machinisme contemporain; on alla même jusqu'à comparer fort étroitement cet organisme au corps

humain; mais jamais on ne s'avisa de prendre au pied de la lettre une comparaison bien autrement réelle qu'on le pensait.

Il y eut même, vers le début du vingtième siècle, de très curieux articles de journaux qui effleurèrent, sans s'en douter, cette question formidable. Lorsque l'on rendit pratique, par exemple, la cinématographie des microbes, on s'émerveilla de voir sur l'écran se dérouler la vie grouillante et affairée des innombrables petits êtres qui vivent leur vie dans notre corps. On alla même jusqu'à émettre cette idée que les mondes tels que nous les connaissions étaient peut-être de petits corpuscules faisant partie d'un corps gigantesque et inconnu; mais de telles comparaisons demeurèrent purement littéraires.

Depuis des siècles en effet que l'homme se sentait le roi du monde incontesté, il ne pouvait admettre un seul instant, sérieusement, au fond (le lui, que cette royauté pût être mise en danger j)ar des organismes supérieurs qu'il considérait comme entièrement créés par lui et soumis à sa seule fantaisie.

Certains symptômes cependant auraient pu, à ce moment-là, l'inquiéter. Avec un peu plus de perspicacité, moins de confiance en lui-même, il lui eût été facile de discerner la constitution défi-

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nitive de l'être supérieur et véritable, du Léviathan colossal qui allait le soumettre et l'écraser.

Il y eut tout d'abord des maladies sociales étranges, qui démontrèrent, à n'en point douter, que la vie propre des cellules sociales n'était plus aussi complète qu'on le pensait. On assista, en art, en littérature, en musique, à l'éclosion d'œuvres qui perdaient chaque jour davantage leur caractère individualiste. Ce fut tantôt une affaire judiciaire, qui se transforma en maladie sociale; ce fut, à un autre moment, telle école musicale ou littéraire qui lit comprendre, à n'en point douter, que l'auteur commençait à ne plus être maître de son œuvre et à dégager des idées très générales qu'il ne comprenait plus lui-même très bien. Ce fut surtout enfin, dans le domaine de la morale, que d'étranges indications furent données. Certains crimes individuels, certaines indélicatesses n'intéressant qu'une personne isolée, furent considérés comme négligeables ; certains actes insignifiants, mais ayant une portée sociale, prirent au contraire la première place.

Personne cependant ne parut entrevoir la révolution qui s'opérait formidable dans le monde et dont je voudrais esquisser les très curieuses conséquences.

Ceux qui n'auront point vécu au temps du Léviathan ne pourront, j'en suis persuadé, se faire une idée exacte de ce que fut réellement cet animal monstrueux. Les uns se figureront qu'il ne s'agissait là que d'un symbole, que par Léviathan il fallait entendre une personne morale, une communauté d'idées, de méthodes scientifiques et d'actions qui se cristallisèrent tout naturellement dans le même temps. C'est là une conception des plus fausses et qu'il importe de détruire dans l'intérêt de la vérité.

Le Léviathan fut un animal très réel, qui prit sa place, au-dessus de l'homme, dans l'échelle des êtres, mais sans être cependant son descendant direct; et c'est cette croyance naïve à une descendance immédiate qui empêcha de tout temps

les zoologistes de comprendre sa véritable nature.

Oui, certes, le Léviathan fut un animal rappelant, par bien des points, l'organisme humain. Il fut formé matériellement de cellules vivantes mais groupées à la manière des plantes ou des zoophytes. Dans un arbre, nous distinguons très évidemment un plan d'ensemble, une ligne harmonieuse et voulue dans ses moindres détails, mais sans pouvoir découvrir cependant un cerveau central, une direction commune.

Sans doute, certains végétaux sont-ils doués de réflexes nerveux, de motilité, d'intelligence presque, pourrait-on dire, mais enfin rien dans leur organisation ne permet de saisir le point où se trouveraient des cellules autocratiques commandant au reste du corps.

Le Léviathan, bien que supérieur à l'homme par la nouvelle série animale qu'il faisait entrevoir, se trouvait être, dans sa série, un animal fort primitif. C'est ainsi que, dans l'échelle des êtres, un protozoaire est supérieur à un chêne par les promesses de sa descendance plutôt que par sa valeur propre. Le Léviathan fut le protozoaire géant d'une nouvelle série animale, la caricaturematérialiste de l'Oiseau d'or qui devait naître quelques siècles plus tard au temps de la grande renaissance idéaliste.

Il faut donc repousser toutes les légendes qui tendent à représenter le Léviathan comme un être fabuleux, doué de passions et de vices, comme un animal méchant, broyant volontairement les êtres humains et se les incorporant pour son seul plaisir.

Sans doute, dans ce corps gigantesque, les hommes ne furent plus que de simples cellules ; mais ce fut avec joie qu'ils acceptèrent cette diminution de leur propre individualité .

Dès les origines du monde moderne, Montaigne, sous la signature de La Boëtie, avait observé cette tendance qu'éprouvent tous les hommes à la. servitude volontaire. Les plus grands empires sont basés sur cette joie naturelle qu'éprouvent les individus à se sentir dominés, groupés et conduits. Les révolutions mêmes, qui se sont accomplies dans l'histoire du monde, ne démentent point ces principes absolus. On peut croire, tout d'abord, que ce sont les élém'ents asservis d'un pays qui se révoltent contre les dirigeants, mais si l'on examine les choses d'un peu plus près, on ne tarde point à reconnaître qu'un mouvement révolutionnaire a toujours pris sa source dans les classes dirigeantes et que c'est de là que vint, comme toujours, l'ordre qui poussa les masses en avant.

Il suffit, en effet, de jouir d'une chose pour n'y plus tenir, qu'il s'agisse de la fortune ou de la

vie. C'est ainsi que l'on a observé de tout temps qu'un certain degré de santé était nécessaire pour se tuer, et que les gens qui se suicident ne veulent point se faire de mal; on se jette à l'eau en été, mais presque jamais en hiver.

En politique, il en va de même; un bien-être relatif est nécessaire pour organiser des réformes ou des révolutions et ce sont en général les dirigeants qui sont les premiers lassés de privilèges qu'ils abandonnent volontiers.

Lorsque le Léviathan commença à se former, il trouva un appui immédiat auprès des penseurs et des artistes, auprès de tous ceux qui passaient cependant, jusque-là, pour représenter les idées individualistes. On commença à se spécialiser chaque jour davantage, la servitude volontaire aux fonctions sociales fut consentie joyeusement.

On parla bien de neurasthénie, de maladies de la volonté, il n'en fut rien : ce futle plus consciemment du monde que l'élite se désintéressa la première des idées générales, de la direction des affaires et cantonna chacun chez soi, dans la sphère d'action où il se trouvait placé.

Cent cinquante ans après la proclamation des droits de l'homme, parut la proclamation des devoirs^ qui asservissait l'autorité individuelle de chacun aux conditions de l'ensemble et qui recon-

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naissait l'indiscutable supériorité de l'organisme scientifique qui gouvernait le monde.

Bien que se sachant mortels et ne bénéficiant que d'une vie fort courte, les hommes ne cherchaient plus, comme autrefois, à poursuivre l'universalité des connaissances humaines, à tout faire par eux-mêmes, à tout voir dans le monde. Chaque individu restait immuablement, là où le hasard l'avait placé, accomplissant sa fonction sociale sans protester, souffrant ou mourant à son poste, comme l'eût fait un héros des temps passés. Du reste, avec les exigences toujours croissantes de 4a spécialisation, il eût été fort difficile au bout de quelques années, de changer de poste. Différencié dès l'enfance, par une éducation savante et raffinée, ignorant tout ce qui n'était point son propre métier, l'homme n'eût été qu'une épave inutilisable si on l'eût changé de place.

Seul, le Léviathan formidable bénéficiait de ces activités spécialisées et remplaçait, monstrueux végétal inconscient, cette universalité qui, jadis, était le propre de l'homme.

En vertu d'idées anciennes, on ne manqua point également, à la même époque, de confondre le Léviathan avec l'Etat. Ce fut là une grossière erreur, dont on revint par la suite, lorsque l'on comprit que les fonctions politiques n'étaient, à

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bien prendre, qu'un simple détail différencié dans l'ensemble colossal du Léviathan.

Ce fut par des mouvements sourds, par des idées générales inexplicables, que se révéla, pour la première fois, l'existence de l'être nouveau. Lorsque, petit à petit, tous les hommes comprirent que ce n'était point pour eux-mêmes, pour leur propre bonheur, qu'ils travaillaient, mais pour un sombre et mystérieux inconnu, lorsque la distinction s'accentua, toujours davantage, entre leur propre bonheur et le bonheur social auquel ils coopéraient, il y eut alors comme de sourdes révoltes individuelles, comme un désespoir effrayant qui s'empara de l'humanité tout entière. Mais à ce moment-là, la spécialisation et l'organisation scientifiques avaient déjà fait leur œuvre. En dehors des fonctions sociales et de l'organisme économique, la vie ne semblait plus possible à ces hommes spécialisés; et, lentement, en désespérés, sans but possible, désolés, ils poursuivirent leur besogne obscure, comme des mineurs au fond d'une mine, comme des globules fonctionnant automatiquement, se nourrissant, se défendant ou succombant à l'intérieur du sang, pour un être qu'ils ne connaissaient point, qu'ils ne comprendraient jamais et qui les ignorait lui-même comme l'homme ignore le travail de la chair dont il vit.

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