‹ Voyage au pays de la quatrième dimensionChapitre 7 sur 51 · LA MORALE DU LÉVIATHAN · texte numérisé non relu

LA MORALE DU LÉVIATHAN

Ce fut aux environs de 1912 que l'on aurait pu, si l'on y avait apporté quelque attention, discerner les premiers vagissements du Lévialhan, les premiers balbutiements de cet animal primitif, nouveau dans l'échelle des êtres et qui devait, progressivement, s'incorporer tous les individus existants, comme autant de cellules élémentaires de son corps colossal.

Malheureusement, en 1912 et dans les années qui suivirent, on ne pouvait avoir une vision bien nette de l'époque à laquelle on vivait et, faute de pouvoir la situer dans l'histoire entière du monde, on se figurait volontiers être parvenu au dernier terme de la civilisation.

Lorsque l'on considère d'un seul coup d'œil l'histoire entière de notre planète, on ne peut

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manquer de sourire d'une pareille prétention. «Somme toute, en 1912, l'homme n'était guère différent de ce qu'il était aux origines de l'humanité; il eût suffi de l'ahandonner à lui-même, pendant quelques semaines, dans une forêt, pour qu'il retrouvât, sans grandes difficultés, les gestes et les occupations de ses ancêtres. Il ne connaissait rien de sa destinée, il était absolument incapable d'avoir une action quelconque sur sa vie ; il ne savait même pas ce que pouvait être cette vie, il en était encore aux grossières superstitions des peuples primitifs concernant l'àme, Dieu ou la mort.

Il ne faut pas l'oublier, en effet, il ne disposait alors, en fait de corps, que de l'organisme naturel, commun à tous les animaux; il se laissait mystérieusement conduire dans la vie par son instinct animal et sa véritable nature reprenait aussitôt le dessus lorsqu'il se trouvait exposé à un danger physique quelconque.

Quels que fussent les vêtements, les lois, les titres ou les honneurs dont ils s'affublaient, tous les hommes se retrouvaient égaux devant le danger, devant la mort, et, en pareille circonstance, ces soi-disant civilisés se montraient inférieurs aux animaux domestiques eux-mêmes.

Gela n'empêchait pas les gens du vingtième

siècle de considérer avec orgueil le chemin parcouru et de se figurer volontiers qu'ils n'avaient, plus rien de commun avec les animaux, qu'ils faisaient partie d'une race d'élite très à part et personne ne s'avisait d'imaginer jamais tout le ridicule qu'il y avait à penser que l'évolution des êtres se terminait à l'homme.

Si l'on avait pu, à cette époque-là, se dégager à temps de cet absurde préjugé humain, on n'eût point tardé, je le répète, à discerner la prochaine domination sur terre du Léviathan.

Evidemment, aux environs de 1912, on sentit bien que quelque chose se transformait dans le monde; on parla volontiers d époque de transition. Les uns affirmaient que les traditions anciennes étaient en pleine décadence, ce qui était vrai; d'autres, que le monde scientifique avait modifié les idées sur bien des points, ce qui était encore vrai; mais on attribua à ce changement une simple signification temporaire due aux variations habituelles de la mode.

En ce qui concerne plus particulièrement la morale, il eût été facile cependant de comprendre que sa transformation dépassait singulièrement les simples discussions éthiques d'autrefois. On constatait bien que la morale individuelle chrétienne était abolie; que l'essai violent de sauve-

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