‹ Voyage au pays de Tadoussac [microforme]Chapitre 11 sur 18 · TER CAN PER TADOUSSAC 169 TR TEA PS RE RE · texte numérisé non relu

TER CAN PER TADOUSSAC 169 TR TEA PS RE RE

« Tu dis vrai ; mais le Bon Dieu donne quelquefois ce pouvoir : tu nous a parlé souvent des miracles des apôtres et des autres Saints.

« Je suis apôtre, c’est vrai ; mais je ne suis qu'un pauvre pécheur. Au reste, tu sais ce que répondit Notre-Seigneur à ceux qui lui demandaient un miracle : « Dieu ne donne pas de miracles à ceux qui en demandent. »

Le sauvage se recueillit un peu, puis il reprit :

« Dieu ne donne pas de miracles à ceux qui en demandent, c’est vrai ; mais il en donne es fois à ceux qui n’en demandent point. Les Naskapis n'ont point demandé, c’est moi qui ai demandé ; dans ce cas là, il faut que je m’en aille : eh bien ! je pars de suite pour Tadoussac... Le Bon Dieu ne donnera pas de miracle à celui qui l’a demandé ; mais il en donnera un à ceux qui ne l'ont point demandé et qui en ont besoin... C’est juste, c’est comme ça ! »

Et, sur ce, le brave sauvage s’en va de suite à sa cabane ; il donne l’ordre à sa femme de lever

sa tente, il charge son canot sur ses épaules, le

mm

porte à la rivière, s'embarque avec sa famille, et ; descend vers Tadoussac.

Il faisait alors une grande sécheresse, et il y

avait des incendies dans la forêt ; l'air était

épais de fumée ; on ressentait comme le pressen-

timent d’un grand désastre. Sur le midi, le feu 5 ?

poussé par le vent, courant au milieu des feuilles

et des branches sèches, et s'élevant en pétillant

dans les sapins, menaçait les cabanes. Les

Montagnais et les Naskapis commençaient à

déménager, pour se transporter dans une clai-

rière humide voisine du lac, lorsque le père de

la Brosse, qui était au milieu d'eux, leur dit,

avec un ton d'autorité qui les frappa : « Laissez-

là vos cabanes et vos effets, ne touchez à rien ; mais suivez moi ! »

Les Naskapis, sans se rendre compte de ce qu'ils faisaient, et les Montagnais, animés d’une

confiance sans bornes, s’avancèrent avec le père , b]

au devant de l'élément destructeur.

Rendu à une certaine distance des cabanes,

le missionnaire prit un bâton et traça sur le sol

une ligne de démarcation en ordonnant au feu

TADOUSSAC 171 de s’arrêter là. Puis il s’assit tranquillement à terre à la façon des sauvages.

Arrivées à l'endroit marqué, les flammes se tordirent, comme dans des convulsions, puis s'éteignirent là et de chaque côté, en ligne du tracé qu'avait fait l’homme de Dieu

Les Naskapis, comme avait dit le Montagnais, avaient encore des yeux, ils les ouvrirent et crurent à la parole qui leur était annoncée, (1)

L'œuvre du père de la Brosse ne s’est pas

limitée aux seules missions de la côte nord,

Depuis la triste noyade du récollet Ambroise

Rouillard, qui avait charge des fidèies de la rive droite du bas Saint-Laurent, toute cette étendue de pays s'était trouvée pour ainsi dire sans secours religieux. En 1771, le P. de la Brosse entreprend de partager son ministère entre ces malheureux abandonnés et ses néophytes montagnais. Dès lors, on le voit chaque année, parcourant alternativement les deux rives du fleuve, Les Français de Cacouna, de l'ile Verte, de

G@) Nous empruntons ce naïf récit aux ‘‘ Forestiers Voyageurs, ” de M, J, C, Taché,

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Trois-Pistoles, de Rimouski, les Micmacs de la Baie des Chaleurs et du Ristigouche, les Acadiens de Bonaventure, de Caraquette, de Poquemouche, de Nipising, de Nigasek, de Richibouctou, de Tracadiche, ont tour À tour des preuves de son zèle apostolique. A Ristigouche et à Poquemouche, il bénit les églises. A tous, il enseigne les éléments de la grammaire et du cathéchisme. I1 confesse, baptise, marie, Quand il ne peut se rendre au vœu de ces populations sans pasteur, il leur écrit des lettres admirables qui rappellent les épitres qu'adressaient les apôtres aux premiers chrétiens. Rencontre-t-il Sur sa route un enfant dont il a remarqué la précoce intelligence, il se fait pour lui profes. seur de latin, il dirige de loin ses études, s’intéresse à son developpement intellectuel.

Quand il a terminé sa visite pastorale sur la rive droite, parcouru des centaines et des centaines de lieues, il s’embarque sur une mauvaise barque ct se dirige vers les bords sauvages du Labrador et du Saguenay, où il s'arrête de poste en poste, jusqu’à ce que rendu enfin à Tadous-

sac, il célèbre avec tous ses sauvages auxquels il a donné là un dernier rendez vous, la fête de Sainte-Anne. C'est sur cette plage, le 26 de juillet, que l’on voyait alors aborder Micmacs et Acadiens du Golfe, Montagnais du nord et Abénaquis du sud, venant assister au grand pèlerinage annuel qu'y avait organisé l’infatigable missionnaire,

Les travaux accomplis par le zélé missionnaire, pendant ses seize années d’apostolat dans ces régions lointaines, sont si extraordinaires que lon croirait vraiment qu'ils tiennent du roman ou de la légende, si les régistres des nombreux endroits qu'il a parcourus n'avaient gardé fidèlement la marque de son passage. Il a laissé lui-même une narration de ses voyages écrite en latin où il dit simplement, sans ostentation, ce

qu'il a fait, Une copie de ce journal de route,

dont il ne reste plus par malheur que des frag-

ments et qui s'interrompt brusquement cinq années avant sa mort, est précieusernent conservée dans les archives de l'archevêché de

Québer,

Telle est la simple histoire de cet apôtre qui s’intitulait modestement le 2re pasteur des sauvages montagnais dans les postes des domaines du roi, de la société de Jésus.

Le père de la Brosse, mourut À Tadonssac même, le 15 avril 1782, et le lendemain, le curé de l’île aux Coudres, M. Compain, l'enterrait dans la chapelle de la mission où il était venu seize ans auparavant prêcher pour la première fois l'évangile aux tribus montagniuses,

Sur le pavé du sanctuaire, au-dessus de sa tombe, on perça une ouverture en forme de croix, et longtemps après sa mort, pendant bien des années, les sauvages qui descendaient et remontaient le Saguenay, ne passaient jamais devant le port de Tadoussac sans mettre pied à terre pour aller prier dans la chapelle où reposait le corps du pieux missionnaire. Ils se prostérnaient la face contre terre au-dessus de la mbe; posaient leur bouche sur le pavé et parlaient au père comme s'il eut été vivant. Puis ils appliquaient leur oreille sur l'orifice pour

ecouter la réponse du saint, Dans leur fo: naive

et dans la simplicité de leur cœur, ils s’imagi-

naient que le bon père les entendait du fond de

son cercueil, qu'il répondrait à leurs questions

et qu'il transmettrait ensuite leur prière à Dieu.

De son vivant, le P, de la Brosse avait acquis

une réputation de sainteté extraordinaire. Il

passait même pour avoir-le don de prophétie.

Rien d'étonnant si les populations naïves de

ces temps primitifs ont entouré sa mort d'évé-

nements légendaires qu'on se raconte encore le

soir à la veillée.

Quand le P, de la Brosse mourut, disent les

anciens, les cloches de toutes les chapelles

qu'il avait desservies depuis la baie des Chaleurs

jusqu'à la tête du Saguenay, sonnèrent ses glas

d’elles-mêmes, Par une inspiration d'en haut,

tous ceux qui les entendirent se dirent de suite :

« Notre bon P, de la Brosse est mort ; il nous

avait bien dit, lorsque nous le vimes pour la

dernière fois, que c'était sa dernière visite dans

notre mission à |

Pour rendre cet événement plus solennel

encore, on dit que le missionnaire mourut à

a ———— ————— 176 TADOUSSAC mn minuit précis. On comprend que ces tintements d’agonie, dans le calme de la nuit, dûrent frapper d’étonnement l'imagination des populations indigènes. On cite vingt témoins qui affirment le fait. Après tout, Dieu a bien pu commander à l'ange de la mort de sonner le départ de cet âme qui venait de remonter À lui après avoir conduit dans les voies du bien tant de brebis perdues !

Pourquoi les cloches de quelques missions du Canada n’iuraient-elles point eu, pour un jour, la propriété merveilleuse d'annoncer la mort d’un pauvre missionnaire, comme cette fameuse cloche de la Villela, qui jadis sonnait d'elle-même quand l'Espagne était menacée de quelque malheur, et qui fit entendre sa voix

funèbre pour annoncer la mort de Ferdinand le

catholique.

La légrnde ajoute encore que le P, de la Brosse prophétisa l'heure de sa mort, L'abbé Casgrain a écrit à ce propos des pages émues qu’il a recueillies chez les insulaires de l'ile aux Coudres. Nous nous plaisons à les reproduire,

mm mn

« Le soir du tr avril 1782, dit‘il, M. Compain, alors curé de l'île aux Coudres, veillait seul dans sa chambre. Après avoir récité son bré.

viaire, fait ses prières et ses lectures du soir, il étudiait tranquillement à la lueur de sa lampe,

lorsque tout à COUP, vers minuit, son oreille fut frappée par les sons d'une cloche qui tintait au milieu du silence de la nuit. Etonné, il croit d'abord être le jouet d’un illusion, il écoute de nouveau, se penche vers la fenêtre : c'était bien la cloche de la chapelle qui sonnait comme un glas funèbre. M. Compain sort de son presbytère ; la cloche continue de sonner. Il entre dans la chapelle : personne ne s’y trouvait et la cloche continuait toujours à tinter.

"Alors une voix se fit entendre à son oreille. Etait-ce à l'orcille du corps ou à celle de l'âme ? » on ne le sait. Mais cette voix parlait distincte. ment et cette voix disait :

“Le père de la Brosse est mort : il vient d’expirer à Tadoussac. Le glas funèbre tannonce son dernier soupir. Demain, tu te rendras

au bout d'en bas de l'île. Un canot viendra l'y

chercher qui te conduira à Tadoussac où tu feras sa sépulture. »

« Le bruit s'était déjà répandu, quelque temps auparavant, dans les missions du P. de la Brosse, qu’au moment de sa mort les cloches de ses missions annonceraient son trépas.

« Le lendemain, M. Compain attendait au rendez-vous qui lui avait été assigné sur la pointe d’en bas de l’île aux Coudres.

« Que s'était il passé à Tadoussac, pendant cet intervalle ? Le P. de la Brosse y était en mission depuis quelque temps et attendait l’arrivée des sauvages que l'ouverture de la navigation allait bientôt amener en foule de l’intérieur des terres. Leurs canots chargés de pelleteries descendaient du Saguenay à la suite des glaces.

« Durant quelques semaines, le rocher de

Tadoussac était le centre d’une activité et d’un

commerce qui contrastaient avec son aspect

solitaire et désolé pendant le reste de l’année. Le sable de la grève se couvrait de longues files de.canots d’écorce. Sur le penchant de la côte

s'échelonnaient les cabanes de sauvages appar-

not pm eo à

mm ténant pour la plupart aux tribus Montagnaises qui formaient un village improvisé. Le port de Tadoussac «e remplissait de marins d'outre-mer qui venaient y faire escale.

“Tandis que les traitants de pelleteries faisaient leir récoltes Pour les grands de ce monde, le P. de la Brosse recucillait parmi les petits sa moisson pour le ciel,

(Une tr dition fidèle à conservé tous les détails de s: derniers moments, dont les cir. Constances némorables étaient, du réste, de nature à fra per tous les esprits.

( La veille de sa mort, le P. de la Brosse parais. sait en parfite santé, C'était un vieillard grand et robuste, 1vec de beaux cheveux blancs, une figure ascét jue et une parole inspirée,

"Pendant tout le jour il avait vaqué aux devoirs de on ministère, confessé, baptisé, prié à son orditire dans la chapelle de Tadoussac,

(À la tornbée de la nuit, le P. de la Brosse alla prendr. quelques heures de recréation dans la maison d'un des officiers du poste, Il fut

gai et aimable, comme toujours, il condescendit

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même à faire quelques parties de cartes avec ses hôtes. Vers neuf heures, il se prépara à partir.

«Après avoir souhaité le bon soir à tout le monde, il se recueillit un moment, et prenant un ton solennel, il dit :

«Mes amis, je vous dis adieu, adieu pour Véternité, car vous ne me verrez plus vivant sur laterre, Ce soir même à minuit, /e seras corps. Vous entendrez à cette heure là, sonner la cloche de ma chapelle : elle vous annoncera ma mort. Si vous ne me croyez pas, Vous pouvez venir vous en assurer par vous mêmes. Mais je vous prie, ne touchez point à mon corps. Demain, vous irez chercher, à l’île aux Coudres, M. Compain, pour m’ensevelir et me donner la sépulture. Il vous attendra aux bout d’en bas de Pile. Ne craignez point de partir, quelque temps

qu'il fasse. Je réponds de ceux qui feront ce voyage. »

« On crut d'abord que le père voulait plaisanter, mais il insista avec un air de conviction et d'autorité"qui ne permettait pas de doute,

€ Mon père, lui fit observer un des employés du poste, votre santé ne paraît pas du tout altérée, votre figure n’annonce pas la souffrance. Comment pouvez-vous croire avec de pareils signes de vie, que votre fin soit si prochaiue ?

« Mon enfant, répartit le père, vous reconnaîtrez avant le jour la vérité de mes paroles, Et il se retira.

« Tous restaient stupéfaits après le départ du bon père, n'osant croire à la réalité de cette prophétie.

« Ceux qui ont des montres, les mettent sur la table et attendent avec anxiété. Dix heures sonnent, puis onze, puis minuit, alors la cloche de la chapelle commence à sonner.

« Tous se lèvent comme un seul homme, saisis de frayeur, ils accourent vers la chapelle. Ils entrent.

« A la lueur de la lampe du sanctuaire, ils entrevoient dans le cœur la robe du bon P. de la Brosse. Il était prosterné à terre, immobile, le visage dans ses deux mains jointes, appuyé …« Sur la première marche de l'autel.

182 TADOUSSAC a Il était mort, « Cette étrange nouvelle se répand comme la foudre dans toute la mission. Dès le point du: jour la population tout entière, tant sauvage que civilisée, envahit la chapelle et ses environs. Chacun veut contempler une dernière fois le corps du saint étendu sur le pavé du chœur:

Personne n’ose lui toucher. Partagé entre le deuil et Padmiration, on regarde, on prie, on invoque. Des larmes coulent de tous les yeux.

« Pendant tout le jour, la foule circule en silence dans la chapelle, ne pouvant détacher ses yeux des restes bien aimés du saint mission: naire qui, tant de fois, avait fait retentir ce sanctuaire de ses brillantes exhortations. Les sauvages restent là immobiles, pendant des heures entières, tenant un doigt sur leur bouche pour exprimer, par ce geste, qu'aucune parole ne peut rendre leur douleur.

« Cependant, dès le matin de ce jour, une tempête du sud-ouest s'était élevée si violente que l’eau poudrait sur le fleuve comme de la

neige. Personne n’osait lancer une embarcation

à la mer. Ce que voyant le premier officier du. poste dit à ceux qui l’entouraient :

« N'y aura-t-il pas, parmi vous autres trois hommes de cœur qui veuillent m’accempagner pour accomplir les dernières volontés de notre: bon père ? Raprelez-vous qu'il vous a dit: « IF n'y à aucun risque pour ceux qui feront ce voyage. »

«‘Un canot est lancé à la mer ; les quatre horames qui le montent prennent le large. A peine sont-ils sortis de Tadoussac qu'à leur extrême surprise, l’eau s’aplanit sous leur canot. ‘

« Tandis que partout, autour d’eux, la tem-” pête rugit avec fureur et rend la mer blanche comme un:drap, une main invisible les pousse avec rapidité, si bien qu’a onze heures du matin, als doublaient le cap aux Oies et sont en vue de l'île aux Coudres.

# M. Compain les attendait au bout d’en bas en se promenant le long des rochers, un livre à la main, D'aussi loin qu’ils furent à la portée -

de sa voix, il leur cria :

« Le P. de la Brosse est mort, vous venez me

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