‹ Voyage au pays de Tadoussac [microforme]Chapitre 13 sur 18 · LE 12 AVRIL · texte numérisé non relu

LE 12 AVRIL

Quam speciosi pedes evangelisantium pacem.

Rom, 1, 18

Où sont les aborigènes ?-- 74e doom of Mamelons. — Ce qu'est le Tadoussac moderne, — De l'ambition des Tadoussaciens.— Port de mer et navigation hibernale.-— Bains de mer:et touristes.— Promenade aux environs de Tadoussac.-De l'enlizement de la plage.—Fatalisme. —Le moulin Baude et ses marbres, ‘

Comme il y a eu trois Rome, il y a eu trois Tadoussac : celui des sauvages, celui des trafiqueurs, celui du colon sédentaire. Par une destinée étrange cette capitale d’un royaume immense où vingt nations venaient établir leurs foyers temporaires, ce comptoir renommé qui attirait toutes les flottes que l’Europe dirigeait sur l'Amérique du nord, n’a jamais été dans le passé qu’une simple bourgade et n’est encore qu’un petit hameau.

Il y avait autrefois sur les rives de ce port 300 guerriers ou chasseurs qui formaient avec leurs familles douze à quinze cents âmes, dit une relation de 1646. On y voyait aborder

eme mena

D oo SG EMA M

Ram QE on ré Mec anans

190 TADOUSSAC nr de à 2 au temps de la traite de 1000 À 1200 sauvages. (1) Les louanges du Seigneur s’y chantaient en vingt langues différentes. (2)

Les races succèdent aux races comme la .

vague à la vague. Pour faire place aux nouveaux venus, le destin voulut d'abord que des épidémies implacables enlevassent des tribus entières, En 1670, par exemple, la petite vérole décima tant de monde à Tadoussac que cette bourgade fut presque abandonnée.

La guerre fit le reste. Quand Champlain arriva dans ce port, il trouva les saüvages célébrant une grande victoire qu'ils venaient de remporter sur les Iroquois. Les Tadoussaciens, en entrainant les Français à prendre part à leurs querelles séculaires mirent la colonie À deux doigts de sa pérte, et ils finirent eux même par payer chèrement la vaine gloriole de quelques triomphes éphémères. Les Iroquois les traquaient sans pitié. En vain, ils se refugièrent au plus profond de leur forêts et jusqu'à la mer du nord, ils

ns à me

G) Garneau, t. 1 p, 22, (2) Relation de 1652,

rh np ll TADOUSSAC 197 orné inde

furent poursuivis et massacrés. On trouve partout dans ces parages des traces du farouche Iroquois. Les rives du lac Saint-Jean en gardent l'éternelle mémoire. A deux milles, avant d’arri. ver à Saint-Félicien, une des paroisses les plus

reculées de ces régions lointaines, c’est avec

étonnement que le voyageur, en traversant une petite rivière aux ondes tranquilles apprend quelle porte le nom de rivière des Iroquois. On a découvert récemment sur ses berges plantureuses une grande quantité de flèches et des tomahawks.

Après avoir remonté l’Assamachouanne jusqu’à sa source, en 1661 le P. Druillettes dut revenir sur ses pas. Une bande d’Iroquois l'avait devancé et l’y attendait. Le P, Albanel, dans son grand voyage à la mer du nord en 1672, trouva lui aussi sur les bords du lac Nemiskau les vestiges d’un fort et des retranchements que les Iroquois y avaient construits, l'année où ils vinrent massacrer plus de vingt tribus qui vivaiént paisibles et insouciantes dans ses régions.

Les sauvages montagnais avaient encore pour ennemis acharnés les tribus de la Gaspésie et de

l’Acadie, et ils leur portaient une haine mortelle. (1) Les Esquimaux, enfin, débordèrent à leur tour des terres désolées du nord labradorien et les vinrent ensevelir dans une ruine presque complète.

Une ancienne légende veut que le combat homérique, où le peuple montagnais, écrasé par les Esquimaux, succomba pour ne plus se relever, ‘fut livré sur les dunes de Tadoussac, au milieu du solennel accompagnement d’un gigantesque tremblement de terre qui secoua si rudement ces rivages que de hautes montagnes furent précipitées dans la mer et que toute la face du pays en fut changée.

Un écrivain américain (2) a composé sur cette fin tragique un livre qu’il a intitulé 7#%e Doom of Mamclons. C’est une fiction nébuleuse, mal agencée, sans vraisemblance et sans style, Cela se vend sur les bateaux à vapeur et dans les gares de chemin de fer.

(:) Relation de 1635, (2) M W.H, Murray,

De la grande tribu christianisée montagnaise, il ne reste plus maintenant que quelques restes épars. Les uns vivent à Bersiamistes sous la direction des pères Oblats: c’est le noyau principal. D'autres ont planté leurs tentes sur les bords du lac Saint Jean. La phtisie terrible les empoizne tour à tour, et ils se regarent lente-

ment et stoïquement mourir.

Depuis une trentaine d'années, Tadoussac n’a pas d’autre histoire que celle des colons patients et tenaces qui ont essayé de faire fructifier le sol sablonneux et aride. Ils sont là vingt-cinq cultivateurs qui travaillent, peinent et suent, On y sème du blé, du seigle, de l'orge, de l’avoine, des pois. Quelques terres sont favorables à la culture du foin, on récolte beaucoup de pommes de terre et la nature du terrain se prête à cette exploitation. Les semences se font dans la première quinzaine de mai et la récolte a lieu au commencement de septembre. On dit que dans les bonnes années le rendement est satisfaisant,

La mission de Tadoussac embrasse une superficie de 8,624 acres distribués en 107 lots, dont

ne en mm

le tiers est impropre à toute culture. Il y a là un agent des terres de la Couronne qui concède des fermes aux courageux de l'avenir, le long du chemin maritime de la rive nord. En 1888, quatre concessions ont été octroyées.

La population sédentaire de Tadoussac comprend 590 âmes reparties en 106 familles. (1)

Les uns cultivent : c’est le petit nombre; les autres sont des hommes de peine : gens de chantier ou journaliers. Une quinzaine font le cabotage. Enfin, comme dans toutes les paroisses bien organisées, les corps de métier y bnt chacun leur représentant. Un petit groupe forme ce que lon peut appeler le monde officiel : le magistrat de district, l'agent des terres de la couronne, le directeur de l'établissement de pisciculture, un médecin. 11 y avait autrefois un

{x) Quatre-vingt-onze feux en tout. Un dénombrement exact décompose la population comme suit : 25 cultivateurs, 15 navigateurs, 23 chasseurs, 3 marchands, 6 menuisiers, 2 forgerons, 1 cordonnier, 2 maÇons, 4 charretiers, 1 boulanger, x meunier, 1 pilote, 1 médecin, 1 magistrat de district, 1 maître de poste et télégraphiste, 1 agent des terres de la Couronne.

Le

Le

nana natale sm

TADOUSSAC 195 me Li nent an an EEE à Le douanier, mais il est mort et on ne l’a pas remplacé. Une caste intéressante à étudier est celle des chasseurs : nous en parlerons.

C'est dans le paisible hameau de Tadoussac qu’en 1887 sc réunissaient les légistes chargés de mettre la dernière main à la révision des lois passée. par le pari:ment de Québec depuis

À part !a :eproduction artificielle du saumon, Tadoussac ne ;:ossède aucune espèce d'industrie. Il y avait autrefois une scicrie qui fut, dit-on, la première de ce genre établie sur les rives du Saguenay, mais elle n'existe plus. L’encyclopédiste Larousse déc'are qu’il se fait à Tadoussac un commerce considérable de lainages. Nous avouons à notre confusion n’y avoir pas rencontré une seule brebis.

Ïl n’y a pas une population plus hospitalière, plus affable, plus courtoise que celle de Tadoussac. On y vit honné:ement et l’on se contente de peu.

En été, la vie y est très agréable, mais en hiver l'isolement se fait assez lourdement sentir. On

y reçoit les malles régulièrement quatre fois par semaine, et c’est pour ainsi dire la seule distraction dont on jouit.

Quand les vents du nord soufflent, chacun se claquemure dans sa maison bien chaude et attend patiemment.

La température de Tadoussac n'est pas plus rigoureuse qu'ailleurs. Nous avons sous les yeux un tableau d'observation pour les trois premiers mois de l'hiver de 1889 qui prouve que la moyenne de la température peut être comparée avantageusement avec celle des contrées plus avancées dans les terres.

En hiver, l'entrée de la rivière du Saguenay et la baie de Tadoussac sont aussi libres de glaces qu'en été. (1) Lorsque les vents d'est soufflent pendant plusieurs jours, ils y amènent quelques banquises qui disparaissent aussitôt que le vent du nord-ouest s'élève. Ces glaces ne sont pas solides et dures comme celles qui se

(1) En hiver, le Saguenay est emprisonné sous les glaces jusqu'aux îles Saint Louis, à r9 milles au dessus de Tadoussac,

forment dans l’eau douce ; elles se désagrégent sous le moindre rayon de soleil.

Deux fois, de mémoire d'homme, le Saguenay en face de Tadoussac, s'est vu couvert d’une couche de glace compacte. [La première fois, il y a vingt quatre ans environ, un pont se forma qui tint ferme pendant un mois et demi.

C'était chose inouïe, Une seconde fois, il y a quinze ans, le froid jeta entre les deux rives, un passage improvisé qui dura trois semaines.

Depuis, ce phénomène ne s’est pas reproduit.

Plusieurs fois déjà, des navires partis de Québec à la fin de l'automne qui s'étaient trou: vés emprisonnés au milieu des glaces du fleuve ont pu se refugier en toute sureté dans le hâvre de Tadoussac et y passer l'hiver, (r)

C'est une des gloires de Tadoussac que de pouvoir proclamer qu’en hiver sa baie superbe n'est point couverte d’un lourd linceul de glace comme d’autres ports tant vantés.

(1) On cite entre autre le cas du navire Pride of England que‘le capitaine Lecours amena À Tadoussac au milieu du mois de février 1871. Le même navigateur, au milieu de décembre 1874, entra dans Tadoussac avec la barque Rescue

manne amis 198 TADOUSSAC SR RE CR Tous ceux qui se sont occupés de resoudre le problème de la navigation hibernale sur le fleuve Saint-Laurent ont toujours considéré la baie de Tadoussac comme le port du salut qui devait sauver les navigateurs hyperboréens. Le dernier bulletin de la société de géographie de Québec contient une lettre de l'agent du ministère de la

marine de cette ville dans laquelle il est dit que

le plus grand obstacle à la navigation hibernale sur le fleuve Saint-Laurent serait l'absence de hâvres de refuge dans le cas où des, navires seraient surpris par des nuits obscures ou des tempêtes de neige, mais que Tadoussac serait un excellent port où les navires en détresse pourraient mouiller en tout temps.

Le P, Lacasse, missionnaire oblat qui a longtemps habité les rives labradoriennes, interrogé par le gouvernement canadien qui désirait savoir s’il était possible de trouver sur la côte nord un port d'hiver, répondait sans hésiter que la Providence avait creusé tout exprès la baie de Tadoussac, Pour lui, la navigation hibernale sera résolu tôt ou tard. C’est une question de temps.

Souvent, écrivait-il, (1) en voyageant dans ces parages, sur mes raquettes, d’un endroit à Pautre, du haut des montagnes, je’ contemplais cette mer libre de glaces au mois de janvier et de février, et je me disais: si les hommes qui tiennent enleurs mains les destinées de mon pays voyaient ce que je vois, que ne feraient-ils pas pour tirer parti des avantages que leur offre la navigation d'hiver.

Lorsque le P. Lacasse écrivait ces lignes, la presse et les politiciens discutaient le tracé que devait suivre la nouvelle voie ferrée que l’on projetait de jeter entre Québec et le lac Saint- Fean. LH prit une large part au débat, demandant que Tadoussac fut choisi comme terminus. Rien de plus facile selon lui, une fois la voie ouverte jusqu’au lac Saint-Jean, de la continuer jusqu’à Chicoutimi et de là sur les flancs des montagnes par la vallée des rivières Sainte-Marguerite et du moulin Baude jusqu'à Tadoussac. Par ce tracé, ajoutait-il, les intérêts de tous sont sauvegardés

(1) Une mine produisant l'or et l'argent (1880) p. 162, ef ñeg.

en momie a à

200 TADOUSSAC mo et nous jouissons d’un port d'hiver, avantage qui prime tous les autres au point de vue de Ja prospérité de notre pays.

Après avoir discuté les distances, les vents, les courants, cet intelligent et dévoué missionnaire, tout entier à son enthousiasme, entrevoyait le jour où Tadoussac deviendrait le New-York du Canada. « Tadoussac, écrit.

il, est le bout de l'Atlantique par mer, et sera le bout du Pacifique par terre, Les premiers vaisseaux qui apportaient nos pères faisaient halte à Tadoussac, /e bout de la mer avant de remonter /es rivières. Tadoussac était alors le premier débarcadère de l'ancien monde, C'est là qu'il y a plus de deux siècles, l'ancien et le nouveau monde se rencontraient ; c'est Ià que la première messe fut dite en Canada, et que le créateur du monde vint en personne prendre possession de son domaine, Admirables vues de la Providence ! c’est 1à que deux siècles et demi plus tard, le nouveau monde ira rencontrer l’ancien, On se demande quelle sera la ville du Doméinion, c'est-à-dire la ville qui centrali-

sera le commerce d’un pays plus grand que l'Europe, d'un pays qui comptera deux cent millions d’âmes ? sera-ce Toronto ? Ottawa ?

Montréal ? Québec ? Halifax? Les peuples qui nous suivrons, mûs par ce que les politiciens appellent la force des choses et que nous appeons nous la Providence du Bon Dieu répondront : Tadoussac est la ville du Doménion.

« Ce n’est pas un rêve. Qu'était Chicago quand nos pères sont nés. Qu'était Winnipeg, il y a quelques années ?....» (1)

M. Arthur Buies, qui vient d'écrire un livre sur l'Outaouais supérieur, prédit lui aussi qu'un jour on verra les vallées du Saguenay et du Saint-Maurice reliées entre elles par un chemin de fer dont les branches se trifurquant iront se prolonger vers l’ouest jusqu’au Pacifique, vers le nord à la baie James et vers l’est au port de Tadoussac, (2)

(1) ibid p, 175.

qq

Comme on le voit, le paisible hameau de Tadoussac a des avocats zélés, des voix autori. sées qui lui prédisent le plus glorieux avenir. Qui nous dit que ces rêves ne se réaliseront pas ! N'est-ce pas vers Tadoussac que convergeait il y a deux siècles tout le'commerce de fourrures de la moitié de l'Amérique septentrionale ?

Est-ce que l’on ne voyait pas aborder sur ses rivages les canots de Nipissing, du Témiscamingue, de l’Abitibbi et de la célèbre mer du nord ? Les ingénieurs en fouillant les terres pour y jeter leurs rails d'acier retrouveront les vieux sentiers de chasse des races disparues.

En attendant que le soleil des jours nouveaux se lève sur ses collines, Tadoussac se contente d'être une des plus charmantes stations balnéaires du Canada,

Ce sera:t vraiment dommage de voir le sable si fin de ses grèves souillé par le lourd sabot des engins de la civilisation moderne, Est-il possible de croire qu’un jour toutes ces villas si coquettement blotties dans les plis de la falaise seront remplacées par des usines sales et empes-

tées dont les longues cheminées se dresserci:t prosaïquement dans le ciel pur et limpide ?

Avant que les prédictions des hommes dé progrès s’accomplissent, avant que disparaisse à jamais le hameau enchanteur de Tadoussac, hâtons nous d’en saisir la physionomie telle que les touristes et les passionés de villégiature l’on faite.

Il y a une vingtaine d’années, des armateurs anglais de Québec et de Montréal, à la recherche de places d’eau, découvrirent Tadoussac.

Une compagnie au capital de $40,000 se forma aussitôt pour en exploiter les admirables paysages. (1)

Un vaste hôtel y fut construit, et, grâce à une réclame bien faite, les touristes affluèrent de toutes parts. Depuis, la réputation de Tadoussac s'est toujours maintenue, et il n’y a pas de voyageurs de bon ton qui, parcourant les stations balnéaires du Saint-Laurent, ne vou-

(1) Zadowsac Hotel and sea Bathing Company (1£65-29 Vict, ch. 93.)

Page 1