‹ Voyage au pays des bayadèresChapitre 10 sur 14 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

TRINQUEMALÉ

Triuquenialé (suite). — Un mariage de haute caste. — Les fakirs.

— Sir John Hastley. — Une chasse au lac Kandeilé. — Les tourbières. — Dévouement d'Âmadou. — Une nuit dans les jungles.

— Départ de Trinquemalé. — JafTnapatnam. — Départ pour la côte Indouc.

La veille du jour fixé pour le maria|îe de sa fille, Nalla-Tainby-Modeliar vint me rendre visite avec son gendre, jeune homme de dix-sept ans à peine, qui appartenait à une des premières familles de la caste des vellaja, de la ville de Négapatam, et se nommait Ponou-Rassendren-Modeliar (Modeliar est on titre qui appartient exclusivement à la caste des vellaja, et signifie, en tamoul, excellent). Ils venaient me renouveler leur invitation, et m’annoncer quf je ne serais point seul d’Européen à la fête, sir John Hastley, l’assistant collecteur du district, ayant promis de s’y rendre avec toute sa famille.

Je fus contrarié d’apprendre si inopinément que j’allais me rencontrer le lendemain avec des dames. Il me restait à peine le temps de leur rendre une visite que je considérais comme obligatoire, un

usage, auquel la société anglaise tient par-dessus tout, ne permettant point à' un Indou, si haut placé qu’il soit, fût-ce même un rajah, de présenter ses invités européens les uns aux autres.

L’assistant collecteur est revêtu, dans les sousdistricts de rinde anglaise, de fonctions administratives et financières. C’est une espèce de trésorierpréfet.

Sir. John Haslley, assistant collecteur du district de Trinquemalé et Tamhlegam, habitait, à mi-chemin de ces deux villes, dans la baie de Kattiaar, un délicieux cottage perdu sous bois, réunissant tout le luxe et le confort que les Anglais savent se ménager dans ces contrées, où ils régnent plus despotiquement encore que les anciens rajahs.

C’était un original, qui avait transporté dans son halûtation quelques-unes de ces grandes inventions si utiles à l’humanité, dont s’honore la triomphante Angleterre : les combats de coqs, les dogs et la boxe. II avait pour boxeurs ordinaires une demidouzaine de malheureux parias qu’il avait fait dresser par son palefrenier, et qui, tous les matins, pour aider à la digestion du maître qui se pâmait d’aise, essayaient de se démonter la mâchoire. Malgré tous les efforts de leur professeur, ancien habitué des boxingmatchs de la Cité, les pauvres diables n’avaient point pris goût au métier, et ils y allaient assez doucement, bien que sir John daignât les encourager lui-même de la voix et du geste en buvant (lu grog. Au huitième verre de la divine liqueur, le gentleman se mêlait d’ordinaire à la lutte, tapant comme un bœuf sur ces malheureux, sous prétexte

TlUNyCSMALÊ.

de leur inculquer les vrais principes de cet art national. England for evei'! Le tout se terminait par des lotions et des compresses sur les membres endommagés.

Mais sir John Hastley était membre de la Société protectrice des animaux, de Colombo, et il vous eût fait arrêter sans pitié, s’il vous eût vu frapper un chien hargneux pour défendre vos mollets.

Quand je me présentai à l’habitation de Kattiaar, je fus assez cordialement reçu par ce singulier personnage, grâce sans doute à la lettre que je possédais du gouverneur général, me recommandant aux autorités anglaises de tous les degrés. Mais comme milady et les misses étaient au bain, j’eus à supporter, avant de leur être présenté, une bonne heure au moins de renseignements sur l’élevage et le dressage des dogs, et sur < l’entraînement » des coqs de combat.

Quand milady daigna faire son apparition, sir John en était aux résultats donnés par le croisement des « benthams » avec les poules des « highlands » d’Écosse. Il s’arrêta cependant pour faire ma présentation.

Lady Hastley était une femme d’environ quafabtecinq ans. Elle avait passé de longues années sur le continent, savait son monde, et n’avait dans les manières rien de cette gourme empesée, de cette morgue orgueilleuse que les Anglais mal élevés 'croient de bon ton d’afficher en tous lieux. Avec beaucoup de grâce, elle me pria de leur consacrer quelques jours, après la fête à laquelle nous allions assister ensemble ; et vraiment elle sut me charmer

à ce point, avec ses airs d’amabilité, de simplicité et de franchise, que je regrettai sincèrement de ne pouvoir accepter son invitation. Je m’étais arrêté à Tamblegam pour me reposer un peu et faire quelques excursions dans l’intérieur, et je ne voulais point pour quelques jours m’astreindre au cérémo niai d’un intérieur anglais.

Quand je rentrai le soir au bengalow, dans mon palanquin, je trouvai mon fidèle Amoudou en train d’oublier ses amours de Kaltna avec une jeune et jolie Malabaresse dont les fonctions consistaient à faire le bain, lorsque la station était occupée par quelques voyageurs.

Les bengalows que le gouvernement anglais fait construire pour ses fonctionnaires en voyage, et dans lesquels sont admis les étrangers recommandés, sont des plus confortables. Un nombreux personnel de domestiques est attaché au service de l’établissement. Les lits sont entourés d’amples moustiquaires ; la table est des mieux montées en argenterie et en lingerie, et chaque chambre est garnie d’un large et élégant pankah.

A l’issue du diner, je me rendis dans les rues do Tamblegam, où m’attendait le plus étrange de tous les spectacles.

Tous les parents et amis de Ponou-Rassendren- Modcliar, le futur gendre de Nalla-Tamby, la caste entière, pour mieux dire, étaient arrivés de la grande terre indoue à Tamblegam, pour assister aux fêtes du mariage. Toutes les maisons du village regorgeaient d’invités. Les vérandahs étaient illuminées; chaque branche des arbres qui bordaient

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