TROISIÈME PARTIE
LES RAYADÈRES
Suivant la légende, les bayadéres ont une origine céleste : elles descendent des Apsaras, courtisanes ou danseuses du ciel d’Indra.
Les poètes les font sortir de la mer, pendant que les Devas, génies des sphères inférieures, et les Assouras, esprits malins constamment en lutte avec les dieux, fouetUiient les vagues blanches d’écume pour essayer d’en obtenir ramrita, c’est-à-dire l’ambroisie.
Elles se mirent immédiatement à danser sur les flots, si séduisantes et si belles de formes, que les Devas et les Assouras, oubliant leur besogne, se livrèrent un combat terrible pour s’en emparer.
Les Devas, victorieux, les conduisirent à leur chef Indra, qui en fit immédiatement les danseuses ordi-
nilires du ciel, en leur adjoignant les gandharbas ou musiciens célestes, qui seuls, jusqu’à ce jour, avaient eu le privilège de charmer les loisirs de sa cour.
Une de ces déesses, ayant eu commerce avec un mortel qui l’avait séduite par ses chants, mit ai monde une fille qui, ne pouvant habiter le ciel à ' cause de son origine terrestre, lut confiée à des brahmes qui l’élevèrent dans l’intérieur de la pagode, où dès fàge le plus tendre elle se mit à danser d’instinct devant les statues des dieux.
Elle eut de ses nombreuses amours sept fille.'-qu’elle éleva à danser comme elle, dans le temple, les jours de cérémonie, et trois fils qui furent tou! naturellement destinés à la profession de musiciens.
C’est de là que descendent lesdevadassi ou bayadères, et les musiciens actuels des pagodes.
Les bayadércs ne se marient jamais : att achées au service des dieux, elles ne peuvent être en puissance d’aucun homme; mais liberté pleine et entière leur est laissée de former des liaisons passagères, à condition toutefois quelles ne refuseront jamais leurs faveurs aux brahmes à qui elles sont dues.
Primitivement, elles ne devaient point se donnei à d’autres, et celles qui observaient strictement cette loi étaient réputées rester constamment vierges.
Les brahmes furent les premiers à prostituer leur sérail, pour s’en faire une source féconde de revenus.
Les enfants qui naissent de ces femmes n’ont pas de caste : les filles sont bavadères comme leur mère,
LES BAYADÈRES
les fils sont musiciens; le père est toujours inconnu.
J’ai vu quelques-unes de ces danseuses qui étaient presque blanches. C’est le sang européen qui avait fait des siennes. Mais elles étaient moins belles que les autres. Les yeux étaient moins grands, les pieds et les mains moins fins d’attache, la poitrine et les hanches moins fournies et moins riches.
C’est une chose extraordinaire mais réelle, car j’ai pu en observer la vérité dans les diverses provinces de rinde ; le mélange des peuples occidentaux avec cette belle race indoue ne produit, la plupart du temps, que d’affreux et difformes rejetous qui ne valent guère mieux au moral qu’au physique.
D’où vient cette étrangeté, en présence surtout du croisement des races blanches et nègres, qui donne souvent de si beaux résultats?
Ne serait-il point permis de dire, en risquant une opinion, que peut-être la race indoue se rapproche trop de la nôtre comme type et comme (orme, ce qui doit créer une infériorité dans les produits? Un fait qui tendrait à prouver ce que j’avance, c’est que les enfimts des Portugais et des femmes indoues sont incomparablement moins bien que ceux de même provenance, mais de pères appartenant aux races du Nord, Danois ou Écossais, , par exemple.
La vie que mènent les bayadères ne les prédispose pas à la fécondité ; aussi leur nombre décroîtrait-il avec rapidité, s’il ne s’augmentait journellement par l’offrande que les parents de certaines castes
font à la pagode de leur troisième fille, mais avant l’Age de cinq ans ; au-dessus elles ne seraient point acceptées, car, pour qu’elles soient admises dans l’intérieur du temple, il faut des preuves physiques et morales de virginité.
Les attributs physiques étant souvent trompeurs, il faut que l’Age ne permette pas de douter.
La caste des tisserands passe pour celle qui fournit le plus de sujets à ce harem religieux. Dans certaines contrées même, le Malayala par exemple, elle jouit pour cela d’un privilège exclusif, et s’en fait le plus grand honneur. Il est vrai de dire cependant que cette caste n’est point très-estimée, et que les Indous des hautes classes ne consentiraient jamais à livrer leurs filles aux brahmes.
Dés qu’une jeune fille est entrée dans la pagode, elle est perdue pour sa famille qui ne peut jamais et sous aucun prétexte la réclamer; elle perd sa caste, et, jusqu’au moment où l’Age aura déformé ses traits et sa taille, tout son temps est acquis au service du temple et de l’amour.
Des maîtr'î experts dans les poses plastiques, qui forment jute la danse orientale, sont chargés de la préparer pour les cérémonies, et une vieille matrone, bayadère sur le retour, l’initie aux secrets les plus honteux de la débauche.
C’est surtout dans l’art le plus raffiné du vice qu’elle doit exceller, pour ranimer les sens affaiblis et énervés des vieux brahmes et des riches Indous qui les emploient pour leurs plaisirs.
Les femmes sont en général si faciles dans l’Inde, que les jeunes indigènes préfèrent de beaucoup se
LES BAYADËRES.
choisir une maîtresse à leur gré, dans leur caste, au luxe coûteux d’entretenir une bayadère, qui doit se faire une loi de ne jamais refuser ses faveurs au plus offrant, la dîme des dons devant revenir aux brahmes. Ces derniers ne plaisantent point sur ce chapitre, et ne permettraient pas aisément une faiblesse du cœur qui se traduirait par une diminution dans les revenus.
L’éducation que du reste reçoivent ces femmes ne les prédispose guère à de sérieux attachements.
J’ai été témoin, cependant, d’un fait excessivement curieux, qui doit trouver sa place ici. On me saura gré de le narrer, mélangées que se trouvent les aventures d’une bayadère des environs de Bénarés aux traits de mœurs les plus singuliers de la vie des Européens dans l’Inde.
Au mois de janvier 1866, fatigué par des études sériejises qui, jointes aux ardeurs du climat, avaient un peu altéré ma santé, et ayant devant moi deux mois de loisir à dépenser, j’accepUii l’hospitalilé qu’un compatriote, établi dans les Nielguerries, m’avait offerte gracieusement-dans la plantation de thé et de café qu’il dirigeait pour le compte d’une maison de Madras; et, un beau soir, j’arrivai à Salem, au cœur même des montagnes, dans l’habitation de mon ami, enthousiasmé par la splendide nature que j’avais sous les yeux et qui n’a pas sa pareille au monde.
Figurez-vous les gorges de la Suisse couvertes de grenadiers en fleur, de lauriers-roses, de flambloyants aux fleurs rouges : partout une végétation d’une puissance inouïe.
2iè
La vigne et tous les fruits d’Europe croissent pêlemêle avec les fruits des tropiques, au milieu de toutes les fleurs que la terre peut produire. Et dans l’herbe, au penchant des coteaux, la violette unit son parfum à celui de la fraise des bois. Et tout cela est éclairé par ce soleil de l’Inde qui prête une beauté et un coloris indescriptibles à tout ce qu’il échaulfe et inonde de ses rayons.
De tous cotés murmurent des ruisseaux, s’élancent des cascades qui vont se perdre dans de petits lacs aux eaux si limpides et si pures, que l’on aperçoit passer dans les bas-fonds de grands poissons rouges, au nageoires jaunes ou vertes, qui semblent SC poursuivre en se jouant au milieu des algues, des lotus et des plantes de nénuphars bleus.
Sur cliaque pointe de rocher sont suspendus des chalets féeriques, construits avec le bois noir et odorant du bith, et noyés dans des flots deverduce; ils servent d’habitation aux planteurs.
Chaque fois que j’ai rencontré de semblables lieux, et ils sont nombreux dans l’Inde, je n’ai pu m’empêcher de songer à quel point l’homme serait heureux si, bornant ses désirs, il savait se contenter des beautés que la nature lui départit avec usure..
Je trouvai là toute une petite colonie de Français,; planteurs pour leur compte, ou directeurs de plantations, qui se réunissaient tous les soirs chez mon, ami, qui possédait la plus vaste habitation, pour entendre la vie à leur manière, et tuer de leur mieuxcet insecte multiforme qu’on appelle l’ennui, et qui parfois, dans la solitude, ronge et abâtardit les intelligences les mieux trempées.
LES BAYABERES.
Inutile de dire que je fus accueilli avec la plus grande cordialité et comme une heureuse diversion à la monotonie de leur existence habituelle.
Prenez un Français n’importe où, sur le boulevard ou en province, transportez-le dans l’intérieur de l’Inde, et repassez six mois après. Infailliblement, si ses occupations ne le forcent pas à une existence mouvementée, il est en train de s’énerver, d’anéantir les meilleures forces de son esprit, et de mener enfin l’existence toute de nonchalance et de paresse des Indous.
Il passe son temps à aspirer la fumée du boukah, étendu sur une natte de rotin ou de vétivert, à humer le café odorant des Nielguerries, et à cultiver la beauté bronzée; dangereuse sirène, avec sa tournure (le statue antique et ses ardeurs sauvages de Messaline, qui a bientôt fait de pervertir les sens et d’abrutir l’imagination de son adorateur.
L’image de la patrie, de la famille, s’efface peu à peu ; il ne décachette môme plus ses lettres; les bandes des journaux restent intactes, et si rien ne vient secouer sa léthargie, l’infortuné mourra dans l’Inde au milieu de quatre ou cinq femmes et d’une nombreuse progéniture.
Il en est pour qui une pareille vie est pleine de charmes, qui laissent couler leurs jours sans nul souci du reste du monde, s’habillent, se nourissent à La manière indoue, et perdent de gaieté de cœur tout esprit de retour.
J’en ai connu un, ancien élève de Burnouf, esprit brillant et cultivé, qui était venu dans l’Inde pour continuer et approfondir ses études de san-
scrit, dans l’espérance d’aborder un jour le collège de France, et de montrer enfin un professeur sachant autre chose en sanscrit que des règles grammaticales. Il avait de la fortune, ce fut sa perte !
Enthousiasmé par ses études sur le passé grandiose du pays qu’il habitait, parvenu en peu de temps à parler le sanscrit grâce à un brahme qu’il avait pris à sa solde, bien vu de tous les Indous dont il savait la langue et à qui il ouvrait libéralement sa bourse dans les jours de disette, il prit l’Inde en telle affection qu’il résolut de s’y fixer.
Lorsque je lui fus présenté, il vivait entouré de trois brahmines (les plus belles femmes de l’Inde à cause de la pureté de leur sang) qu’il s’était procurées toutes jeunes à prix d’argent, et qui lui avaient déjà donné chacune plusieurs enfants.
Ces femmes, qu’il entourait d’un luxe qu’elles n’auraient jamais rencontré dans leur famille, paraissaient lui être excessivement dévouées; mais, d’un autre côté, elles s’étaient tellement emparées de son esprit que, chaque matin, elles l’habillaient en brahme officiant, le parai..-t du cordon sacré, et lui faisaient offrir le sacrifice à Wischnou, dont il ornait la statue de fleurs, après l’avoir pieusement enduite d’huile de coco.
Dans les premiers temps, il ne s’y prêtait qu’en riant et par complaisance pour ses femmes; mais peu à peu il en était' arrivé à accomplir cette besogne le plus sérieusement du monde. J’aime à croire cependant que la conviction n’y était pour rien.
Je suis sûr que quand il mourra, ses funérailles
LES BAYADÈRES
seront faites avec toute la pompe du cérémonial indou, car les brahmes, qui trouvent toujours chez lui du riz à discrétion et de l’argent pour leur pagode, ont, pour faciliter ces relations qu’ils exploitent, accrédité dans la foule l’opinion qui suivant eux, leur a été révélée par les astres, que l’âme d’un pieux fakir est venue animer le corps de leur ami, et que, par conséquent, les Indous peuvent l’admettre dans leur sein.
Ce qui ajoute à l’illusion, c’est qu’aucune des brahmines n’a souffert que ses enfants fussent élevés autrement que d’après le rite indou, et qu’elles se prétendent les femmes d’un brahmevenu de l’Himalaya, contrée dont les habitants sont aussi blancs que les Européens.
De pareils exemples sont moins rares qu’on pourrait tout d’abord le penser, et s’il n’est pas commun de trouver des gens qui, grâce à l’argent, à leur connaissance du pays et de la langue, savent se faire adopter par les natifs, à chaque pas on rencontre, dans les faubourgs des villes, des hommes qui vivent sous la paillotte de l’Indou et n’ont plus d’européen que le nom.
C’était pour réagir contre cette propension à une paresse rêveuse, qui ne vous rend plus apte qu’à la vie matérielle, que ce petit groupe de Français de Salem se réunissait le plus possible pour combattre l’ennemi commun, et causer de la France que presque tous désiraient ardemment revoir.
Le premier soir de mon arrivée fut employé à faire plus ample connaissance entre nous, et, cela va de soi, à parler de Paris!
Étendus dans de longs fauteuils renversés, sous la véraiidah de l’habitation, les uns fumaient de délicieux cigares de Triclinapoliet de Rangoun, tandis , que d’autres se contentaient de modestes cigarettes ‘ que de petits Indous accroupis à nos pieds roulaient habilement avec du tabac parfumé de Coringuy.
Et la causerie allait son train, vive, animée et pleine d’impromptu. Nous en étions, je crois, à nous conter mutuellement les diflérentes circonstances qui nous avaient jetés à trois mille lieue? de nos parents, de nos amis, sur la côte de Coromandel, quand l’un de nous, qui semblait écoutei d’un air mélancolique et distrait, et qui jusqu’à ce moment n’avait pris qu’une part indirecte à la conversation, s’écria tout à coup :
— Eh bien, moi, c’est Paris qui m’a lait fuir Paris... et je ne suis pas près d’y rentrer, je me trouve trop bien ici.
— Voilà Albert, firent ses compagnons en chœur, qui va se lancer dans le paradoxe !
— Paradoxe si vous voulez, répondit ce dernier; c’est qu’ alors le paradoxe, par le temps qui court, est devenu vérité. Voyons, soyez francs ! Est-ce que, à part notre nouvel ami qui, parait-il, est venu dans riiide pour étudier de vieux manuscrils, passion honnête que je ne partage pas tout en l’estimant, nous ne sommes pas tous ici des déclassés qui ont préféré l’exil et le travail à la vie d’expédients?
» Est-cc que tous nous ne sommes pas partis après avoir mangé jusqu’au dernier écu de notre patrimoine? Ayez donc le courage de l’avouer.
LES BAYADÈRES
» Pour moi, je vous le répète, je suis fort bien ici. Paris commençait à m’agacer les nerfs quand je l’ai quitté; il étouffait sous la construction, le plâtras, les machines, l’architecte et l’ingénieur. Le Limousin était en train de devenir entrepreneur de bâtisse, l’entrepreneur se faisait banquier, le banquier député, et tout le monde actionnaire.
» C’était la grande fièvre des écus; on n’enterrait plus que des morts qui laissaient des millions et des galeries pleines de Raphaël et de Van Crouten. Et si Jérôme Paturot eût repris en sous-œuvre ses bitumes du Maroc, l’idée eût ma foi réussi. C’était écœurant. »
Il ralluma son cigare, et comme il vit que chacun de nous s’éventait en se berçant dans son fauteuil, il continua :
« — Oui ! c’était écœurant.
» Et, au milieu de tout cela, la sinistre police correctionnelle ne jugeant plus que des commis qui avaient filouté leurs patrons pour pouvoir prendre rang dans cette course échevelée du luxe malsain et deshonnête, des caissiers retour de Belgique entre deux gendarmes, et des banquiers qui avaient eu le tort de prendre la hausse pour la baisse, parce qu’ils avaient vu des confrères faire ainsi et se réveiller millionnaires.
» Et, sur une autre scène, la jeunesse dédaignant la famille et les amours honnêtes.
» Ah! les sauteuses au plat visage! Ah! les voleuses d’honneur ! en ont-elles tué de mes pauvres amis! Et tous de belles intelligences. Je cueille au hasard.
» L’un s’cst fait sauter la cervelle dans une mansarde par un jour de décembre. Un autre est mort de la poitrine. Un troisième de douze balles. Un des meilleurs, mon camarade d’enfance, pour les fuir, est allé se battre en Pologne : cela l’a conduit en Sibérie.
» J’en ai rencontré un dans l’Inde, correcteui* dans une imprimerie de Madras.
» Et bien d’autres que j’ai vus tomber plus bas encore.
— Et, comme dit la chanson, ajouta mon hôte, tu n’as pas trente ans.
— Tu as raison, répondit le jeune homme, que celle boutade dérida; mon expérience n’est pas encore bien vieille, mais avoue que l’antiquité valait mieux que cette bâtarde époque. Qui nous rendra Laïset Aspasie? Celles-là, du moins, n’atrophiaient point le cœur et l’esprit, et il restait toujours assez de force à l’intelligence pour savoir, comme l’orateur d’Athènes, s’il fallait payer aussi cher un repentir.
— Comme on voit bien, dit celui qui l’avait déjà interrompu, que ce sont les femmes qui t’ont expédié pour l’Inde ! Mais cela ne t’a guère corrigé; à peine débarqué, tu t’es lancé dans une série d’aventures qui, plus d’une fois, ont failli avoir un dénoùment fatal : témoin l’enlèvement de ta bayadère de la pagode de Mirzapoor, au-dessus de Bénarès, dont tu devrais bien nous raconter les étranges péripéties. Cela ferait diversion aux idées mélancoliques que lu voudrais nous faire partager. L’iiistoire
LES r.AYADÈRES.
est inconnue de tous, et je n’en sais moi-même que quelques épisodes.
Le sujet sembla lui plaire; car il commença ainsi sans trop se faire prier ;
« — C’est en 1863, le 11 février, que le paquebot des Messageries impériales, VAlphée, me déposa à Calcutta, léger de bagage et d’argent, et, .leux jours après, je partais pour Bénarès, où m’attendait une place dans une indigoterie, qu’un négociant de Paris, ami de ma famille, m’avait procurée par un de ses correspondants.
i Je ne vous ennuierai pas de descriptions :
vous connaissez aussi bien que moi les lieux dont je parle, et la magnificence des rives du Gange, que l’on côtoie en bateau à vapeur.
» Tout me paraissait d’un merveilleux étrange. Cela se conçoit : les plaines du Bengale ne ressemblent pas tout à fait aux buttes Montmartre, ni les Indous aux naturels de Suresnes, et je ne connaissais à peu près que cela avant de quitter la France. Mais ce qui me frappait le plus était de voir tous les matins, au lever du soleil, des groupes de deux ou trois cents personnes qui venaient faire leurs ablutions sur les rives du fleuve, parmi lesquelles des femmes, d’une remarquable pureté de formes, se montraient dans toute la splendeur d’une nudité que rien ne voilait à nos yeux.
i Parfois, quand le navire, forcé par les sinuosités des bas-fonds, passait trop prés des rives, et qu’elles nous apercevaient au-dessus du bordage, elles s’enfuyaient comme une troupe d’oiseaux efîa-
Touchés, et couraient se cacher dans les hautes herbes.
» Je fus, pendant tout ce voyagé, dans un perpétuel enchantement.
» Je passe rapidement sur mon arrivée et mon installation dans l’indigoterie, et constate seulement . que rinde continua à me séduire de plus en plus. J’avais rêvé cette vie de paresseuse nonchalance qui convient admirablement à ma nature, à mes goûts.
Un an après, je parlais l’indoustani comme un natif, et mangeais du carry aussi épicé et pimenté quo celui d’un métor.
» A deux lieues de la plantation se trouvait la pagode de Mirzapoor, dont les bayadères venaien' quelquefois, aux approches des grandes fêtes, danser dans les maisons des riches babous et de quelques Européens privilégiés, pour recueillir de? • offrandes.
» Nous eûmes occasion de les recevoir pour la poudja de Cali.
» De prime abord, les danses de ces charmantes filles ne m’avaient plu que médiocrement. Les comparant à nos ballerines d’Opéra, je m’étonnais qu’elles ne connussent ni les entrechats ni la valse sur les orteils. J’eus vite fait de changer d’avis, et leurs poses pleines de poésie plastique et de passion me font prendre en pitié aujourd’hui les elfes, les willis et les gymnasiarques de la rue le Peletier.
J Le jour où les bayadères vinrent à la plantation, j’en remarquai une nouvelle dans la troupe, qui éclipsait toutes ses compagnes par sa grâce, sa beauté et sa jeunesse.
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LES BAYADÈRES
» Elle paraissait triste et jetait sur la foule des regards sauvages, comme une biche arrachée à ses halliers et mise en cage.
» Elle ne dansait pas.
» Je ne perdais de vue aucun de ses mouvements, et vaguement je devinai en elle d’étranges ardeurs de liberté.
» Grâce à quelques pièces d’argent, j’appris d’un des musiciens de la troupe que cette jeune fille, jqui n’était plus un enfant depuis quelques mois à peine, avait été vouée à la pagode par sa mère, morte du choléra sur les marches du temple, pour reconnaître les soins dont les brahmeS l’avaient entourée à ses derniers instants.
» Les prêtres s’étaient emparés de leur proie, fondant les plus belles espérances sur les enchères ayant pour but la virginité de la nouvelle bayadère, auxquelles les riches babous et rajahs n’allaient pas manquer d’assister.
» Je m’approchai d’elle et lui dis en indoustani :
» — Pourquoi ne danses-tu pas ? Est-ce la mort de ta mère qui attriste ton cœur ?
» Elle me répondit d’un air méprisant :
» — Je ne suis pas de la caste de ces filles.
» — Pourquoi ta mère a-t-elle pu consentir à sacrifier son enfant à la pagode?
» — Son corps sera livré aux pisatchas (vampires) pour avoir fait cela! •
» — Sais-tu que ton cou ne portera jamais le tali - (marque du mariage), et que chaque jour ta beauté sera vendue par les bralimes à quelque vieillard qui payera tes caresses au poids d-^ l’or"
» A CCS paroles, ses yeux éclatèrent d’un feu sombre, et ses lèvres murmurèrent quelques mots que je n’entendis pas.
» Je poursuivis :
» — Sais-tu que tu n’as plus de caste, que tes compatriotes ne t’admettront plus dans l’intérieur de leurs maisons, près de leurs filles et de leurs femmes, car il faudrait faire, après ton départ, les cérémonies de la purification? Tu n’es plus qu’une bayadére!
» — Que t’importe, à toi qui n’es ni de ma race ni de ma religion? Pourquoi me parles-tu de ces choses?
» — Veux-tu fuir avec moi?
» — Non.
» — Seule?
» — Ob! oui, je retournerai dans l’Himalaya, nul ne pourra savoir ce qui s’est passé ici.
)) — Tu n’es donc point des environs de Bénarès?
» — Je suis née dans le Népaul, sur les bords de TAronna.
» — C’est bien, je m’occuperai de toi, aie confiance, et je trouverai le moyen de te rendre à ton pays.
» Quand les bayadères furent parties, je me mis à réfléchir à ce que je venais de promettre, et je ne pus me dissimuler que la prudence n’avait pas tout à fait guidé mes paroles.
» Soustraire une bayadére à l’autorité des brahmes était un acte qui devait infailliblement me les attirer tous sur les bras, et, bien que je pusse échapper facilement h une plainte portée pa\' eux devant
LES BAYADÈRES
la justice régulière anglaise (50 francs, c’est le tarif), il me restait à redouter d’infaillibles vengeances se traduisant par des agressions nocturnes et des attentats de toute nature, de la part des fakirs (fanatiques à la solde des prêtres), que rien n’arrête quand il s’agit de venger une insulte faite à leurs lois religieuses.
ï Enfin de compte, le poison, cette arme essentiellement indoue, devait sûrement jouer le dernier rôle, en cas que les autres moyens ne vinssent pas à réussir; et je savais que sur l’ordre des bralimes, pas un de mes domestiques n’eût hésité à me l’administrer.
» Je n’avais pas d’amour pour cette femme; on n’éprouve guère ce genre d’alTection pour les beautés ' de l’Orient : elles irritent vos désirs par la perfection de leurs formes, la beauté de leurs yeux, la grâce de leurs attitude, mais ne font jamais éclore dans l’âme ces sensations inconnues que seules la pudeur, l’honnêteté et les chastes vertus peuvent engendrer.
» Cependant, je désirais ardemment. C’était assez pour mon caractère, et, méprisant toute crainte, je résolus de mettre tout en œuvre pour rendre à la liberté la jeune fille, et me faire aimer d’elle.
» Je ne m’ouvris de mon projet à personne, j’eusse été blâmé, et il entre dans mes idées de ne jamais revenir sur une décision prise.
» Pour réussir dans la première partie de mon entreprise, je n’avais pas de grands efforts d’imagination à faire. Les bayadères ne sont point gardées, et celle que je protégeais eût pu parfaitement s’en-
fuir seule, sans avoir aucune difficullé sérieuse à vaincre, aucun obstacle matériel à franchir.
» Mais une fois dehors, elle savait parfaitement que toutes les maisons lui seraient fermées, et qu’un mot d’ordre lancé par les brahmes franchirait plus vite qu’elle les trois cents lieues qui la séparaient de son pays.
» Mon plan arrêté, il fut facile de le lui faire connaître, en me rendant dans une des maisons européennes que les bayadères devaient encore visiter avant la fête de Cali.
» Il s’agissait simplement pour elle de quitter la pagode pendant la nuit qui devait précéder la fête de la déesse, et de venir me rejoindre dans la maison assez isolée que j’habitais, et dont j’aurais soin, le moment venu, d’éloigner tous mes domestiques. Je ne sortirais pas pour aller à sa rencontre, car il était de toute nécessité, pour dérouter les soupçons, qu’aucun Indou ne pût me voir cette nuit sur le chemin de la pagode.
j> J’ajoutai que les brahmes, occupés pendant quinze jours par la grande poudja, ne pourraient, durant tout ce temps, s’occuper de sa disparition ni faire des recherches, et qu’il me serait facile de profiter de ce temps pour la mettre à l’abri de toutes poursuites.
» Je lui expliquai ceci très-brièvement, en ayant fuir, pour tout le monde, de tenir une simple conversation sur les bijoux dont elle était ornée, au moment où les dames européennes qui assistaient à la danse s’étaient curieusement approchées, attirées par les rubis et les cachemires de ses compagnes.
LES BAYADÈRES
> D’un signe elle m’indiqua qu’elle avait compris, et il me sembla que ses regards s’arrêtaient sur moi avec plus de douceur qu’à notre première entrevue. ' » J’attendis avec une impatience fiévreuse le jour que javais indiqué pour sa fuite, ignorant si elle aurait le courage d’exécuter mes prescriptions. Dés que la nuit fut venue, je donnai congé à tout mon personnel, en l’honneur de la fêle du lendemain, et cinq minutes après j’étais seul.
5 Le sang affluait vers mes tempes, il me semblait entendre les battements de mon cœur.
ï Je me mis à me promener dans le jardin, pour chercher de l’air, car j’étouffais. Le sable des allées, en criant sous mes pas, me causait une sensation d’émoi indescriptible. Deux sentiments s’agitaient en moi : il y avait quelque chose de l’amant qui attend sa première maîtresse, et de l’homme qui vient de commettre un crime.
» Au détour d’un sentier, une ombre se dressa subitement devant moi. J’allais pousser un cri de surprise, quand je devinai la jeune bayadére, plutôt que je ne la reconnus, car elle était enveloppée des pieds à la tête dans un pagne sombre, et la nuit, une nuit sans lune, ne permettait pas de voir i à trois pas devant soi. Elle avait pu arriver jusqu’à | moi sans que ses pieds nus eussent trahi sa marche.
» Je l’entraînai dans l’intérieur de l’habitation, tellement ému qu’il m’était impossible de prononcer une parole, et je la serrai frénétiquement dans mes bras, sans me rendre compte de mon action. Elle ne me repoussa pas, mais je la sentis trembler, et bientôt elle éclata en sanglots.
» Je fis tous mes efforts pour la calmer. Tout à coup elle me dit :
» — Je n’ai plus ni caste, ni parents, ni amis. Je suis au-dessous d’une métranie (balayeuse), tu peux me prendre pour aller puiser ton eau au Gange et faire ton bain; les parias seuls consentiront à manger avec moi.
D Grand fut mon étonnement en entendant ce lan* gage : je ne savais pas encore à quel point la femme indoue est réellement femme par l’imagination, et surtout par les sensations nerveuses que le soleil de feu de son pays développe outre mesure.
» Elle continua en tremblant comme une feuille :
» — Ne me chasse pas. Qui voudrait me donner le riz et le safran? Je serais réduite à laver les morts avant qu’on ne les porte au bûcher sur les bords du Gange, et je renaîtrais pour purger cette impureté pendant mille générations, dans le corps d’un chacal. Que veux-tu que j’aille faire dans mon pays? Les brahmes m’y poursuivront, ils diront à tous : Celle-là a été consacrée au culte de Cali, et elle s’est enfuie du sanctuaire sacré, protégée par un bélatti (étranger).
r la pris avec transport dans mes bras. Et la berçant comme un enfant, je lui dis doucement :
» — Oui, tu es à moi, et je te garderai, je n’ai point peur de tes brahmes. Qu’ils viennent te chercher ici. Je te ferai un nid dans la soie et le cachemire, et tu seras la ranie (reine) de la maison, et si l’on t’insulte, tu verras qu’un bélatti sait défendre ce qu’il aime.
» Je continuai longtemps encore sur ce ton :
LES BAYADERES.
l’étranîïeté de Taventure, les sensations nouvelles que cette femme excitait en moi, sa splendide et virginale beauté, tout contribuait à m’exalter. La brise de nuit rejetait à flot dans les appartements les [)arfums des fleurs et des arbres. Ivre de bonheur, je me plaisais à accumuler toutes les expressions les plus exagérées de la poétique orientale, et quand je m’arrêtais, elle me disait, souriante et tout à fait calmée : Encore! ainsi qu’un enfant dont on charme la veillée par des contes fantastiques. Ses longs cheveux s’étaient déroulés sous ma main en boucles soyeuses et parfumées; je pressais sa taille souple et moite. Si ce que j’éprouvais n’était pas de l’amour, c’était au moins du délire.
» Le lendemain, quand je m’éveillai, je la trouvai enroulée à mes pieds sur le divan, et dormant d’un paisible sommeil. Je passai quelques minutes à la contempler, ravissante dans sa pose nonchalante et lassée. Et, interrogeant mon cœur, je me dis que j’étais prêt à tous les sacrifices pour la conserver.
» Née dans les Ilaats, elle n’était point bronzée comme Tes filles du Sud; son teint frais et délicat avait les reflets blancs et mats de la perle de nacre : c’était bien, et comme type et comme formes, la plus splendide créature que l’on puisse rêver.
» Au moment où elle ouvrit les yeux, elle me regarda en souriant; puis, tout à coup, songeant à sa situation, elle s’élança tout effrayée dans mes bras en me disant :
» — Cache-moi! cache-moi, ils vont venirl
» Mais je lui persuadai qu’elle n’avait rien à craindre chez moi, où nul Indou n’oserait s’introduire,
et je lui annonçai que j’allais prendre immédiatement mes mesures pour sa tranquillité et la mienne.
» J’avais adopté un parti, qui sans me mettre à l’abri des embûches et des vengeances secrètes, devait à peu près sûrement m’éviter les tracasseries de la police anglaise, qui, toujours protectrice de ses compatriotes dans ces sortes d’affaires, ne devait pas manquer de saisir avec empressement l’occasion de molester un Français.
» Radhamonie, ainsi s’appelait la jeune fille, savait écrire : je lui fis rédiger en indoustani une déclaration par laquelle, affirmant qu’elle n’avait été consacrée bayadère que contrairement à sa volonté, elle implorait la protection des lois dans l’asile qu’elle s’était librement choisi chez moi, pour se soustraire à l’autorité abusive des brahmes.
» Je portai moi-même ce papier au juge de la station, que fortheureusement je connaissais, et qui se trouvait être par hasard un esprit libéral et distingué.
« Après avoir entendu mes explications, il m’assura que rien ne viendrait légalement troubler notre quiétude; mais, ajouta-t-il, je ne puis vous promettre que ce qui est en mon pouvoir. Défiez-vous des guets-apens, ne sortez le soir que bien armé, et faites attention à votre cuisinier. Je suis dans l’Inde depuis trente-cinq ans, et j’ai déjà vu bien des morts par les terribles végétaux de ces contrées, qui donnent un poison que la science est la plupart du temps impuissante à reconnaître.
î J’appris, dans la journée, que ,les brahmes avaient déjà eu connaissance du lieu de retraite de
LES CAYADËRES.
Radhamonie et porté plainte contre moi, soutenus par le rajah de Mirzapoor, qui, quelques jours avant, avait compté à la pagode quatre mille roupies, et devait prendre livraison de la jeune bayadère, après la poudja de Cali.
» Rien ne vint en apparence, pendant quelque temps, troubler ma tranquillité ; mais je me tenais constamment sur mes gardes, persuadé que j’étais que les brahmes, repoussés par la police, grâce aux précautions que j’avais prises, ne manqueraient pas d’employer toute leur puissance pour m’atteindre d’une autre manière.
B Radhamonie, qui les redoutait plus encore que moi, car elle les connaissait mieux, m’avait fait renvoyer tous mes domestiques indous pour m’entourer de musulmans ; mais il m’en restait deux, le maliet le dorouan (jardinier et portier), que j’avais été forcé de garder ; car les musulmans se prétendent de trop bonne race pour se charger des travaux impurs ou serviles confiés à ces deux serviteurs.
» Inutile de dire qu’ils étaient l’objet d’une continuelle surveillance.
» Au bout de quelques mois, je pensai que nos ennemis secrets devaient avoir renoncé à leurs projets, et, me départissant d’une foule de précautions qui étaient pour moi un perpétuel sujet d’ennui, je repris peu à peu mon train de vie habituel.
B Mais Radhamonie, dont la tendresse exaltée ne partageait pas mon insouciance, assistait à la préparation de mes alimenta, filtrait et purifiait mon eau, se jetait à mes genoux le soir pour m’empêcher
do sortir, et ne se relâchait pas un seul instant de la fïarde assidue qu’elle faisait autour de moi.
» Bien lui en prit : elle me sauva la vie.
» Les brahraes débutèrent dans leur vengeance par un coup de maître, qui me fit comprendre immédiatement, qu’échappé par miracle, je devais tôt ou tard avoir le dessous dans cette lutte dont la ruse faisait la principale force.
» Voici l’aventure qui me détermina de suite, cl sans hésitation, à quitter la contrée pour me soustraire au sort qui m’attendait.
» Une nuit, comme nous dormions paisiblement sur les nattes recouvertes de divans qui servent de lits dans ces contrées, je me sentis tiré doucement par la chevelure, et j’entendis, à demi éveillé, Radhamonie qui me disait à voix basse :
» — Sur ta vie, ne fais pas un mouvement, reste immobile sur ta natte, ou nous sommes perdus tous les deux.
ï A ces mots, qui venaient si étrangennent troubler mon sommeil, je sentis un frisson de terreur me parcourir tout le corps. Je ne suis point prompt à m’émouvoir, mais l’annonce si imprévue d’un danger que je ne comprenais pas encore était bien faite pour me glacer d’épouvante.
» — Qu’y a-t-il? dis-je rapidement.
ï — Nous sommes envahis par les cobra-capella,. répondit Radhamonie. Il y en a au moins deux cents dans la chambre; je viens de \oir à Finstant tomber, par notre fenêtre ouverte, trois masses noires que je suppose ctrS des sacs, et qui devaient en être pleins. Ce sont assurément les fakirs de la
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LES BAYADÈRES
pagoile qui ont fait le coup. Ecoute les serpenta commençant à s’agiter et à s’allonger sur le rotin du parquet. On a dû certainement les faire jeûner longtemps pour les rendre plus terribles.
D De toutes parts, en effet, autour de nous, éclataient des sifflements gutturaux, mêlés de petits cris assez semblables aux gloussements de la poule qui vient de trouver un insecte.
» Je connaissais trop la nature de ces bruits étranges pour pouvoir douter un seul instant de leur provenance.
» — Maintenant que tu es averti, me dit Radhamonie, je vais essayer de sortir. Si je suis mordue, j’aurai toujours le temps d’appelrr des domestiques, qui iront cbercber un charmeur.
» L’imminence du danger m’avait rendu toute mon énergie, et j’ordonnai à ma courageuse compagne de ne point bouger.
» — Je veux te sauver! me dit-elle avec feu.
» — Je t’en supplie, Radhamonic, reste immobile auprès de moi, lui répondis-je; j'' t’aime! sans toi la vie ne m’est plus rien. Si tu lais un pas dans la chambre, je te suis, et nous mourrons ensemble.
9 Elle se résigna!
» Et, sa main pressant la mienne, nous attendîmes avec anxiété et sans faire le moindre mouvement, ce qiii allait se passer.
» Tout à coup je la sentis tressaillir. L’espace d’une seconde, et ce fut mon tour. Un corps froid et vis queux me traversait la poitrine. Je retins ma respiration. 11 était parti. Un autre lui succéda, puis un
autre, puis un autre encore. Cela dura plus de deux heures. J’étais anéanti et comme un cadavre.
» Il fallait que les horribles bêtes pussent se promener sur nous, comme sur un tronc d’arbre, comme sur un bloc de pierre, sans que rien vînt déceler la vie. Un instant d’oubli, et nous étions morts !
» Quelle souffrance morale! quelle torture ! Je ne voudrais pas l’intliger à mon plus cruel ennemi.
» Le jour n’allait pas tarder à paraître. Nous l’im plorions avec ardeur, car c’était la délivrance. Alors les sons de la musette bengalie, se firent entendre tout près de nous, et la porte de notre chambre s’ouvrit doucement.
» — C’est moi, le mali, dit une voix. Êtes-vous morts?
» — Non, répondit Radhamonie.
» — C’est bien, je vais rappeler les capelles.
» Et, disant cela, il reprit son instrument et se mit à en tirer des notes plaintives et aiguës, entremêlées de trémolos, qui, d’abord rapides et précipités, s’en allaient peu à peu en diminuant et finissaient comme un murmure. Presque instantanément les sifflements des serpents cessèrent.
» Le mali, continuant à jouer, descendit lentement dans le jardin par les escaliers de la vérandah, et bientôt nous l’entendîmes se perdre dans les bosquets. Plus de bruit autour de nous. Sans doute nous étions délivrés des serpents.
» Radhamonie, avant que j’eusse le temps de m’y opposer, s’élança hors du divan, et alluma rapidement une petite lampe suspendue an milieu de la
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chambre, et nous pûmes voir filer, le long de la muraille, cinq ou six serpents qui n’avaient point (suivi le charmeur.
> Quelle immense joie inonda nos cœurs! Nous jétions sauvés !
f j> Radhamonie, qu’une grande force morale avait soutenue, s’évanouit dans mes bras, et ne revint à elle que pour être saisie d’une crise nerveuse qui dura une partie de la journée.
» Dès que je pus la quitter, je m’en fus à la pagode, et là j’annonçai aux brahmes l’insuccès de leur tentative, en les prévenant qu’au moindre soupçon d’une trame nouvelle, j’étais tout disposé, non à m’adresser à la justice anglaise, mais à brûler la cervelle à quatre ou cinq d’entre eux. Je savais que ces menaces feraient beaucoup plus d’effet que la crainte d’une action légale, sur ces prêtres lâches et hypocrites; ils ne se contentèrent pas de protester de leur innocence, mais eurent encore l’audace de me dire qu’ils prieraient Siva de conserver mes jours.
» Règle générale, quand un prêtre annonce qu’il va prier son Dieu pour ses ennemis, si l’on est de ce nombre, c’est le moment de se défier.
» Quoi qu’il en soit, j’étais assuré de quelques moments de tranquillité, et je résolus de les employer à faire mes préparatifs pour fuir ce pays.
En rentrant à la maison, je fis part de cette détermination à Radhamonie, qui l’accueillit avec la plus grande joie; elle m’apprit à son tour que le mali qui nous avait porté secours s’était enfui de sa case, et qu’elle le soupçonnait fort d’avoir été le
complice des fakirs qui avaient jeté les cobra-capella dans notre chambre.
» Probablement il avait craint, lors des recherches de la justice, d’être sacrifié par les brahmes et de payer pour eux, car il était paria, et il s’était déterminé tardivement à venir à notre aide.
» Ou bien encore nous croyait-il déjà morts, et voulait-il simplement éloigner les serpents de l’habitalion. Nous ne sûmes jamais à quoi nous en tenir sur ce sujet.
» Quinze jours après, nous partions pour Salera, où m’appelaient de vieux amis, de bons et excellents cœurs, qui s’ingénièrent pour me trouver une autre position. Et voilà comment je suis planteur de café dans les Nielguerries.
— Et Radhamonie? hasardai-je.
— Elle est ici. Nous avons notre petit cottage à dix minutes d’ici, sur le flanc de la montagne. Mais vous me faites songer que la veillée a été longue et que la pauvre enfant doit m’attendre depuis longtemps.
J’eus occasion de voir, le lendemain, la jeune bayadère, et je dus avouer que le portrait qu’on m’avait fait d’elle n’était point flatté.
Je trouvai une jeune femme de dix-sept ans à peine, belle au-dessus de toute expression, comme le sont la plupart des femmes de ces races primitives du nord de l’Inde, qu’aucun mélange n’a altérées.
Elle avait gardé le costume oriental; mais deux années de cohabitation avec l’aimable garçon qu’elle aimait l’avaient complètement façonnée aux habi-
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tudes* européennes. C’était, en somme, une charmante créature, digne de l’affection et du dévouement qu’elle avait inspirés.
Je n’ai rien changé à cette histoire, qui est authentique dans ses moindres détails. Puisse-t-elle causer au lecteur autant de plaisir que j’en ai eu à me l’entendre conter!
Quelque extraordinaire que puisse paraître la scène des cobra-capella, elle a eu de nombreuses éditions dans l’Inde, et presque toujours les tentatives de ce genre ont réussi. C’est, après le poison, l’arme la plus terrible des vengeances indoues, car il est à peu près impossible, avec le muet fanatisme des indigènes, de découvrir celui qui a payé la main qui a donné la mort.
Combien de voyageurs, trouvés sans vie dans des bengalows de l’intérieur, ont fini de cette façon, sans qu’il soit resté d’eux autre choses qu’une note sur les registres de la police anglaise : Accidentai death « Mort par accident. »
Dès que la bayadère qui a été consacrée toute jeune à la pagode devient pubère, sa virginité est littérat lement mise à l’encan. Les offres montent souvent
à des sommes fabuleuses, dix et quinze mille roupies, suivant la beauté du sujet, la richesse des con- ' currents, et le nombre de mois et d’années que la bayadère doit rester au pouvoir de son acquéreur.
Rien n’égale l’adresse des brahmes pour faire monter ces enchères, où l'orgueil de caste, d’influence ou de fortune joue un plus grand rôle que la passion.
Le rajah ne voudra pas être distancé dans’ ses offres par le babou, et ce dernier par des gens d’une classe inférieure à la sienne.
Aussi la jeune fille devient-elle, la plupart du temps, la proie de quelque vieillard impotent qui n’en peut profiter et la conserve soigneusement dans l’intérieur de son palais comme un objet de luxe. Mais l’éducation reçue porte ses fruits. On ne l’a pas impunément, pendant deux ou trois ans, exercée aux honteuses pratiques de son métier de prostituée ; ce n’est pas en vain que l’on a peu à l)cu excité ses sens. Si bien closes que soient les portes du palais du rajah, et quelle que soit la surveillance dont on l’entoure, la bayadère saura forcer les unes, éluder l’autre, et se procurer des heures nombreuses de liberté... jusqu’à ce que, surprise en flagrant délit pai' le maître, elle soit renvoyée à sa pagode, où, à partir de ce moment, elle sera libre de se livrer à ses goûts en toute liberté.
Si ses débordements ont été trop publics, elle n’est plus reçue dans l’intérieur de la pagode, et va grossir la catégorie des filles faciles qui se donnent à toutes les castes. Mais, si bas qu’elle soit tombée, chose digne de remarque, elle ne partagera jamais la couche d’un paria.
11 est excessivement rare que la bayadère soit ainsi chassée du temple. Il faut qu’elle ait eu ouvertement commerce avec des gens de la caste la plus infime, ou qu’elle soit poursuivie par le ressentiment de quelque personnage influent, qui, en raison de ses cadeaux et offrandes, peut exiger
LES BAYADÈRES
beaucoup des brahmes. En général, ces derniers voient toujours de mauvais œil les filles consacrées tomber dans le domaine public.
Les enfants de la bayadére n’ont pas de caste : les filles suivent la profession de la mère, les fils sont reçus parmi les musiciens de la pagode.
Cependant il arrive parfois qu’un père supposé, assez crédule pour accepter une paternité des plus douteuses, prend soin lui-même de l’éducation d’un de ces enfants. Mais îl ne peut parvenir à le faire accepter dans sa caste ni à lui laisser une portion de son héritage.
Le parent le plus éloigné férait briser cette donation, illicite au point de vue des mœurs et de la loi indoue.
Inutile 'de dire que les enfants ainsi soustraits à l’autorité de la pagode y rentrent, d’ordinaire, comme fakirs, musiciens ou serviteurs.
D’où vient cette déconsidération qui s’attache à eux? Tire-t-elle son origine du respect religieux, qui les abandonne dès qu’ils ne font plus partie du service des dieux?
Faut-il croire, au contraire, que leur naissance libre est une tache que ne lave pas l’adoption religieuse des brahmes ?
Il y a, je crois, un peu de ces deux choses dans la répulsion qu’éprouve l’Indou pour ces enfants de r amour.
Si infime que soit votre position, en Orient et dans l’extrême Orient, vous êtes estimé du moment où vous pouvez dire le nom de votre père.
Il y q un peu de celte dualité d’idées dans l’opinion
que la bayadère donne d’elle à ses compatriotes. Fort honorée d’un côté, comblée de présents même par les gens les plus respectables qui n’ont jamais recours à ses talents, et, de l’autre, méprisée par le dernier des coolis, qui ne lui permettrait ni de manger ni de s’asseoir à côté de sa femme légilime.
Quand la bayadère meurt, la même singularité s’observe dans ses funérailles. Elle est brûlée avec tout le cérémonial et tout le luxe employés à la crémation des Indous des plus hautes castes, mais sur un emplacement différent, et ses restes sont jetés aux vents. Dans certaines provinces du haut Bengale, elle n’est brûlée qu’à moitié, et son cadavre est abandonné aux chacals et aux vautours.
N’y a-t-il pas là un profond enseignement? Sans s’en douter peut-être, et malgré l’abaissement de leur niveau moral, ces peuples ne rendent-ils pas ainsi un éclatant hommage aux chastes et pudiques vertus qu'ils ont chassées de leurs foyers ?
Dans les temps primitifs de l’époque védique, la bayadère devait faire vœu de chasteté, et mener une vie solitaire et pure à l’abri des autels. Toute infraction à cette règle sévère était punie de mort. Mais ces prescriptions des premiers temps de la puissance brahmanique, entièrement oubliées aujourd’hui, s’en sont allées avec toutes les grandes choses de cette vieille civilisation indoue qui, après avoir illuminé le monde, peuplé l’Asie et l^urope, donné ses traditions à Athènes et à Ronje, s’est presque éteinte sur son sol.
Il me reste à parler de la danse de ces femmes,
LES BAYADÈRES
dont l’Europe ne soupçonne même pas le caractère, et que la plupart des écrivains qui ont cherché à la Jéfinir n’avaient pas même eu occasion d’entrevoir.
Et cependant, c’est en général une des premières choses dont s’inquiète le voyageur, celle qui pique le plus sa curiosité.
A peine débarqué, il demande s’il ne pourrait point assister à une danse de bayadères. Le premier domestique venu lui assure que rien n’est plus facile, et qu’il n’a qu’à indiquer l’heure où il lui plaira de recevoir la visite de ces dames!...
On lui amène alors un troupeau de danseuses publiques, dont le métier est de se produire, sous la conduite d’un imprésario, dans les fêtes des basses castes et même dans les cérémonies de mariage des parias qui peuvent se payer ce luxe, du reste peu coûteux.
Ces femmes se présentent devant l’Européen ébahi, saluent de la main, avancent et reculent en marchant en cadence, au son de deux petites rondelles de cuivre que l’on frappe l’une contre l’autre, prennent deux ou trois poses plus ou moins grimaçantes, tendent la main pour recevoir leur salaire, et prennent congé du noble étranger.
Et ce dernier de se dire ; Ce* n’est que cela? c’était bien la peine de venir d’aussi loin !
Il quitte l’Inde brouillé avec la bayadère, et le lui fera bien voir dans ses impressions de voyage; il ne se doute pas qu’on s’est moqué de lui, et qu’il n’a jamais vu une bayadère.
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Ce n’est point non plus dans les cérémonies religieuses publiques, ni dans les fêtes de famille, qu’il faut aller voir ces danseuses, qui, bien authentiques cette fois, se bornent à mimer les exploits de quelques dieux ou les hauts faits d’un ancêtre de la famille puissante, qui a obtenu leurs concours des brahmes.
Il faut habiter l’Inde longtemps, se familiariser avec les usages, les coutumes, la langue- du pays, n’être plus, en un mot, considéré comme un étranger, pour que vous puissiez obtenir d’un riche Indou ou d’un rajah dont vous avez conquis l’intimité, qu’ils consentent à produire devant vous les bayadères qu’ils entretiennent, et leur permettent de dévoiler à vos yeux étonnés leur danse palpitante de passion et de frénétiques entraînements. Et il n’est point, je vous l’assure, facile d’obtenir cela.
Un autre moyen est de séduire à prix d’or les ’ brahmes d’une pagode éloignée de toute ville et de * toute aidée, sûrs que leur complaisance ne sera ’ point tellement connue qu’ils ne puissent la nier : peut-être vous admettront-ils, pour un soir, dans l’intérieur du temple.
Il y a quelques exemples de ces cas.
La vraie bayadère, on le conçoit, ne peut danser • en public. Devant exalter les sens, qu’elle satisfait après, il lui faut l’ombre et le mystère; il faut qu’elle s’exalte par degré, que sa taille frissonne sur ses hanches, que sa gorge bondisse, que tous ses muscles tressaillent, que son corps se cambre sous l’excitation matérielle d’une extase frénétique.
LES BAYADÈRES
Tantôt elle s’en va à demi courbée, les “cheveux i épars sur ses épaules nues, rampant sur la natte du salon, tordant ses membres comme une chatte las- !
cive, dardant sur ceux qui la regardent ses grands j yeux noirs, avec des éclairs pleins de feu, qu’ello ' sait rendre humides de langueur et de désirs. Tan- “ tôt elle envoie ses élans aux deux, comme une vierge inspirée, dans des poses splendides d’invocation et d’ardeur. Tantôt c’est une folle en délire, se pâmant sous des plaisirs inconnus, comme les filles de Louvain ou les inspirées du cimetière Saint-Médard.
Puis à cela succèdent tout à coup les inflexions du corps les plus séduisantes, les plus molles, les plus provoquantes, avec des temps d’arrêt sur celles qui font le mieux valoir la (cambrure des hanches, la souplesse de la taille et des mouvements, et la richesse de l’ensemble.
Un jour — c’était à l’heure de midi, alors que tous les bruits se calment, que la sieste commence, que tout s’éteint, tout s’incline devant ce brûlant soleil de l’Inde qui anéantit le corps et alanguit la pensée : — tous les rideaux de vétivert étaient baissés le long des colonnes des vérandahs; de temps à autre un bohis aux formes athlétiques, nu jusqu’à la ceinture, les aspergeait d’eau pour exciter la fraîcheur. i
Nous étions étendus sur des nattes, au milieu d’un salon de marbre blanc, fermé de tous côtés par d’autres chambres elles-mêmes précédées de terrasses qui ne laissaient arriver le jour qu’avec peine, deux ou trois fois tamisé par les tattis. Le
pankah marchait sur nos tètes, vigoureusement tiré du dehors par les mélors qui se relayaient d’heure en heure.
J’avais accepté à déjeuner du rajah de Samnogoor, et nous venions de quitter la salle à manger, pour respirer plus à l’aise dans un appartement plus frais. Plusieurs domestiques entrèrent, apportant à chacun de nous, dans une large coupe de Chine, un mélange frappé de rhum, de gingembre et de thé, avec de longs bambous creux, afin que nous pussions aspirer la boisson sans nous soulever; puis ils se retirèrent silencieusement.
A nos pieds étaient assis de petits chocras^ uniquement occupés à entretenir le feu de nos houkah, dont la fumée odorante nous plongeait dans une somnolence pleine de charmes.
Il faut avoir vécu en Orient pour bien comprendre ce que de pareils instants font goûter de délicieuses jouissances, au milieu d’un complet oubli de soi-même et du monde entier.
Nous ne parlions plus, enfoncés que nous étions dans le rêve poétique ou matériel, suivant les tendances et les organisations, quand tout à coup, sur un signe du rajah, un rideau tissé de soie et de fds d’argent se souleva comme par enchantement, et quatre bayadéres, ravissantes de grâce, de beauté, de jeunesse, parurent, et à l’instant ravivèrent nos yeux alanguis qui, déjà à demi fermés, se préparaient au sommeil.
Figurez-vous ce grand salon, mélange d’arabesques musulmanes et d’architecture indoue, où le soleil ne pénètre jamais : partout une lumière
Elles se mirent à danser... (Les Bayaderes, page 279.)
ame
EUes se mircut à danser... (Les Bayadères, page 279.)
LES BAYADÈRES
mystérieuse et discrète, et, à dix pas de nous, quatre femmes, à peine âgées de quinze ans, belles comme le sont les races de l’IIimalaya, lascives par tempérament, dont tous les gestes, toutes les attitudes ont été formés dés l’enfance par un maître savant dans l’art d’émouvoir les sens. Quatre femmes, aux yeux noirs largement fendus, aux longs cils humides, les cheveux épars, la gorge nue, le reste du corps à peine recouvert d’une gaze de soie frangée d’or, venant animer cette obscurité et ce silence sans les troubler.
On eût dit quatre apparitions fantastiques, quatre houris du paradis d’Indra, descendues pour venir révéler aux hommes le secret perdu de la forme la plus pure et de la beauté la plus exquise.
Elles se mirent à danser...
Prenez les poses les plus gracieuses consacrées par l’art et les tableaux des maîtres, faites-leur succéder des élans de bacchantes enivrées par des libations et de mystérieux parfums; puis représentez-vous ces femmes se traînant à vos genoux, souples et caressantes, l’œil noyé, éperdu de langueur, le sein palpitant d’excitations fiévreuses, les membres tressaillant sous l’action du haschisch, comme aux approches d’une crise nerveuse ; et vous aurez une faible idée du spectacle étrange et fascinateur qui se déroulait devant nous.
Ces femmes étaient exaltées jusqu’au délire par une préparation extraite du gingembre, de la cantharide et du chanvre, et telle est l’adresse de ceux qiii manipulent cet ingrédient, qu’il' excite sans être nuisible d’une manière immédiate, et permet un
long usage avant qu’on puisse en ressentir les effets destructeurs.
Il est impossible de soutenir impunément la vue de pareilles scènes ! Ces émotions trop souvent renouvelées doivent conduire ceux qui se les procurent à une de ces vieillesses abêties, qui sont l’inévitable partage de tous les riches Orientaux, dont la vie n’a été qu’un perpétuel sacrifice aux plaisirs matériels.
Mais ce n’était pas tout encore.
La danse doit toujours finir, pour ces prêtresses de l’amour, par l’épuisement complet de toutes leurs forces. Si elles résistent aux premières exaltations, à ces spasmes qu’une longue habitude leur fait presque se procurer à volonté, elles se mettent à tourner sur elles-mêmes avec une incroyable rapidité, jusqu’à ce que, n’en pouvant plus et prises de vertige, elles tombent anéanties et demi-nues sur la natte du parquet.
J’hésiterais à le dire, si ce n’était d’une rigoureuse exactitude et un trait de mœurs bien significatif qui donne la mesure du niveau moral de ces peuples ; c’est le moment choisi par les Indous pour leurs lubriques embrassements; il faut, pour réveiller leurs appétits, de la chair palpitante et pâmée, des femmes à demi folles d’excitations et toujours inassouvies...
La femme indoue est d’une rare sensibilité nerveuse. Aussi a-t-on l’occasion d’étudier à chaque instant ces étranges phénomènes d’hystérie que les prêtres ont si lontemps exploités en Europe comme des manifestations de possession du diable. Leurs
LES BAYADÈRES
précurseurs, les bralimes, continuent à expliquer ninsi ces curiosités physiologiques sans rencontrer un incrédule.
Dans chaque pagode il y a le prêtre exorciste, et cela rapporte gros ! Nous le verrons travailler à Chelamhrum, lieu célèbre où se rendent en foule les possédées de tous les pays, qui n’ont pu se faire guérir à domicile.
Avec une pareille constitution de la femme, l’Indou a peu de peine à façonner ses instruments de plaisir, et l’on peut dire qu’il est passé maître dans cet art.
Avare de son temps pour le travail, auquel il ne se livrera jamais sans y être forcé, il en est piodigue pour toutes les jouissances matérielles, qui saules lui paraissent dignes d’occuper sa vie.
C’est pour cela que, non content de peupler ses harems des plus belles femmes de toutes les provinces de rindoustan, il lui a fallu quelque chose de plus, il lui a fallu arriver jusqu’à la folie des sens, jusqu’à la souffrance dans la volupté. Et il a créé la bayadère.