‹ Voyage au pays des bayadèresChapitre 11 sur 14 · T U IN U UE MA LÉ · texte numérisé non relu

T U IN U UE MA LÉ

les rues était garnie de lanlernes aux mille couleurs, et la pagode étincelait dans la nuit sous les ^ leux de Bengale et les artifices qui s’élevaient de tous côtés dans les airs. — On préludait aux ré jouissances du lendemain.

De tous côtés étaient arrivés des jongleurs, des charmeurs de serpents, des sannyassis, des mendiants, des fakirs, pour exploiter la générosité et la piété crédule des assistants. L’un portait, enroulés autour de son corps, des cobra-capella, des trigonocéphales, terribles serpents dont il se jouait sans nul souci de leurs morsures, ayant aux poignets de petits corallilo, qui donnent la mort en quelques secondes, en guise de bracelets. Un autre se faisait suivre par un tigre privé, dont il se servait comme d’oreiller pour dormir sur les bords de la route. Les fakirs étaient au grand complet, agenouillés dans la poussière et priant en attendant l’heure d’exhiber aux yeux émerveillés de la foule les tortures qu’ils s’imposent en souriant, comme s-’ils avaient vaincu la douleur.

Partout s’agitait une foule bigarrée, étrange; le flot humain prenait, sous le jeu des lumières, des aspects fantastiques.

A tous les coins de rue, des rapsodes (en sanscrit, rapsaoda) (1) chantaient, d’une voix traînante et nasillarde, les exploits innombrables de quelques dieux, GU les louanges de la famille des deux futurs époux; tandis que, sous les portiques de la pagode, sur les bords de l’étang sacré, et le long des vérandahs, de

{!) Rapg, radical du rapsiami, chanter, et oda, poésie.

voyagl au pays des BAyADEkES.

monstrueux éléphants blancs ou noirs se reposaien « à demi accroupis, se rappelant de temps en temps ‘ les uns les autres, et semblant, par les modulations ! de leurs cris, se communiquer leurs impressions. ^ Les cornacs dormaient à leurs pieds dans la poussière, accablés de l'atigue : ils arrivaient de tous les côtés de l’île. Et les petits enfants sommeillaient paisiblement dans le baoudah, sous la garde vigilante de ces intelligents animaux.

Il y avait longtemps que la petite ville de Tamblegam n’avait vu un mariage aussi important que celui qui se préparait.

Nalla-Tamby-Modeliar était non-seulement chef du district, mais encore chef de la caste des vellaja, qui se prétendent de souche royale, c’est-à-dire issus des anciens xchatrias de l’Indoustan.

Toute la partie nord-est et nord de Ceylan, qui nous reste à visiter, étant habitée par des Malabars originaires de la grande terre indoue, sans nous livrer à une étude complète de leurs divisions de castes qui ne sont point les mêmes que celles des autres Cyngalais, et que nous nous réservons de mieux faire connaître en conduisant le lecteur dans rindoustan, il nous paraît utile cependant d’en dire ici quelques mots pour l’intelligence de ce qui va suivre.

Grâce au sanscrit et aux nombreux manuscrits que l’Inde ancienne nous a légués, nous pouvons aujourd’hui remonter, avec une entière certitude historique, à vingt-cinq à 'trente mille ans en arrière de nous. Qu’est cela encore, en présence de la science <jui, rencontrant l’homme dans les terrains ter-

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tiaires, lui donne, par cela seul, une existence de plusieurs millions d’années !

A celle époque reculée du monde, la première autorité qui se produisit dans la société patriarcale fut celle du chef de famille, qui fut en même temps le prêtre de la religion naturelle. — Père et prêtre, en sanscrit ptfri, en grec et en latin paier^ pendant des siècles il n’y eut qu’un mot pour désigner les doubles attributions civiles et religieuses.

Le prêtre naquit donc du prestige de la famille, et son autorité n’en fut que plus forte. Aussi, lorsque peu à peu la famille devint la tribu, la tribu la peuplade, la peuplade la nation, le pouvoir sacerdotal grandit avec la population : il se sépara de l’autorité du père pour devenir un pouvoir impersonnel, exercé par une classe d’hommes à part, qui, pour mieux asseoir leur domination, se prétendirent envoyés par Dieu pour être les pasteurs des peuples, et ces hommes prirent le nom de brahmes, c’est-à-dire issus de Brahma, le Dieu créateur.

Pour établir solidement leur despotisme, les prêtres l’appuyèrent sur l’idée religieuse et imaginèrent cette exploitation de Dieu qui, depuis des siècles, par le miracle, le sortilège, le mensonge et les mvstères, donnent de si beaux bénéfices.

Ils commencèrent par diviser le peuple en castes, et, pour que cet acte fût indiscutable, ils chargèrent Brahma lui-même de l’accomplir. — On voit cela d’ici : les braves gens revêtaient déjà leur air éternel de béatitude et de fourberie. — Dieu le veut... c’est Dieu qui parle... Nous ne sommes que les indignes exécuteurs de la volonté céleste.

Or ils découvrirent un beau jour, ces hommes, qu’en créant le monde, Brahma avait tiré l’homme de quatre parties différentes de son corps, indiquant ainsi l’infériorité relative et la dépendance où devaient être certaines classes vis-à-vis des autres. De sa bouche il produisit le brahme, c’est-à-dire le prêtre, souverain maître de l’univers, qui n’a été 1 tréé que pour lui (en sorte que quiconque résiste ■ 4UX brahmes, prêtres, lévites, derviches hurleurs,

. tourneurs, escamoteurs, est sans excuse, puisque nous n’existons que par eux et pour eux). Du bras de Brahma sortit le xchatrias ou le noble, le rajah, le roi, chargé de gouverner le monde sous l’autorité des prêtres. De sa cuisse naquit le vaysia, chargé, comme marchand, cultivateur, éleveur de bestiaux, artisan, etc., de nourrir les deux autres classes. De son pied, enfin, il tira le soudra, c’est-à-dire l’esclave chargé de servir à perpétuité les autres castes.

Comme on le voit, ce n’était pas mal imaginé. — A ce point même que la liquidation de toutes ces belles inventions sacerdotales dure encore.

Chaque homme, et ce fut la règle inflexible, ne put, ni pour services rendus, ni pour tout autre motif, sortir de la caste où il était né; et dès lors v nulle ambition ne venant l’agiter, nul espoii- d’une situation meilleure n’èlant offert comme stimulant à son énergie, l’Indou, dont cliaque [las, diaque mouvement, de la naissance à la mort, fut compté*, réglementé par des lial)itudes et des lois, se plongea dans cette vie de rêve et de matérialisme qui est encore aujourd'hui sa seule préoccupation, et qui

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lui fait repousser tout changement comme un mal, tout progrès comme un crime.

Certes les brahmes se préparèrent ainsi une nation facile à dominer et impuissante à secouer le joug. Ils en obtinrent longtemps honneurs, dévouement, richesses et respect. Mais du jour aussi où les populations du Nord jetèrent un regard jaloux sur les richesses de l’Indoustan, du jour où l’invasion mogole s’avança contre eux, ce fut en vain qu’ils essayèrent de se défendre. Tous leurs efforts furent impuissants à galvaniser ce peuple qu’ils avaient atrophié pour assurer leur domination. Seuls les xchatrias se firent tuer pour conserver une domination que les prêtres partageaient avec eux; et les brahmes, tout en implorant dans leurs pagodes un dieu impuissant à les sauver, virent s’écrouler leur puissance, grâce aux précautions prises par eux pour la conserver. — C’est en vain qu’ils crièrent à l’anathème, qu’ils menacèrent les envahisseurs d’une colère céleste qui se tourne toujours du côté des gros bataillons : les nouveaux maîtres s’installèrent paisiblement sur le sol qu’ils avaient conquis, et ne cédèrent la place que devant d’autres conquérants, étrangers comme eux.

Depuis, l’Inde a été la terre classique des invasions, et son peuple, abruti par quinze mille ans et; plus de despotisme sacerdotal, s’est toujours soumis sans murmurer. Peut-être aussi le soudra n’assistail-il pas .sans plaisir au renversement des hantes classes qui l’avaient si longtemps dominé.

.Vujomd’inii, des quatre castes primitives de l’Iiidi*, il n’existe plus que celle des bi'ahmes, qui.

tout en ayant perdu le pouvoir, a conservé sa pureté de race et une partie de son prestige religieux.

La population, livrée à elle-même, s’est subdivisée en castes à l’infini. Tout a été pour elle motifs à séparation : chaque profession, chaque métier a tenu à honneur de s’isoler complètement des autres. Enlin, quand tous les motifs de partager, diviser, | ^actionner, ont été épuisés, chaque caste à son lour s’est séparée en deux camps, aussi étrangers j l’un à l’autre que s’ils n’avaient pas une origine ‘ commune : les partisans de la main droite et ceux, de la main gauche.

Ceci demande explication :

Les Indous mangent avec la main, sans le secours d’aucun instrument. Quelle que soit celle qu’ils choisissent pour cette fonction, l’autre main est réputée impure, et ne doit jamais toucher aux ali- Tlijînls, réservée qu’elle est exclusivement aux ablulior!^ secrètes. De là cette division dont je viens de parler. — Dans la même caste, les uns se servent de la main droite pour les repas, les autres de la gauche.

El ainsi, pour la caste vellaja par exemple, il y a les vellaja de la main droite el les vellaja de la main gauche. 11 en est de même pour toutes les autres castes.

Toutes les castes reconnaissent la supériorité de celle des hrahmes. Mais, cette concession faite, chacune en particulier se proclame supérieure à toutes les autres. Delà des luttes orgueilleuses d’influence et de richesse, qui vont parfois jusqu’à la ruine.

.\utrcfois, les rajahs et les princes de famille

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royale avaient seuls le droit de porter une canne à pomme d’or, de la dimension de celle de nos tam^ bours-majors. Les {gouvernements européens qui se sont emparés de l’Inde se sont réservé d’accorder ce droit comme une décoration. Il faut voir à quel degré de bassesse et de platitude descendent les plus riches Indous pour conquérir cette canne, eï combien grassement ils payent les influences tripoteuses qui la leur font accorder. Vingt ans de sa vie un Indou pétitionnera, implorera gouverneurs, conseils, fonctionnaires de tous ordres. S’il ol)tient la canne, il meurt content, et sa famille et sa caste en ont pour plusieurs générations à s’enorgueillir de la distinction obtenue. L’Européen s’amuse fort de cette manie qu’il exploite. Il est juste de dire, par contre, que l’Indou est non moins égayé par les lambeaux d’étoffe rouges, jaunes ou verls que noulî cousons à nos boutonnières.

Entrez dans un tribunal à l’heure des ventes immobilières, et si, par hasard, deux individus de castes rivales, et à peu prés égaux en richesse, se trouvent en présence, misant le même lot, vous pouvez être certain que l’immeuble doublera et triplera de valeur. Que l’un dépense trente mille roupies pour le mariage de sa fille, l’autre en dépensera quarante. Que le premier donne, dans une cérémonie religieuse, cinquante bœufs aux hrahmes officiants ; huit jours après, le second fera offrir un sacrifice et il donnera cent bœufs.

J’ai connu un riche banquier de la caste des commoutys, qui, brouillé avec son gendre pour quelque question de préséance, se mettait en tra-

vers de tous ses projets pour les faire échouer, et qui paya trente mille francs un attelage qui n’en valait pas cinq mille, uniquement pour la galerie, et parce qu’il avait dit que son gendre n’aurait jamais ces chevaux dans son écurie.

Pris par la vanité, l’Indou est capable des plus étranges folies.

Disons aussi, pour être juste, qu’il donne parfois des exemples de dévouement et de grandeur d’âme dont notre histoire pourrait s’enorgueillir à juste titre.

Il est un fait que je dois citer. — Je n’ai pas la prétention de faire réparer une injustice ; c’est impossible en France, aujourd’hui que nous râlons sous une décrépitude administrative et bureaucratique plus forte que la loi ! Mais enfin, j’aurai fait connaître un trait de dévouement à notre pays, qu’il est bon au moins qu’on n’oublie pas.

Je prends ce que je vais dire sous ma responsabilité personnelle.

Il y a, à Pondichéry, un Indou du nom de Sandira-Poulé, qui vit péniblement d’une modique pension de trois mille francs, avec sa nombreuse famille. Son grand-père a dépensé douze millions pour la France, et Sandira-Poulé attend, dans le besoin, que la France veuille bien se souvenir d’une des plus grandes familles de l’Inde, qui s’est ruinée pour l’honneur de son drapeau.

Ceci est de l’histoire ;

En 1793, les Anglais assiégeaient Pondichéry par Goudeloor et par la mer. Cette malheureuse ville, célèbre pour sa fidélité à toute épreuve envers la

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France, se défendait avec l’énergie du désespoir. Elle n’avait aucun secours à attendre de la mère patrie, qui luttait elle-même centre la coalition étrangère.

Un beau jour, on ne put répondre au feu des Anglais. 11 restait de la poudre, mais on n’avait plus de projectiles. On avait envoyé aux habits rouges tout ce qu’il y avait de fer dans la ville : les balustrades des monuments, les flèches et les croix des églises avaient fait de la mitraille.

Un conseil de guerre était assemblé. Le gouverneur et les vieux soldats qui en faisaient partie pleuraient de rage, à la pensée de se rendre. Il y avait là de vieux compagnons deLally-Tollendal, de Dupleix et de Mahé de la Bourdonnais. C’était dur, pour CCS braves, d’abandonner la vieille Pondy, la ville des palais, comme on l’appelle sur la cote de Coromandel.

Tout à coup, un Indou demande à parler aux membres du conseil. On l'introduit. C’était le chef de la caste des vellaja de Pondichéry, l’homme le plus riche de tout le pays français, l’a'ieul de Sandira-Poulé.

— Messieurs, dit-il simplement, apprenant que vous n’aviez plus de munitions, et qu’on allait peutêtre se rendre, j’ai fait conduire aux remparts cinquante caisses d’argent monnayé en roupies. Ne pensez-vous pas que cela fera d’excellente mitraille?

A ces mots, la salle éclate en applaudissements. On décrète que le chef des vellaja a bien mérité de la patrie. Chacun regagne son poste aux remparts, et la défense reprend avec plus d’enthousiasme.

Pendant vingt jours on cracha de la mitraille d’pr et d’argent sur les Anglais.

La Convention, émue par ce trait de dévouement, ordonna, à titre de récompense nationale, le remboursement des sommes que l’Indou avait offertes aux canons de la France. Le ministre des finances, Roland, liquida, par transaction, la somme à rembourser à une dizaine de millions. Mais le payement ne fut Jamais ordonnancé. Le grand chef des vellaja, trop fier pour réclamer rien, mourut dans le besoin, et son petit-fils, Sandira-Poulé, vit dans un état voisin de la misère, dans une ville où sa famille n’est déchue du premier rang que pour avoir trop aimé et trop bien servi la France.

Il est vrai que Sandira-Poulé a reçu, pour lui et ses héritiers à perpétuité, l’autorisation de porter la canne à pomme d’or.

Cela est triste à dire ; mais, chez les Anglais, la récompense eût été à la hauteur d’un pareil dévouement.

Ce n’est pas que nous soyons moins généreux que nos voisins. C’est que, depuis plus de soixante ans, nous n’avons ni politique extérieure, ni politique coloniale; nous n’avons même plus de gouvernement ; nous ne sommes qu’un système administratif, — et l’on sait qu’en bonne administration, toute la science consiste à faire payer le contribuable et à élever le traitement des fonctionnaires, — ceux do dix mille francs à douze mille, ceux de douze à quinze, ceux de quinze à vingt; — quant au dévouement et à l’héroïsme, cela se chiffre par cinquante francs de gratifications.

TRINQÜEMALÉ.

Revenons aux castes indoiies.

II faut toujours un aliment à l’activité humaine. Enlevez à un peuple la liberté et la vie politique, et vous le rejetez dans les querelles byzantines, dans les discussions puériles, dans des disputes mesquines de préséance.

Dans les villes indoues, chaque caste a sa rue, dont elle prétend interdire la circulation pendant les fêtes qui lui sont particulières. Elle l’iiilerdit également aux fêtes des autres castes, et il y a sotivent danger de mort à enfreindre de pareilles défenses.

Certaines castes n’ont pas le droit d’aller en ‘palanquin. D’autres, qui possèdent ce droit, ne le peuvent exercer que pendant les fêtes ou à des époques spéciales de l’année.

Tirer des boîtes, faire envoler des fusées, des flammes du Bengale, avoir de la musique pendant les cérémonies mortuaires, porter des sandales, se couper les cheveux d’une certaine manière, avoir droit à telle ou telle coiffure, posséder un attelage à un, deux ou quatre chevaux, manger sur une i’euille d’arbre, dans un plat de terre, de cuivre, i ’argent ou d’or, porter sa barbe de telle ou telle façon, et mille autres coutumes qu’il serait trop long ' d’énumérer, forment autant de privilèges auxquels

• TIndou tient plus qu’à la vie, non-seulement pour les exercer, mais encore pour en prohiber remprunt

• à tous ceux à qui leur caste n’y donne pas droit.

Soulevez-vous donc contre l’occupation étiangère, lorsque deux hommes ne peuvent ni manger ensemble, ni porter les mêmes vêtements, quand ils

appartiennent à des castes différentes! — Aussi la révolte de 1857 contre les Anglais n’a-t-elle été qu’un , soulèvement partiel des musulmans du Nord, des plus faciles à réprimer, et qui n’a pris des proportions épiques en Europe que grâce au lyrisme britannique, qui ne peut faire marcher trois soldats à la queue leu leu sans pousser des hurrahs frénétiques d’admiration. A force d’entendre crier par tous les journaux qui s’impriment en anglais dans le monde entier : « Quel héros que ce John Bull! » l’Europe se met à la fenêtre et regarde passer le héros.

L’histoire de cette fameuse guerre est à écrire pour l’enseignement du monde. — La voici en vingt lignes :

En 1856, lord Dalhousie, gouverneur général de rinde, confisqua, par un arrêté, le royaume d’Aoude, pour ce motif « que le roi d’Aoude ne savait pas gouverner son royaume ». — Cette phrase se trouve tout entière dans le décret.

La France ne protesta ni contre l’acte ni contre l’insolente impudence des termes employés par l’acte de confiscation. Cette brutale suppression d’une nation était une fiche de consolation accordée à l’Angleterre, qui aurait voulu continuer la guerre de Crimée.

A la suite de cet acte de piraterie terrestre, quarante à cinquante mille malheureux musulmans st soulèvent pour défendre leur nationalité. Ils s’emparent de quelques villes du Nord; mais comme, sur les deux cents millions d’Indous, pas un ne bouge, les révoltés n’osent aller de l’avant, et l’Angleterre a

trinqlemalC.

tout le temps qu’il lui fnut pour envoyer vingt mille ^ hommes, qui, à eux seuls, écrasent la prétendue rébellion.

! C’est le lendemain que John Bull fut véritablement un héros ! Pour se venger d’avoir eu peur et apprendre aux Indous à ne plus les déranger pour rien, les Anglais firent pendant six mois des promenades militaires avec accompagnement de musique et de mitraille, égorgeant des milliers de prisonniers, au commandement et à la parade du matin.

A Lacnow seulement, et d’un seul coup, hommes, femmes, vieillards et enfants pêle-mêle, il y eut sept mille cadavres...

Français! — lunatique, humanitaire, commis voyageur cosmopolite du progrès, — regardé donc une bonne fois ce qui se passe autour de toi et comment les forts traitent les faibles, et tu ne te réveilleras plus, un beau matin, à demi égorgé oanr ton lit, ta caisse et tes armoires vides, le tout peur avoir cru que tu n’avais plus besoin de fermer ta porte 1a nuit.

Les Anglais, qui trouvent leur intérêt à ces divisions de castes, les entretiennent plus que jamais, et tant qu’elles existeront, ils n’auront à redouter aucun mouvement sérieux. Peu importe à l’Indou' de basse caste, qui a toujours été opprimé, à qui ' on n’a su donner aucune idée de nationalité et de patrie, de payer l’impôt aux brabmes ou aux rajahs, aux musulmans ou aux Anglais. Quant aux hautes castes, elles ne demandent qu’une chose : c’est que le maître leur conserve leurs distinctions 't leurs richesses, suivant en cela l’exemple de

3D0 VOYAGE Aü PAYS DES BAYADÈRES.

toutes les aristocraties du monde, qui ont toujours servi de marchepied aux envahisseurs; elles se battent d’abord avec rage, avec furie : il s’agit de con- ’ server le pouvoir; mais le sol définitivement conquis, elles sont les premières à se rallier au vain- 1 queur, qui leur conserve presque toujours leurs ’ privilèges, ayant à son tour besoin d’elles pour s’implanter d’une manière durable sur le sol et recueillir tous les fruits de sa conquête.

Toutes ces castes si nombreuses, si divisées d’intérêts, toujours en lutte d’attributions et de préséances, rendront toujours le gouvernement de l’Inde des plus faciles à toute nation européenne qui parviendra à s’en emparer.

Le nord-nord-est de Ccylan, depuis Tainblegara et Trinquemalé jusqu’à Jadnapatnam, est habité par des Indous originaires des côtes de .^lalabar et de Coromandel; mais toutes les castes del’Indoustan proprement dit n’y sont point représentées. Les seules qui aient une réelle importance sont :

1” La caste de vcllaja, qui se prétend la plus relevée de tontes après celle des brahmes;

La caste des commoutys, c’est-à-dire des banquiers, des armateui's, des gros capitalistes et spéculateurs ;

3“ La caste des chcttys, c’est-à-dire des marchands en tout genre ;

4° La caste jyadaval, ou des cultivateurs, planteurs et industi icls agricoles.

Nous ne parlons pas de celle des brahmes, qui existe là avec le môme prestige, la même autorité que sur la grande terre.

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Au-dessous de ces castes il en existe une foule d’autres que nous aurons occasion d’étudier plus tard. Contentons-nous de celles que nous venons d’indiquer pour Ceylan, et qui sont les seules qui comptent réellement dans cette île.

Les parias y sont également en petit nombre.

iS’ous nous occuperons d’eux dans l’Inde.

Les trois castes vellaja, commoulys et clicttys frayent volontiers ensemble dans les fêles et relations ordinaires de la vie, sans pouvoir s’unir entre elles par mariage. Elles jouissent à peu près des mêmes privilèges, les commoutys et les cbettys ayant conquis, à prix d’argent et par de riches offrandes aux dieux, presque tous les droits qui ne sont pas le partage exclusif des brahmes.

Quant aux vellaja, ils les possèdent depuis longtemps, comme issus de la classe des guerriers et des aryas, c’est-à-dire des rois.

Malgré cela, et bien qu’ils acceptent des invitations les uns chez les autres, les vellaja traitent un peu les commoutys comme le faubourg Saint-Germain traite les financiers du quartier d’Antin.

Aux fêtes du mariage de la fille de Nalla-Tamby- Modeliar, tout ce que les castes commouty et clietty contenaient do distingué comme fortune, de Trinquemalé à JaÜ’napalnam, avait été invité. Aussi chiffrait-on d’avance à une valeur de plus d’un million de roupies les cadeaux que la jeune rnai iée allait recevoir de tous côtés. — Tout invilé doit son offrande, si minime qu’elle soit. Sous aucun prétexte il n’est permis de manquer à cet usage -consacré par la tradition religieuse.

« Le saint ermite Vaïdhéva, dit la légende, étant tombé inopinément au milieu des fêtes du mariage j de la belle Bahvany avec le puissant roi Viswamitra, f et n’ayant rien à lui donner, arracha un poil de sa ! barbe, qu’il lui olfrit plutôt que de manquer à | l’usage sacré.

' » Le poil du saint personnage fut enfermé dans

une châsse d’or,- et conservé longtemps comme un talisman par la dynastie de Viswamitra. »

. . . Quand j’achevai ma promenade dans les rues de Taniblegam, que je fus obligé de parcourir à . nouveau pour regagner le bengalow, tout bruit avait cessé. Il ne restait plus que quelques heures de nuit. — Fakirs, charmeurs, mendiants, sannyassis, tigres, éléphants et cornacs dormaient dans la poussière, et c’est à peine si je pus me frayer un passage au milieu de tous ces corps étendus, qui prenaient les aspects les plus fantastiques sous la lueur fumeuse de monstrueuses boules de résine parfumée , qui brûlaient de distance en distance sur des trépieds.

.\ux premières lueurs du jour, la fête commença.

Je n’oublierai jamais le spectacle qui frappa ma vue lorsque j’arrivai dans la maison de Nalla-ïamhy et que j’eus pris place sous la vérandah à colonnes sculptées du premier étage. — Sir John et lady llastlcy étaient déjà installés avec les jeunes misses, et, après les compliments d’usage, nous nous livrâmes entièrement à la curiosité.

Qu’on se figure une immense place bordée d’arbres gigantesques et de (lambovants aux fleurs

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rouges. D’un côté, la maison de Nalla-Tamby; à l’autre extrémité, la pagode, élevant dans les airs sa masse imposante; et dans l'intervalle de plus d’un . kilomètre qui les sépare, quinze à vingt mille per- •' sonnes aux costumes les plus étranges et les plus : variés, tous les invités et tous les habitants du district, rangés de chaque côté pour voir passer le cortège.

Tout était prêt. Les éléphants avec leurs haoudahs garnis de soie et de cachemire, qui devaient être ofîerts à la pagode, tenaient la tète du cortège avec leurs cornacs. Après eux venaient les bayadères, qui entouraient la statue de A'ischnou dans un char magnifique traîné par douze buffles noirs. A lcrur suite, les deux palanquins, tout ivoire, or et soie, des deux futurs époux. — Les invités devaient prendre place immédiatement après, dans des chars de verdure et de fleurs, construits expi és pour la fête.

Tout le long du parcours, les charmeurs, les mendiants, les pandarons, les sannyassis, les fakirs, attendaient le signal.

Les musiciens ne pouvaient prendre part à la fête religieuse. Ils étaient réservés pour les réjouissances du soir.

Au moment où les premiers rayons du soleil atteignirent le triangle sacré du sommet de la pagode, les sons aigus de la trompe brahmanique se firent entendre dans le lointain, immédiatement suivis de frénétiques hurrahs poussés par la foule en réponse au signal jiarti du temple.

A l’instant même, Lackmy, la jeune fille de Nalla-

Tamby-Modcliar, et son fiance, Ponou-Rassendren- Modeliar, parurent et se placèrent dans leurs palanquins. Aussitôt, comme par enchantement, les éléphants ouvrirent la marche,, agitant en cadence leurs monstrueuses trompes tout entourées de guirlandes de fleurs; les hayadères se mirent à danser en chantant autour de la statue du dieu; et chacun prit son rang dans le cortège, à la suite de la famille des deux époux.

Nous allions lentement, sous une pluie de fleurs et de feuillage que des chocras (serviteurs), placés de distance en distance, lançaient sur la foule. Des houles parfumées hrùlaicnt sur des trépieds. Les mendiants, pandarons et sannyassis chantaient des hymnes religieux sur notre passage. Vingt mille poitrines répétaient le refrain sacré. Les charmeurs jonglaient avec leurs serpents.

Tout à coup, un long frémissement parcourut la foule. Les fakirs venaient de commencer leurs épouvantahles exercices. Rien ne saurait donner une idée du spectacle étrange, sauvage, qui s’offrit à nos regards.

De distance en distance, le long du chemin que nous parcourions, des troncs d’arhres avaient été fixés verticalement dans la terre. Au sommet de chaque tronc était une roue mobile mise en mouvement avec rapidité, entraînant avec elle cinq ou six corps humains qui rougissaient la terre de leur sang. C’étaient les fakirs qui s’y étaient attachés avec des crochets de fer passés dans les cuisses, les reins ou les épaules. Ces pauvres misérables, fanatisés par les brahmes qui s’en servent pour accom-

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plir leurs jongleries et leurs miracles devant la foule émerveillée, souriaient et chantaient comme s’ils eussent été sur un lit de roses.

Les fakirs sont élevés par les prêtres dans le plus profond des pagodes. La méthode d'entraînement^ si nous pouvons nous servir de celte expression, à laquelle ils sont soumis, n’est point connue, et les brahmes gardent sur ce sujet, quand on les interroge, un silence que rien ne peut rompre.

Tout ce que l’on peut savoir, c’est que ces fanatiques sont tantôt soumis à des privations et à des tortures terribles, tantôt livrés à toutes les excitations du plaisir et de la débauche la plus raffinée.

Nous ne pouvons, on le conçoit, soulever ici un coin de ce voile, et les mots, quelque prudents et chastes que nous puissions les employer, ne parviendraient pas à adoucir les images de ces orgies sacerdotales. Ces choses-là. devaient se raconter aux saturnales de Lesbos et de Gomorrhe.

, Arrivés à la pagode, nous fûmes obligés, la famille de sir Hastley et moi, de laisser s’accomplir la cérémonie religieuse sans nous, l'entrée du sanctuaire nous étant interdite comme à d’impurs bé’atli (étrangers). Nous revînmes tranquillement, au petit pas de nos chevaux, dans la maison de Naila- Tamby, traversant de nouveau les groupes de charmeurs et de fakirs dont je viens de parler.

Chose étrange : il n’est pas un seul Européen dans l’Inde «jui ait pu jusqu’à ce jour, soit par autorité, soit par corruption, obtenir des brahmes l’entrée du sanctuaire de leurs temples. Ils vous ven-

(Iront leurs bayadères, leurs femmes même, si l’on sait s’y prendre et être discret; mais ils ne vous permettront pas de pénétrer dans l’enceinte réservée de la pagode, quand bien même vous feriez luire à leurs yeux tous les trésors de Kanawer ou de Golconde.

Corruption d’un côté, fanatisme de l’autre : voilà le résultat infaillible de tout despotisme sacerdotal.

La cérémonie religieuse dura peu. Elle se borna à une simple ablution dans l’étang sacré de la pagode, car elle ne concordait pas avec les fêtes de la nubilité de Lackiny, et à l’invocation suivante que le brahme officiant récita en présence des deux époux à l’autel du Lingam :

Que Brahma unisse vos âmes d’un lien indissoluble, et que la vertu soit ce lien. Que dans vos cœurs n’entre jamais ni le dégoût ni l’oubli; un mari qui dédaigne sa femme est maudit de Dieu. Une femme qui dédaigne son mari ne peut espérer d’entrer au séjour céleste.

Respectez dans votre union les époques qui ne sont point favorables, car celui qui se livre en tout temps aux plaisirs de l’amour offense le Seigneur, qui pour ce fait ne lui accorde point une nombreuse postérité.

Vous consacrerez à Dieu l’aîné de vos fils, car c’est lui qui aacomplira sur votre tombe les cérémonies funéraires qui lavent ies dernières souillures, et qui vous permettront d’entrer dans le séjour des âmes purifiées.

Lorsque le prêtre eut terminé sa prière, le cortège

TRINQUEMALÉ

reprit sa marche dans l’ordre qui avait déjà été observé, et comme Ponou-Rassendren-Modeliar n’feabitait pas Tamblegam, la jeune femme fut reconduite à la maison de son père, qui sei*vit de domicile conjugal pour la suite de la cérémonie.

Arrives sous la vérandah de la demeure de Nalla- Tamby, Ponou-Rassendren offrit à sa jeune femme du riz grillé, un jeune chevreau à toison rouge et deux jeunes colombes.

Lackmy mangea le riz grillé en le partageant avec son mari, rendit la liberté aux deux colombes, et, ayant pris dans ses bras le jeune chevreau, elle franchit le seuil de la maison en prononçant les paroles suivantes :

Je suis vierge, n’ayant point encore connu d’homme. Que mes yeux se ferment pour toujours à la lumière plutôt que de s’arrêter sur un autre visage que celui de mon époux ! Que ma voix se sèche dans mon gosier plutôt que de prononcer des paroles d’amour qui n’iraient point à ses oreilles! Que je meure plutôt que de laisser délier mon pague par une autre main que la sienne.

L’invocation du prêtre brahme et ce serment de la jeune mariée datent de l’époque patriarcale indoue. — Le riz grillé, mangé en commun par les deux époux, indique leur union sur la terre. Les, deux colombes qui s’envolent sont un signe de l’union de leurs Ames au ciel, s’ils savent traverser la vie ensemble et rester purs comme le jeune chevreau à toison rouge que la jeune femme reçoit de son mari. — Ce symbole est touchant de simplicité et ne manque "pas de grandeur.

Après les paroles que Lackmy venait de prononcer, Ponou-Rassendren lui passa au cou un tali tfor, sorte de collier qui contient sur une plaque cylindrique le chiflre et le signe de la caste des deux époux.

Le mariage était accompli, moins une formalité des plus étranges dont nous allons rendt’e compte.

Manou, le plus ancien des législateurs de l’Inde, exposant les principes relatifs au mariage, a dit :

« 11 est enjoint au sage de ne point s’allier à une femme affligée de phthisie, de dyspepsie, de lèpre blanche, d’èpilepsie ou d’éléphanliasis.

» Qu’il prenne une femme bien faite, dont le nom soit agréable, qui imite la démarche gracieuse d’un cygne ou d’un jeune éléphant, dont le corps soit revêtu d’un léger duvet, dont les che\eux soient lins, les dents petites et les membres d’une douceur charmante. »

D’après ce texte, toutes les femmes atteintes d’une de ces maladies ou de quelque difformité secrète, et qui malgré cela se marient, peuvent être répudiées par leurs maris du moment où ils s’aperçoivent de ces infirmités. Mais si la maladie vient frapper la femme après le mariage seulement, il n’y a pas lieu à répudiation.

Pour prévenir toute supercherie, mais surtout • pour empêcher que le mari ne vienne à répudier sa femme au bout de quelque temps pour une maladie contractée depuis le mariage, il est d’usage, dans les hautes castes surtout, pour qui un pareil événement serait un déshonneur, de dévoiler devant un certain nombre de témoins les charmes les [ilus sc-

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crets de la jeune femme, et de ne terminer le mariage qu’après avoir fait la preuve qu’elle n’est • atteinte d’aucune des infirmités que Manou a considérées comme une cause de nullité.

Les témoins inscrivent leur déclaration sur un registre ad hoc tenu par le chef de la caste. Quatre ' sont choisis par le père et quatre par le mari. Les femmes u’étant pas admises en justice, les hommes seuls peuvent servir de témoins.

Sir John llastley et moi fûmes désignés tous les deux, l’un par Nalla-Tamby et l’autre par Ponou- Rassendren, pour faire partie de l’aréopage. Les six autres témoins furent pris parmi les membres des deux familles.

Nous fûmes introduits dans un vaste salon garni de divans, dont les tentures soie et cachemire, par leurs mille nuances, chatoyaient agréablement aux regards. C’est là que la jeune Lackmy devait nous être présentée.

Si je n’eusse craint de froisser Nalla-Tamby et son gendre, j’eusse décliné l’honneur de faire partie de ce singulier jury. Dans leur liberté exagérée, les mœurs des Indiens ont presque toujours quelque côté séduisant et poétique ; mais cette coutume, cette exhibition légale avait quelque chose de brutal qui froissait mes sentiments intimes.

Comme je communiquais mes réflexions à sir John, une tenture, discrètement écartée dans le fond de l’appartement, laissa passer la jeune fille, qui s’approcha de nous, accompagnée d’une de ses suivantes et de la sœur de son mari.

Lackmy était enveloppée de la tète aux pieds dans

un pagne de cachemire frangé d’or. D’un gesU d’épaule elle rejeta l’étoffe, qui glissa le long de son corps et s’enroula autour de ses pieds, et elle parut à nos yeux éblouis dans tout l’éclat de sa virginale beauté.

Elle avait treize ans... l’âge où la femme atteint son entier développement sous ces chaudes latitudes.

L’impression pénible que j’avais ressentie au début s’envola rapidement, à la vue de l’admirable créaturç que j’avais devant moi; et, laissant les Indous faire leur métier d’experts, j’admirai dans cette enfant une des plus parfaites beautés qu’il m’ait été donné de voir sur cette terre classique de la délicatesse et de la pureté des formes. Sir John, le lorgnon incrusté dans l’œil, examinait comme il eût fait d’un cheval de race.

Debout dans un flot de cachemire, à cinq pas de nous, la tête inclinée, le regard inquiet de la biche surprise dans les halliers, le corps légèrement penché en avant sur ses genoux fléchissant à demi, ' les épaules, la poitrine et les hanches largement développées, la jambe irréprochable, des mains et des pieds d’un modelé et d’une finesse d’attache qu’on ne trouve qu’en ce pays du soleil, le bras délicat dans sa force, gracieusement ramené sous les seins. . . Lackmy avait, sans s’en douter, pris une pose d’une irréprochable chasteté, et l’on voyait, à sa pudique anxiété, qu’elle no sacrifiait pas sans somTrance à cette stupide coutume.

La charinantc jeûne femme appartenait du reste à une caste qui ne livre point ses femmes au pre-

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mier venu, et qui punit même l’adultère par la répudialion. j

Cela n’est, il est vrai, pas très-sérieux au fond, [ mais cela suffit pour donner aux femmes vcllaja, et surtout aux brahmines, une réelle supériorité ! sur les femmes des autres castes. , ‘

Chaque fois que j’ai eu occasion d’apercevoir dans leur éblouissante nudité ces statues animées de rindoustan, j’ai éprouvé le plus vif regret de ne j)Ouvoir traduire mes impressions par le ciseau ou le pinceau, de n’étre ni sculpteur ni peintre, et j’ai compris le secret de l’art antique. Daouthia- Ramana, Aryavasta, les grands sculpteurs des basreliefs et des frontons des pagodes, Xeuxis, Praxitèle, Phidias, Appelles, les représentants de l’art grec, vivaient dans un commerce journalier et facile avec la beauté; les mœurs puritaines ne sauraient donner l’inspiration. Il ne s’agit pas de copier servilement un modèle, comme fait notre école classique; il faut aimer le modèle, il faut qu’il vous inspire, il faut de la liberté de mœurs et une nuance d’amour dans le pinceau. Sans cela, que voulez-vous faire?

J’ai vu vingt fois une femme nue poser devant des rapins dans un atelier, et j’ai trouvé cela cynique.

Mais je m’émeu quand je vois, par la pensée, Raphaël enlever, en frémissant, le dernier voile de la Fornarina, dont le corps palpite d'amour et de pudeur... ou la ducliessc de Ferrare rejeter d’un geste superbe aux pieds du Titien qui l’implore an nom de l’art, sa tunique de velours, et paraître dans tout l’édat do son opulente beauté.

Que voulez-vous donc rendre, copistes de mo- ; dèles à cinq francs l’heure, qui travaillez de huit • heures à midi dans vos ateliers quand le jour est bon, qui faites de la peinture un moyen honnête de gagner votre vie? Ne savez-vous donc pas que le ‘ génie c’est l’émotion qui passe du cœur à la main; que cela ne se peut acquérir en copiant machinalement le plâtre ou le nu, ou en drapant un mannequin; et qu’en somme beaucoup d’entre vous ont ravi à la société de bons tailleurs et d’excellents bottiers?

A l’unanimité, la belle Lackmy fut proclamée satisfaire à toutes les exigences de Manou, et notre déclaration au registre de la caste fut un certificat d’incomparable beauté.

Doucement émue par nos louanges, et heureuse de recouvrer sa liberté, la jeune femme se drapa en souriant dans son pagne, adressa le salam oriental à chacun des Indous, nous donna, à sir John et à moi, sa petite main à serrer, et disparut ^ . avec ses compagnes derrière le rideau qui séparait ' le salon des appartements intérieurs.

Quelques instants après, nous nous trouvions de nouveau réunis à la foule des invités, et la cérémonie finale du mariage put s’accomplir.

Nalla-Tamby, après avoir brûlé l’herbe sacrée du cotisa sur un trépied d’or, unit définitivement les deux époux par cette simple formule :

« Vous voilà un seul corps et une seule volonté : pratiquez ensemble les devoirs prescrits par Manou et la sainte écriture. J’ai donné ma fille Lackmy à Ponou-Rassendren-Modeliar. »

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A partir de ce moment commença la véritable fôte, qui devait durer au moins quinze jours. Pendant toute cette période de temps, ce ne fut que repas sans fin, feux d’artifice, danses de bayadères chants interminables des rapsodes exaltant les hauts faits des héros et des dieux. Sur toutes les places, à tous les coins des rues de Tamblegam, les charmeurs s’étaient installés avec leurs' tigres privés et leurs serpents ; les fakirs continuaient à s’imposer les plus épouvantables tortures ; et les sannyassis, sortes de moines mendiants, étendus dans la poussière, roulaient pendant des journées entières leurs chapelets en récitant des prières qui avaient le don d’appeler sur la tête des deux époux une série d’intei’minables félicités.

Et chaque soir éclataient de nouveau, le long de la baie circulaire de Tamblegam, dans les rues, sur les terrasses des maisons, des milliers d’artifices bizarres aux flammes variées, qui ne cessaient qu’aux premiers rayons du soleil.

Après avoir dansé Jrendant uno heure ou deux en public, devant les nombreux invités de Nalla- Tamby, les bayadères se retiraient chaque nuit dans la pagode de Tamblegam, qui, vu son peu d’importance, ne possédait pas de ces prêtresses du culte et de l’amour.

A leur suite se glissait un certain nombre de riches commoutys de Trinquemalé, de Koutchivellé, de Kandawer, Kattiaar et autres lieux voisins, qui, attirés par la nouveauté et surtout la beauté remarquable des vierges folles de Clielambrum, achetaient à prix d’or, des brahmes, le droit

de s’introduire dans le temple. Le reste de la nuit s’écoulait, les boissons excitantes aidant, au milieu des danses lascives et d’orgies impossibles à décrire... Cela était su de tout le monde à Tamblegam; mais les prêtres jouissent, là encore plus qu’ailleurs, d’un tel prestige, qu’on ne trouvait rien d’extraordinaire à cette exploitation de la débauche dans l’intérieur de la pagode.

Les Européens n’assistent qu’aux cérémonies du mariage, et se retirent d’ordinaire avant le festin du soir qui réunit tous les invités, bien qu’ils soient somptueusement servis sur une table à part quand ils veulent honorer le repas de leur présence. Ils en agissent ainsi pour laisser aux Indous toute liberté de se réjouir sans contrainte.

Chose bizarre : dans les fêles intimes, l’Indou, qui est familier, libre même avec son hôte européen, est, en public, embarrassé, timide, et ne sait quelle contenance tenir.

Nous n’eûmes garde de manquer à cet usage, et, pour ne point gêner les hôtes de Nalla-Tamby, nous nous retirâmes de bonne heure, malgré ses protestations et celles de son gendre.

Lady Ilastley m’offrit gracieusement une place dans sa Victoria, en me priant à dîner; mais je me trouvais si fatigué que je lui demandai comme une faveur de vouloir bien me laisser rentrer au hengalow, et il fut convenu que j’irais passer la journée du surlendemain à Kaltiaar.

— Nous organiserons une chasse aux éléphants sauvages au lac Kandellc, me dit sir John;.vous ne

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pouvez point quitter Ceylan sans vous être procuré cette émotion.

J’allais lui communiquer la répugnance que j’avais à voir dresser de lâches guets-apens à ces intelligents et utiles animaux que les plus courageux n’osent attaquer de face. Mais le vindicara venait d’assembler les rênes, lady Hastley me salua une dernière fois de son éventail, et l’attelage disparut au milieu des lauriers, des acacias roses et des tamariniers qui bordent une des routes les plus enchanteresses que je connaisse, de Tamblegam à l’habitation de Kattiaar. Je me promis bien de faire connaître mes sentiments à sir John quand il me renouvellerait sa proposition.

La nuit était venue. Au lieu de me rendre directement au bengalo\v,je pris par un petit sentier détourné sur les rives de la haie, ce qui me permit de jouir d’un peu de tranquillité et de fraîcheur; agréable diversion aux bruits et aux excitations de toute nature de la journée.

Au jour indiqué, je me rendis à l’habitation de sir John, qui, après quelques paroles de bienvenue et les salutations d’usage, me fit admirer en détail les splendeurs de son installation.

La vie des Européens dans l’Inde est monotone ou fiévreuse, suivant qu’ils appartiennent à l’administration, à l’armée, ou qu’ils s’adonnent à la spéculation et au commerce.

Tout pousse au far niente sous ces brûlantes latitudes, et pour peu qu’on se laisse aller à une oisiveté énervante mais pleine de charme, on est bientôt au niveau des gens du pays, c’est-à-dire

ni«

bon à rien autre qu’à mener cette vie contempla-^ tive et rêveuse qui est le suprême bonheur des! Indous.

Chaque habitant est obligé d’avoir pour lui et sa famille une vaste maison ouverte à tous les vents, munie de vêrandahs et de terrasses, pour recevoir l’air avec abondance, et respirer le soir la brise de mer, qui vient agréablement rafraîcliir et reposer le corps abattu par la chaleur du jour.

Dans les contrées trop éloignées de l’Océan pour en recevoir les bienfaisantes fraîcheurs, des serviteurs spéciaux aspergent continuellement d’eau les tattis ou rideaux de vétivert qui sont suspendus entre les colonnes des vêrandahs.

Le personnel nombreux des domestiques nécessaires au service se décompose ainsi ;

1“ Un dûbochy ou chef de la domesticité, chargé de la surveillance générale et des achats;

2“ Un méti ou valet de chambre du maître de maison, qui soigne son linge, ses habits, le sert à table et veille à ce que le bain soit fait aux heures convenables ;

3" Une aya ou femme de chambre, rendant les mêmes services à madame ;

4“ Deux aya couturières;

5“ Un musulmah tailleur;

6“ Un cuisinier ou cousicara;

1 ° Un paya ou aide de cuisine;

8° Une taniégartchie, porteuse d’eau et laveuse de vaisselle ;

9" Un vélacoucara, chargé des lampes et de tous les luminaires de la maison;

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10” Un vindicara ou cocher;

11” Deux cavélères pour nettoyer les voitures e1 prendre soin des chevaux;

12” Deux pankahhohis pour faire mouvoir le jour et la nuit les pankahs des chambres;

13” Deux totoucara, un pour faire les bains el l’autre attaché au jardin ;

14” Quatre bohis ou porteurs de palanquins;

En tout une vingtaine de domestiques dont on ne saurait diminuer le nombre en reportant sur les autres la besogne de ceux qu’on supprimerait. Les serviteurs indous ont fait des castes spéciales de leurs fonctions, et il est impossible d’obtenir d’eux la moindre des choses en dehors des attributions dans lesquelles ils se sont retranchés.

Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que vous ne pouvez prendre aucun domestique en dehors de ces castes.

Primitivement, ces castes n’ont été certainement imaginées par les Indous qui ont consenti à séi vir les Européens, que pour diminuer’le plus possible la besogne imposée à chacun d’eux. Aujourd’hui, elles se couvrent comme toutes les autres du prestige religieux, et si par hasard vous demandez un verre d’eau à votre vindicara (cocher), il appelle immédiatement votre dobochy et lui transmet votre ordre, en vous disant : « Ma caste me défend de i'aire autre chose que conduire ta voiture. »

Il suit de là que, quand on supprime un domestique, on supprime le service auquel il était attaché. llenvoycz les totoucara, et personne n’enlre-

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lient plus le jardin, et vous n’avez plus de bain aux heures où vous êtes accoutumé à le prendre;

Les cavélères, et vos chevaux ne mangent plus;

Le vèlacoucara, et votre maison n’est pas éclairée le soir;

, Le cuisinier, et vous vous passerez de manger. Il vous reste quinze à vingt domestiques, mais pas un,

' fût -ce le méti attache à votre personne, ne consentirait à vous faire seulement deux œufs à la coque.

Dès qu’un serviteur vous quitte, il faut le remplacer sur l’heure, si l’on ne veut être exposé à des désagréments souvent sérieux. Fort heureusement que le dobochy est chargé de ce soin, et comme c’est à lui que les maîtres s’en prennent au moindre retard, à la moindre irrégularité dans le service, il a l’habitude d'avoir toujours sous la main des gens prêts à remplacer ceux qu’il est obligé de renvoyer ou qui s’en vont volontairement.

Après le dobochy, sorte de maître Jacques qui s’occupe de tout dans la maison, et le méti, qui a soin de votre personne, les domestiques les plus précieux sont sans contredit les pankahbohis, chargés de tirer sur vos têtes, le jour et la nuit, cet immense éventail appelé pankah,dont chaque cham- , bre est pourvue, et qu’ils mettent en mouvement ^ du dehors par une corde qui traverse la mu-* raille sans qu’ils puissent en rien plonger leurs’ regards dans les appartements.

Sous cet utile instrument, qui, lancé à toute volée, donne une fraîcheur délicieuse dans toute la chambre où il est mis en mouvement, on peut travailler, manger et dormir aux heures les plus

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chaudes de ce climat torride, sans en éprouver la moindre fatigue.

Malgré ce luxe de domesticité, la vie n’est point chère dans l’Inde; le salaire de ces serviteurs varie de cinq à dix francs par mois, et la nourriture neleur est point due; le dobochy seul est payé quinze francs. Avec quelques centimes de riz, l’Indou fait ses trois repas par jour.

La volaille, le gibier, le poisson, les grosses (viandes, tous les objets d’une consommation jour-

J naliére sont d’un extraordinaire bon marché, et, ’ pour cinquante francs par mois, on se loge dans un véritable palais avec jardins , écuries et dépendances.

A Pointe-de-Galles, Colombo, Kandy, et, sur la grande terre, à Bombay, Madras, Calcutta, partout où il y a de grandes agglomérations de population, . les prix augmentent, mais dans une proportion qui ; n’a rien d’exagéré.

En somme, l’existence est large, facile pour tous, somptueuse au delà de toute expression pour le ; ^ bien partagés, et si l’on peut surmonter les ennuis L 'de l’acclimatation dans une contrée si différente des /nôtres, on en arrive bientôt à perdre tout esprit de retour au milieu de cette grandiose nature, toute de poésie, de fleurs et de parfums.

Les jeunes gens se procurent à peu de frais le luxe d’une ou de plusieurs jeunes maîtresses indoues, pauvres créatures vendues par leurs parents iinjour de disette, et que l’on change avec le sansfaçon d’un sportman qui renouvelle son attelage. Ignorantes, douces et soumises, il n’est pas rare

de voir ces femmes, qui manquaient de tout dans la maison paternelle, heureuses de leur vie nouvelle, s’attacher peu à peu en silence, et pleurer le jour du départ, quand le maître ne veut plus d’elles.

J’en ai vu quelques-unes que leurs acquéreurs avaient gardées, par insouciance sans doute, par un peu d’affection peut-être, et je dois avouer qu’elles étaient vives , caressantes , enjouées et souvent pleines de cœur. Ne sortant jamais, n’ayant pour toute promenade qu’un coin du jardin planté de bananiers et de lauriers-roses, où était située leur petite case, elles avaient gardé les manières enfan- . Unes du premier âge, sans autre souci que celui de se mirer dans leur bain, de natter leurs longs cheveux, et, le soir venu, de s’accroupir comme un jeune chien fidèle auprès du maître en quêtant un regard, un sourire, que l’indolent ne leur accordait pas toujours, occupé qu’il était à suivre les spirales capricieuses de la fumée odorante de son houkah.

J’ai connu un jeune oflicier qui garda pendant les quatre années de son séjour dans l’Inde une jeune et charmante fille de Tranquebar qu’il avait prise dés son arrivée. Doux et bon avec elle, la traitant exactement comme une femme européenne, il fut de sa part, en retour, l’objet d’une telle affection, d’un attachement si profond, qu’à son départ la pauvre délaissée s’en fut à la campagne dans un village retiré, pleurant sur celui qu’elle avait perdu et refusant énergiquement toutes les propositions qu’une aussi extraordinaire fidélité ne manqua pas de lui attirer.

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— Je reviendrai peut-être, lui avait dit son amant en la quittant. Et elle l’attendait avec cette foi robuste qui est le propre de l’amour et des naïves intelligences.

Ces exemples sont, il est wai, très-rares dans l’extrême Orient, mais la faute en est aux populations abruties de ces contrées, qui ne voient aujourd’hui dans la femme qu’un instrument de plaisir.

L’abaissement de la femme, dans l’Inde, est dans les mœurs, mais n’est pas dans la loi, et il est triste de voir les Européens s’approprier sur ce point la morale relâchée des Indous.

De ces unions passagères, de ce mélange des deux races est née une population assez nombreuse aujourd’hui à Ceylan et dans toute la péninsule de rindoustan, qui a reçu des indigènes le nom de topas, et des Anglais celui de half-caste, c’est-à-dire demi-sang.

Flétris dès leur naissance par un stupide préjugé, élevés au hasard entre la misère et la réprobation, repoussés par les Indous, dédaignés par les Européens, ces sang mêlé, incapables de tout travail, orgueilleux sous leurs haillons, ne sont qu’un monstrueux assemblage des vices des deux races dont ils sont le produit.

Toutes les carrières de la magistrature, de l’armée et des différentes branches de l’administration leur sont fermées par ces mêmes Anglais qui, dans leurs meetings de la Cité, hurlent au hasard pour l’émancipation des nègres et la liberté des peuples. Et cependant, quel parti une bonne politique eût pu tirer d’eux! En lc3 protégeant, en les relevant

par l’cducalion, on eût pu créer à côté des Indous un peuple mixte, éclairé, intelligent, plus actif que les indigènes, qui, avec le temps, se fût mêlé à eux, eût efficacement combattu les préjugés de castes qui s’opposent à la régénération de l’Inde, et fût peutêtre parvenu à changer complètement ce pays de rêve et d’inertie qui, depuis des milliers d’années, dort sur ses institutions usées, engraissant l’étran- - ger de son sang et de ses richesses.

Mais il serait absurde de venir demander à l’Angleterre qu’elle suivît une ligne de conduite aussi conforme à la civilisation et à l’humanité.

Les peuples qu’elle opprime n’ont pour elle qu’une valeur de marcliandise; elle les traite comme ses cotons, son charbon, ses métaux. Bon gré, mal gré, il faut qu’ils rendent* il faut qu’ils comptent dans l’inventaire : tout est bon quand il s’agit de Vintcrêt anglais.

11 faudrait voir ici comme ces hauts fonctionnaires anglais, dans le genre de sir Ilastley, s’en- ^ tendent à exploiter les inépuisables richesses de cette terre, dans l’intérêt de leur nation... et quelle vie de faste et de splendeur mènent ces nababs administratifs.

Deligt-llouse, l’habitation de sir John, était un véritable palais que l’Occident et l’Orient s’étaient épuisés à orner. Les jardins et le parc étaient admirables, la nature faisant ici presque toute la besogne du jardinier, qui n’a guère, au milieu de cette luxuriante végétation, qu’à tracer des allées et des labyrinthes.

Nous terminâmes notre visite par le koriiah ou

TRINQÜEMALÉ.

habitation des éléphants, qui contenait quatre de ces splendides animaux, occupés, au moment où nous entrâmes dans leur demeure, à placer sur des claies leur provision de fourrage et de cannes à sucre sauvage, qu’ils avaient été chercher le matin sous la conduite du fils de leur cornac, un enfant de douze ans, dont l’autorité suffisait à les empêcher de flâner trop dans la jungle ou le long des rizières.

— A quoi vous servent ces animaux? demandaije à sir John; car je pense bien que ce n’est point simplement par plaisir que vous les possédez.

— A chasser, me fut-il répondu.

— Je comprends cela pour le tigre du Bengale; mais le jagüar et la panthère noire de Ceylan valent-ils réellement la peine qu’on leur oppose un aussi rude adversaire?

— Vous avez raison; aussi la chasse dont je veux vous parler est-elle plus émouvante et surtout plus dangereuse que celle-là. Le district de Tamblegam et les environs du lac Kandellé sont couverts de marais et de forêts impénétrables, asiles d’immenses troupeaux d’éléphants sauvages : ce sont ces terribles hôtes de la jungle que nous allons de temps à autre troubler dans leurs réduits. A l’éléphant sauvage nous opposons l’éléphant civilisé, et il est rare qu’à chaque battue nous ne ramenions pas tricrnphalement deux ou trois de ces animaux, dont les nôtres se sont emparés et dont nous faisons cadeau aux Indous qui nous ont assistés. Il suffitd’un mois ou deux de bons traitements pour les adoucir et leur faire perdre toute envie de retourner dans leurs forêts. J’ai liiit

préparer à votre intention une de ces chasses pour demain. Vous n’avez, j’en suis sûr, rien vu encore d’aussi extraordinaire, d’aussi imprévu, d’aussi fertile en émouvantes péripéties,

— J’ai cependant, dans les plaines du Bengale, assisté, à dos d’éléphant, à la poursuite du grand tigre des saunder hounds (marais du Gange).

— Ges deux choses ne se peuvent comparer l’une à l’autre. Quand vous poursuivez le tigre royal, l’éléphant entre en fureur, charge à fond de train l’animal, et le broie sous ses pieds s’il parvient à le saisir av('c sa puissante trompe. Dans la chasse que nous allons faire, les éléphants, admirablement dressés, déploient pour réussir des qualités de ruse et de Qnesse dont on ne saurait se faire une idée quand on ne les a pas vus à l’œuvre. Il s’agit d’amener, bon gré, mal gré, l’éléphant sauvage qu’ils sont parvenus à séparer du troupeau, à les suivre, et ils n’emploient la force qu’à la dernière extrémité Conduite avec prudence, cette chasse n’est point très-dangereuse; il ne faudrait pas cependant donner étourdiment dans le troupeau, qui, dans ce cas, vous ferait payer cher votre tétpf‘'ité. Aussi est-il d’usage de se laisser complètement diriger par les îndous tchaléas, qu’une longue expérience de la vie des bois et de la jungle met à même de mener à bien ces sortes d’expéditions.

Heureux d’apprendre qu’il ne s’agissait point, comme je l’avais cru d’abord, d’aller se mettre en embuscade dans des lieux inaccessibles pour, de là; envoyer lâchement une balle explosible dans l’œil ou dans l’oreille de l’intelligent colosse, je me

TRINQÜEMALÉ.

fis lino vcritablü l'èlc de la journéo du lendemain, à laquelle ne devaient manquer ni les émotions, ni les observations curieuses, ni les dangers... Sans .\moudou, je terminais mon voyage dans les tourbières du lac Kandellé.

En regagnant l’habitation, où nous appelait U cloche du déjeuner, sir John m’apprit qu’il attendait dans la soirée deux officiers de la station di Trinquemalé, grands amateurs de cette chasse, et qui devaient se joindre à nous avec leurs équipages. La journée tout entière fut employée en préparatifs, car nous devions rester deux ou trois jours dans la jungle, et mon hôte, tout entier aux ordres qu’il avait à donner, me laissa jusqu’au soii* en compagnie de lady Ilastley et de ses jeunes et charmantes filles qui, par leur enjouement, le charme de leur conversation et l’exquise distinction de leurs manières, me procurèrent les heures les plus agréables que j’aie passées depuis Kaltna.

Les grands spectacles de la nature ont leurs charmes : parcourir les sites les plus agrestes qui :oient peut-être au monde, au milieu d’une végétation qui n’a pas son égale; se reposer le soir dans un hamac improvisé, sous bois, dans la jungle ou dans la gorge de la montagne, en entendant, au milieu du calme des nuits, les fauves qui viennent s’abreuver au torrent ou qui chassent dans les sentiers déserts pousser leurs rauques hurlements, tout cela est saisissant, plein de poésie et d’indescriptibles cntiaînemcnts : mais il est des heures où l’homme de la vieille Europe reprend le

dessus, où il a soif de conversation, de société, de

celle des femmes surtout, quand il a l’heur d’en rencontrer qui sont du monde et savent causer.

Exacts au rendez-vous, les deux officiers anglais de Trinqucmalé arrivèrent à l’heure du thé, avec six magnifiques éléphants, leurs cornacs et toute leur installation de campement. Les animaux furent immédiatement conduits au korilah, où leurs camarades les reçurent avec mille caresses joyeuses : ils avaient l’habitude de chasser ensemble, et chaque fois qu’ils se revoyaient, ils comprenaient parfaitement que le lendemain allait être pour eux un jour de réjouissance.

Quelques heures avant le lever du soleil, tout fut prêt, et nous nous mîmes en marche dans l’ordre suivant :

Huit éléphants seulement étaient destinés à la chasse. Les deux autres, garnis de vastes et commodes haoudabs dans lesquels nous pouvions dormir à l’aise, nous servaient de monture.

Un vieil éléphant du nom deManjari (perle) tenait la tête du cortège, portant sur le dos son cornac et le chef des nilmakarheia (chasseurs d’éléphants). Gel intelligent animal avait à lui seul direction de toute celte chasse, qu’il connaissait de longue date, et pour laquelle il s’était acquis une réputation méritée. Ses compagnons devaient ne jamais le perdre de vue, suivre son inspiration et se rallier ù lui au moindre signal.

Derrière Manjari, les sept autres éléphants suivaient en colonne, portant chacun, en outre de leurs conducteurs, deux ou trois nilmakarheia.

Puis venaient Rohini (nom d’une déesse) et Balaja

TIUNQUEMALÉ.

(parfum de jasmin), les deux éléphants chargés d(> , nous protéger, et qui ne devaient prendre part à f la chasse que comme spectateurs. i

Le major Daly et moi eûmes Rohini pour monture; fiir llastley et le capitaine Elphinston se placèrent sur Dalaja.

Deux charrettes à bœufs, garnies de provisions de toutes sortes, fermaient la marche. Amoudou avait obtenu l’autorisation de s’installer sur le cou de Rohini, à côté du cornac.

Nous avions environ vingt milles, c’est-à-dire près de sept lieues à parcourir pour arriver sur les bords du lac Kandellé. Eu égard à l’arrêt obligé pendant les heures de fortes chaleurs, nous en avions pour notre journée, et la chasse ne pouvait commencer que le lendemain. Au lieu de prendre la grande route par Tamblegara, sir John donna l’ordre de suivre la pittoresque rivière de Kotti, dont un des affluents s’échappe du grand lac dont les rives, garnies de poules d’eau, de sarcelles, de canards dorés, de bécassines, de pluviers et d’une foule d’autres oiseaux aquatiques d’espèces particulières au pays, allaient être pour nous une distraction de tous les instants.

Je n’entreprendrai pas de décrire le merveilleux panorama qui se déroula devant nous de Kottiaar à Kandellé. Rien ne saurait rendre les effets magiques de ce soleil de l’équateur à travers les lianes en fleur, les branches des cocotiers , des flamboyants et des tulipiers, qui faisaient sur nos têtes des dômes de verdure que la lumière traversait en se jouant. Des milliers d’oiseaux passaient au-dessus

de nous, confondant leurs cris, leurs silïlemcnts et leurs chansons; la plainte de la colombe verte, dédiée à Vischnou, se mêlait au son de trompette du radjouvala, au gazouillement du bengali et aux roulades du boulboul, pendant que de grands singes noirs à collier blanc, troublés dans leurs ébats, se suspendaient aux branches pour nous regarder passer.

Quand nous quittions la forêt pour nous rapprocher du cours du fleuve, suivant les caprices du sentier que nous parcourions, les points de vue les plus admirables s’offraient à nos yeux, changeant d’aspect à chaque instant et nous montrant sous toutes ses faces cette splendide nature cyngalaise, devant laquelle je défie l’esprit le plus matériel de ne point se sentir transformé.

Nous fîmes halte sur les dix heures du matin, pour ne point braver sans nécessité les ardeurs du soleil, auprès d’un petit village, du nom de Chetty- Colom, presque uniquement habité par quelques familles créoles d’origine portugaise.

Les gens qui se nomment créoles à Ceylan ne ressemblent en rien à l’idée qu’on se fait d’eux en Europe. Descendants dégénérés des anciens conquérants de l’Inde, abâtardis par l’oisiveté, oisifs par orgueil, presque aussi bronzés que les topas ou demi-sang, ils ne sont guère au-dessus de ces derniers comme niveau moral. Ceux qui ont conservé quelques débris de fortune, ou sont, grâce à un commerce facile, dans une aisance relative, s’efforcent encore de tenir un certain rang; mais si peu que l’on pénètre dans leur intimité, on a vite

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fait de s’apercevoir du vide de toutes ces intelligences, pétries de vanités européennes et de supcistitions indoues.

Élevés pèle-nnélc avec les enfants des domestiques, ils contractent dès le bas Age de pernicieuses habitudes, des vices môme, dont ils ne parviennent jamais à se débarrasser plus tard. A part de rares exceptions, la société anglaise ne les admet pas dans son sein; tous les habitants qui ne sont point de sang pur sont du reste impitoyablement repoussés par elle dans toutes les colonies.

Les femmes de ces créoles métis ont de singulières idées sur la pudeur : habituées dès renfance à se montrer toujours demi-nues devant des serviteurs, sans s’inquiéter de leur sexe, elles continuent plus tard à faire leur toilette sans se préoccuper de leur présence; il y en a même qui se font masser au bain, sans aucun .scrupule, par de jeunes Indous de seize à dix-huit ans, et il n’est point rare de voir ces privautés amener de tristes résultats.

L’argent seul décide de la classe où ces gens-là sont placés : amassent-ils quelque fortune, ils s’intitulent créoles; retombent-ils dans la misère, ils redeviennent topas ou sang mêlé. Plus ils sont bronzés, plus ils se rapprochent du Cyngalais, et plus ils alTectent de parler de la pureté de leur race et de leurs ancêtres portugais. Ils s’appellent tous don Gomès, don Alonzo, don Albuquerque, don Juan da Sylva, et l’on ne peut s’empêcher de sourire en voyant la nullité morale de ceux qui portent ces noms retentissants. Durs, orgueilleux avec les créoles peu fortunés, qu’à leur tour ils repoussent

aso VO-YACE AU PAYS DES DAYADÈiiES.

commo (les sanp:-mèlé, ils contribuent peut-être plus’fiue les Anglais encore à enraciner le préjugé de race, sans avoir rien pour étayer ces prétentions, en admettant pour un instant que d’aussi absurdes préjugés se puissent soutenir.

l'n jour, une jeune dame française nouvellement arrivée, rendait son salut à un topas qui, laborieux et honnête, avait su se conquérir une certaine estime.

« Vous saluez cette espèce de gens? lui dit une créole dont la peau bistrée témoignait de l’origine.

— Mais, madame, lui fut-il répondu vivement, si je i)laçais l’honorabilité dans la couleur, ([ui donc saluerais-je dans votre pays? »

Tous les actes de leur vie sul)issent la double inlluence du préjugé européen et indou.

Superstitieux à l’excès , ils accordent même créance aux démons de la religion catholique et aux milliers d’esprits malins qui peuplent le panthéisme indou.

Sont-ils malades, le médecin du lieu est appelé pour la forme; il faut avoir l’air d’être assez riche pour se payer un médecin anglais. Mais à peine at-il tourné les talons, que le mcslri, sorte de guérisseur indigène, vient leur appliquer des herbes magiques et réciter des mentmms ou prières qui ont le don de chasser la fièvre, la dyssenterie ou le choléra.

Inulile de dire que la guérison, quand elle arrive, est toujours attribuée aux jongleries du charlatan indou. Et il est assez fréquent de les voir, en cas de danger de mort, envoyer des cierges et des présents

TRINQUEMALÉ

à la chapelle chrétienne et à la pagode; si le •' ■Jhrist est impuissant, Vischnou les sauvera certai- ; nement. i

Aux grandes fêtes indoues des pagodes célèbres, ' les aya et nourrices des enfants rapportent de leur pèlerinage une foule de petites amulettes qui ont été bénies par la main du brahme; les mères créoles les acceptent avec reconnaissance et se hâtent de les passer au cou de leurs babys, en compagnie d’un cx-voto ou d’une médaille de la Vierge... Les enfants sont ainsi garantis des deux cotés à la fois.

Essayez de leur démontrer la parfaite impuissance de toutes ces amulettes d’un côté comme de l’autre, ils ne vous comprennent meme pas.

Les femmes créoles ne sont point mères dans ce ])ays. A peine l’enfant est-il au monde, qu’il est abandonné aux femmes indigènes, qui l’entourent, il est vrai, des plus grands soins, car clics sont douces, bonnes, et aiment l’enfant de leurs maîtres à l’égal du leur; mais quelles habitudes peuventelles lui donner jusqu’à l’àge de dix à douze ans qu’il reste entre leurs mains?

Le soir, dès que l’enfant commence à parler et à comprendre, ce sont des contes sans lin, où tous , les rakchasas, les dévas, les souparnas et autres ^ bons ou mauvais génies, viennent tour à toui’, dans j des rôles effrayants, irapper l’imagination de ces pauvres petits êtres, et imprimer peu à peu dans leur intelligence d’absurdes croyances qui ne la quitteront plus.

Plus tard, le prêtre veut déraciner tout cela, mais il arrive avec les mêmes démons, les mêmes esprits

trulatcurs et mauvais; scs histoires sont pour le moins aussi extraordinaires que celles de l’aya cyngalaise, elles s’adaptent admirablement aux contes l'antaisistes des Indous, et il résulte de tout cela un l'ouillis inextricable de superstitions au milieu desquelles le malheureux créole se débattra toute sa vie, accordant aux unes et aux autres même confiance et mémo respect. Et quand il mourra, sa famille tiendra à honneur de continuer cette dualité de croyance : à côté du cierge catholique on placera dans un coin de l’appartement la lampe allumée au i'cu sacré de la pagode, et dont l’huile a été bénie par le brabme ; et soyez sûr qu’il y aura au fond de la bière un bouquet de ces petites fleurs jaunes, au parfum acre et pénétrant, que les Indous emploient dans toutes leurs fêtes pour conjurer le malin esprit.

Il ne faudrait pas croire que de pareilles aberrations soient seulement le partage des classes ignorantes; les créoles qui ont été étudier aux universités de Bombay, de Madras ou de Calcutta ne parviennent jamais à s’en débarrasser complélemcnt. J’en ai connu un qui, contrairement aux habitudes doses compatriotes, avait tenu à utiliser son temps; il était entré dans l’administration anglaise des travaux publics, et était arrivé à occuper à Colombo un poste relativement important. Eh bien, cet homme, qui passait pour très-intelligent dans son service, n’aurait jamais mis sa cuiller dans un plat de carry sans réciter ou lu-éalable en tamoul, un mentram qu’il tenait de sa nourrice, et qui passait pour un préservatif contrôles mauvais génies, incossamincnl

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occupés à jeter des maléfices sur la nourriture, pour la rendre désagréable et, malsaine.

Il n’osait avouer devant les Européens qu’il croyait à la vertu de son mentmm, mais il ne se gênait point pour le prononcer en leur présence, en disani comme palliatif : « Il serait absurde d’attacher la moindre importance à cette invocation, je le sais, mais c’est une habitude d’enfance qui m’est chère; elle me rappelle ma vieille aya que j’ai beaucoup aimée. »

Les brahmes se servent d’hui !e de coco, qu’ils parfument et bénissent, pour enduire les statues de leurs divinités; les fidèles la recueillent pieusement quand elle découle des orteils des idoles, et lui attribuent les vertus les plus extrao' dinaires. Les aveugles auxquels l’buile sainte a réu ni la vue, les bossus qu’elle a redressés, les agonisants qu’elle a rendus à la vie sont innombrables, si l’on s’en rapporte ,à la chronique religieuse, et, en faisant un constant usage de ce baume sacré, on est assuré contre la morsure des serpents et contre toute espèce de maladies. Notre homme s’en faisait apporter en cachette de la pagode la plus voisine, et s’en frottait tous les malins la nuque et l’estomac, suivant les prescriptions brahmaniques. Devait-il entreprendre un voyage, il s’en barbouillait tout le corps, prétendant que cela donnait de la souplesse et de l’élasticité aux membres, et vous rendait capable de longues courses sans fatigue. Mais il ne disait point le fond de sa pensée, et c’était, en réalité, pour éviter de filcheuses rencontres.

Et cet homme, je ne saurais trop le répéter,

était fort au-dessus du commun de scs compatriotes.

Le petit village de GhettyColom, sur la rivière de ivotti, habile, ainsi que je l’ai dit, par des créoles d’origine portugaise, avait sa légende historique. A en croire les descendants de ces hardis marins qui sillonnèrent la mer des Indes bien avant les autres nations do l’Europe , quelques compagnons de Lorenzo d’Almcida, qui découvrit Geylan, s’étant égarés dans les Ibréts de l’ilc, et n’ayant pu rejoindre la Hotte do l’amiral portugais, pi-ièrcnt Kirti- Nissanga, rajah qui régnait alors à Kandy, de leur accorder des femmes, des esclaves et du terrain. Gctte triple demande ayant été accueillie lavorahlcment, les aventuriers vinrent s’établir sur les bords de la rivière de Kotli où se trouvaient les terrains . concédés, et fondèrent ce village auquel les naturels avaient donné le nom dcGhetty-llcIatti-Golom, c’està-dire boui’g des marchands étrangers, appelé plus * communément Ghctly-Golorn.

Ge pauvre village compte à peine aujourd’hui une dizaine de familles, habitant des cases mi-indoues,. mi-européennes, et ne se distinguant plus des familles indigènes ni par la couleur, ni par les mœurs. En réalité il y a longtemps que le sang de la Lusitanie a disparu sous le sang malabar ou cyngalais.

Ghose remanjuable cependant, les hommes portent le costume européen, et les femmes, qui, dans leur intérieur, n’ont que le simple pagne cyngalais, mettent pour le dehors de longues robes traînantes et des chapeaux fantastiques, fabricjués. à l’emportepièce dans les ateliers de Soho-squarc pour les dames

TRINQUE.1IALÉ.

rs5

de la cùle d’Afrique cl les souveraines régnantes de la Malaisie.

Entre eux, ils ont egalement conservé l’usage du portugais. Et le major Daly m’affirma que ce village n’ayant pas eu de relations avec la mère patrie depuis sa fondation, les descendants des compagnons d’Almeida parlaient encore aujourd’hui le pur langage de l’époque de Camoens.

Quelques instants après, sir Ilastlcy me disait : « Ces gens-là s’imaginent parler le langage de la mère patrie, mais leur idiome n’est plus qu’un mélange de portugais, de tamoul et d’indoiistani. » ■J’allais mettre le major Daly et sir John aux prises et leur faire rompre une lance sur le terrain de la linguistique, lorsque le mestri ou chef du village, le senor Alvarès de Castro, vint présenter ses hommages à M. le collecteur et s’adressa A lui en portugais. l’crsonnc do nous ne comprenant cette langue, la question était vidée, et la conversation s’engagea en tamoul.

Après une halte de quelques heures, nous allions nous mettre en route pour atteindre le hengalow de Kandcllé avant la nuit, lorsque des sons delà trompe indigène, partis du hord de la rivière, un peu audessous du village, attirèrent notre attention, et les cris de ; ipjjué va, ingué va ! « Venez ici, venez ici ! » nous ayant décidés à nous approcher, nous aperçûmes un nuT.slrueux caïman qui se débattait dans l’eau, retenu par une forte chaîne au bout de laquelle était un croc de fer acéré- qui lui avait traversé la mâchoire quand il avait essayé d’avaler l’appàt destiné à le surprendre,

VOYAGE AU l'AYS DES iîAY ADE lîES.

L’anirnaî faisait des elTorts gi};anlosqncs pour se débarrassüi', sans pouvoir y parvcnii'. JJancs, hcri)cs, roseaux, tout ce qui se trouvait autour de lui 3 vait été liarhé en morceaux par sa terrible queue. ]1 bondissait sui- lui-même, retombant sur le sol ma- .•écaiieux qu’il commençait à toindie de son sang. Quand il aperçut les éléphants qui nous avaient suivis, et que les cornacs avaient toutes les peines du monde à empêcher de se jeter sur lui, il se rejeta ' en arrière, tendant la chaîne de toutes scs forces et dicrchant à plonger dans le fleuve jiqur échapper aux Pu’rihles ennemis qui venaient d’apparaitre.

Celte manière de s’emparer du caïman est commune à Ceylan. Si‘::’emcnt l’animal est déliant; il faut avoir soin de di; . imu!er habilement la chaîne, de bien choisir son api>àt; un piège mal tendu ne réussit jamais^ et le caïman que l’on a mampié ne revient plus à i’hameçon, il évente les ruses les mieux combinées.

Quand le caïman s’est ainsi laissé prendre, ce n’est [>as une mince difficulté pour l’Indou (jue de le tuer, s’il ue possède pas d’armes à feu.

Impossible de l’approcher, il est aussi terrible au bout de sa chaîne que s’il était en liberté, et tout imprudent qui ne se tiendrait pas à distance serait immédialcmcnt broyé et mis en pièces.

Aussi peut-on comj)tcr sur la prmlence du Cyngalais pour s’abstenir de toute lutte personnelle avec ce dangereux adversaire. S’il n’a }ias sous la main un éléphant exercé, il a d’ordinaire raison de l’animal par le feu.

Quarante, cinquante individus attirent le caïman

tri:;qi;ejial£.

à terre en hélant sur la chaîne avec des précautions infinies; la chaîne est passée entre deux branches I d’arbre au-dessous desquelles on a amassé une grande quantité de paille, d’herbes et de bois sec I que l’on enfïamme dès que l’animal çst amené de ' force au-dessus du bûcher.

Inutile de dire que la chaîne et la branche doivent être d’une solidité à toute épreuve.

Dans le détroit de Malacca, à Java, Bornéo, et dans les îles de la Sonde, les indigènes attirent le caïman dans une fosse et le tuent. Au Gabon, dans le centre de l’Afrique et à Madagascar, ils l’empoisonnent avec des appâts habilement préparés.

Nos éléphants mugissaient de fureur, tous voulaient se précipiter sur l’animal, mais nous ne pouvions leur permettre d’aller ainsi à l’aventure par crainte qu’ils ne se fissent, par inexpérience, blesser à la trompe, et Manjari, sous la conduite de Saverinaden, le chef des nilmakheia, fut chargé de mettre à mort le caïman.

Le vieil éléphant, pendant le cours de sa longue existence, un siècle et demi environ, avait acquis l’expérience des chasses les plus difficiles, et l’on pouvait sans danger le laisser se mesurer avec le ; caïman. 11 était né en 17:20 à la cour de Sri-Wedjaga-Singha, rajah de Ceylan, et avait appartenu â une série de gnuverneurs hollandais et anglais, qui tous l’avaient mis à la tète de leurs équi[>ages de chasse. Sir John possédait ses états de service et en était très-fier.

A peine Manjari eut-il reçu l’ordre de tuer le c ;man, qu’il s’approcha de la rivière comme pour

inspecter la position de son adversaire. En l’attaquant de face, il riscpiait, malgré toute son habileté, de se faire couper la trompe, et il ne pouvait l’écraser sous ses pieds, car il était entièrement plongé dans la vase; il fallait qu’il pût soit l’attirei à terre, soit engager le combat dans la rivière.

Ap rés quelques minutes d’attention, et Saverinaden l’encourageant de la voix et du geste, Manjari n’hésita plus. Remontant la rivière un peu audessus du point qu’il voulait atteindre, il se jeta résolùmcnt à l’eau et revint en nageant sur le caïman, qui, le voyant approcher, renouvela ses bonds et scs elïorts pour se débarrasser du crochet de fer qui l’empêchait de fuir. Tout à coup, comme la distance qui le séparait de l’éléphant diminuait à vue d’îcil, l’animal s’élança hors de l’eau pour tenter à terre une fuite qu’il n’avait pu opérer dans la rivière.

La feinte de Manjnri n’avait eu sans doute d’autre but, car gagnant la berge avec une étonnante rapidité, il se trouva juste en face de son adversaire, aloi s que ce dernier, ayant couru jusqu’au haut de la chaîne et convaincu de l’inutilité de sa tentative, revenait sur ses pas pour se plonger à nouveau dans le fleuve. L’éléphant l’aborda la trompe haute, pour mettre à l’abri la seule partie de son corps qui fût vulnérable, et, avec lîne agilité dont on ne croirait jias que > colosse fût capable quand on ne l’a pas vu à l’œuvre, il se précipita sur lui, et, en deux coups de ses tcriibles défenses, lui cassa les reins et lui broya la tète, aux applaudissements de tout le village.

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lùi deux coups de scs terribles défenses il lui cassa les reins... (Ciielly-Colom, page 338.)

TRINQUEMALÉ

Ceci lait, Manjari vint reprendre la tète du cortège sans s’occuper davantage de l’acte qu’il venait d’accomplir. On voyait seulement au clignotement de ses petits yeux et aux mouvements précipités de ses longues oreilles, qu’il était content de lui.

Au moment où nous reprenions notre marche, les habitants du village lui firent cadeau d’un énorme paquet d’ananas liés ensemble avec des lianes, que les cornacs partagèrent immédiatement entre tous les éléphants de la troupe. Je ne sais pas ce que l’on ne ferait point faire à ces intelligents animaux, avec ces fruits dont ils sont friands au delà de toute expression.

Nous venions de perdre une bonne heure, et il fallait nous hâter si nous voulions arriver avant la nuit à notre destination.

Le jour déclinait rapidement lorsque nous mîmes pied à terre devant le bengalow de Talawa, où nous devions passer la nuit. Sir John avait bien fait les choses; les serviteurs de l’établissement avaient été avertis, nos chambres étaient préparées, les moustiquaires placés au-dessus des lits. Assis tout autour de la vérandah, les pankaboliis n’attendaient qu’un signe pour lancer leurs pankahs à toute volée, les cuisines flamboyaient et embaumaient, le dineiétait prêt.

Ce bengalow, situé sur le coté nord-ouest du lac Kandellé, loin de tout village, de toute habitation, de toute route fréquentée, ne servait guère qu’à de., rendez-vous de chasse, et n’eùt certainement point été entretenu aux frais du gouvernement anglais, s’il n’eût été occupé cinq ou six jours par an par

l’ingcnieur des travaux de la province, qui venait mesurer les crues du lac après les grandes pluies.

Les Cülés est, sud-est et sud-ouest, bordés par les villages de Kandellé, de Permamadua, Patna- Colom, Mahavellé, Chalnagam et Kandaverré, sont très-habités et des plus lertiles. Les champs de riz, de poddy, de menus grains, de tabac, de natchné, de wargo et de bétel sont arrosés par de nombreuses prises d’eau pratiquées dans le lac, et c’est pour décider du volume d’eau que chaque propriétaire pourra recevoir dans l’année, que l’ing'énieur vient cuber la quantité d’eau donnée en plus par la saison des pluies ; cette quantité seule, eu égard au niveau du lac, étant distribuable.

Avant d’entrer dans le bengalow, je jetai un rapide coup d’œil sur les lieux que nous devions explorer le lendemain.

Le soleil allait disparaître au loin derrière les plaines d’Anouradhapour, colorant légèrement de scs derniers rayons la surface des grands bois qui s’étendent dans le nord-ouest de Tamblegam et Kandellé, sur une longueur de soixante à quatre-vingts milles.

A moins d’une lieue du bengalow de Talawa commençaient les marais et la jungle, inabordables autrement qu’à dos d’élépbant. Là vivent en paix dans les tourbières et sur la terre ferme, au milieu de toutes les variétés connues de gibier, des milliers de crocodiles, de boas et de serpents, tous plus dangereux les uns que les autres, cote à cote avec la panthère noire, le jaguar et les éléphants sauvages, ces derniers d’autant plus dangereux

TniNQUEMALÉ.

qu’ils ont l’intuition du danger, et n’abandonnent la poursuite de leur ennemi que devant d’infranchissables obstacles. Ces contrées, par la nature même de leurs terrains, ne peuvent être habitées. (Aussi, depuis des siècles, les fauves s’y développent-ils avec sécurité, défiant toute attaque de j l’homme, du fond de leurs réduits protégés par des ; marais sans fin et des forêts impénétrables.

Pendant les deux ou trois minutes que la nuit mit à remplacer complètement le jour, le crépuscule n’exisiant pour ainsi dire pas dans les contrées équatoriales, j’aperçus d’innombrables quantités de chacals qui, sortant de tous les buissons, de tous les fourrés, commençaient avec la chute du jour la quête de leur nourriture, en poussant des cris plaintifs et lugubres que l’on prendrait de loin pour l’appel d’une créature humaine blessée à mort.

Le chacal est le grand voyer de l’Inde ; nulle part on n’en rencontre d’aussi grandes quantités, et il contribue certainement pour une grande part à assainir cette contrée, en faisant disparaître rapidement tout corps en putréfaction.

J’étais sous la vérandah du bengalow, perdu dans une rêverio profonde, regardant s’épaissir les ombres qui estompaient les diverses perspectives du paysage étrange que j’avais sous les yeux, écoutant vaguement ces mille bruits de la nuit qui s’élevaient de toutes parts ; des eaux, du lac, des marais, de la jungle et des bois, lorsque le dobachy de sir John vint m’avertir que le dîner était servi.

Lo cniiinier, envoyé exprès la veille de KaUiaar^ était un véritable artiste de l’école française, son maître l’avait fait venir de Pondichéry, où plusieurs jiéiiérations de magistrats lui avaient inculqué ces ])rincipes du bien manger auxquels, suivant un gourmet célèbre, riiumariité devrait attacher plus de prix qu’à la conquête d’un royaume.

Je m’explique, pour qu’on ne croie pas à un conte des bords de la Garonne.

Pondichéry possède une cour d’appel et un tribunal de première instance. Que faire en dehors des heures consacrées à l’étude des dossiers et aux audiences? Les magistrats continuent les glorieuses traditions de Brillat-Savarin, un des leurs... Aussi les cuisiniers qui sortent de la capitale de nos possessions françaises, sont-ils très-estimés dans l’Inde entière.

J’ai connu là un procureur général, M. X...

(voir l’Annuaire de 18Gi), homme d’un esprit délicat, fin causeur, au point de lui demander s’il ne s’était point formé en compagnie de Fontenelle dans les salons de Ninon. C’est lui qui commit un jour cette perle, expédiée en France par son substitut, qui avait des atüiches boulevardicres, et qui fit le tour de la presse légère.

C’était à une soirée du gouverneur, tout un essaim de jeunes femmes charmantes papillonnaient autour du grave chef de la magistrature, attendant ‘ de lui soit un de ces compliments dont il avait le ^ secret, suit une de ces histoires qu’il savait si bien; dire. Tout à coup, comme il ne répondait pas à ces avances, toutes en chœur se mirent à l’accabler

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