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On eût dit six Vénus de marbre noir échappées au ciseau de Praxitèle. (Aden, page 44.)
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SUEZ. — ADEN. — MOKA
si elles ne nous paraissaient point dignes qu’on' leur jetât le mouchoir.
Pourquoi cet ignoble trafiquant de chair humaine est-il venu gâter notre plaisir, et nous rappeler que nous avions devant nous des filles de bonne volonté.
Dans toutes ces contrées, les danseuses sont en même temps prêtresses du culte honoré à Cythère, et à mesure que vous vous rapprochez de l’extrême Orient, vous voyez peu à peu le mépris qui s’*attache à cette profession disparaître ; jusqu’à ce que vous trouviez dans l’Inde, à Trichnapoli, à Chelambrun, à Hayderabad, à Villenour, les bayadéres des grandes pagodes du Sud, qui honorées et estimées offrent à Dieu, de chaque côté de l’autel où le brahme prêtre officie, leurs vœux, leurs chants et leur danse.
Nous aurons occasion, au cours de ce voyage, de soulever un des coins les plus curieux du Voile qui cache à l’œil des profanes les mœurs intimes de ces vestales de l’Indoustan.
Revenons à Ad en.
Le vieil Arabe ne recevant pas la réponse que sa demande avait provoquée se retira, pendant que nos danseuses attachaient sur nous leurs longs regards étonnés et provocateurs.
Je ne sais si les Orientaux ne voient là qu’un surexcitant à leurs passions : je connais assez leur caractère et leurs mœurs pour être fort disposé à le croire; quant à moi, ces belles filles aux formes si pures, dans toute la splendeur d’une jeunesse que la débauche n’avait pas encore avilie et défor-
mée, rivaient au contraire chassé de mon âme toute idée matérielle pour me reporter dans le rêve...
Tous les temps fabuleux et héroïques de l’Inde ancienne, aïeule de l’antiquité grecque et égyptienne, avec leurs déesses, héros et demi-dieux,, leurs nymphes et leurs bacchantes, se présentaient âmes yeux; et je songeais que sans doute au siècle du roi Yiswamitra, comme à l’époque de Pénclès, les peintres et les sculpteurs s’nitiaient à leur art et au culte du beau, en Taisant défder devant eux les danseuses des mystères de Villenourou d’Ellora, d’Ephèse ou d’Eleusis...
Je songeais... et cet Arabe dégoûtant et malpropre était venu me rappeler à la l éalité.
Nous jetâmes quelques pièces de monnaie â ces malheureuses, qui les reçurent presque aussi avidement que leur cornac, et nous nous dirigeâmes vers Tholel du Parsis, où nous avions hâte de prendre quelque repos, après une nuit qui avait (’dé si fei'tileen émotions de toute nature.
La plupart de nos guides improvisés nous avaient quittés à la porte de la maison des danseuses, où, dans leur pensée sans doute, nous devions rester jusqu’au jour ; ils étaient allés rejoindre leurs camarades et boire avec eux le produit de nos largesses.
Seuls, deux Arabes nomades, grands et solidement charpentés, à l’air passablement sauvage, étaient restés fidèlement aux côtés d’Amoudou, prenant au sérieux, nous le supposions du moins, leur rôle de protecteurs.
Les cris, les chants, les danses avaient cessé partout, le jour n’avait pas tardé à paraître, et
SL’EZ. — ADEN. — MOKA
grâce à la fraîcheur relative de cette seconde partie de la nuit, Aden pouvait prendre quelques heures de repos.
Arrivés au bengalow du Parsis, nous allions nous jeter sur des nattes étendues sous la verandah à notre intention, après avoir grassement dédommagé nos derniers compagnons ; lorsque Amoudou vint nous présenter une requête au nom d*es deux Arabes nomades, qui nous avaient été fidèles jusqu’à la dernière heure.
— Explique-toi çromptement, dis-je à Amoudou, tu vois que nous tombons de fatigue...
— Quand les capitaines connaîtront la proposition que je suis chargé de leur faire, ils n’auront plus envie de se reposer, répondit notre guide.
— Voyons la proposition ?
Amoudou nous dit alors que les deux nomades présents, qui se nommaient Ali-ben-Osmrah et Saddah-ben-Fittir, ce qui veut dire Ali fils d’Osmrab, et Saddah fils de Fittrr, charmés de la manière dont nous les avions traités, nous engageaient à aller manger un mouton rôti et du couscoussou au laitde chameau, sous leur tente qui était à une heure à peine de marche, derrière qpielques petites dunes de sable que nous apercevions à l’horizon. En partant tout de suite, et nos mules aidant, nous devions y être avant le lever du soleil; et Amoudou garantissait, pour ceux qui suivaient le Cambodje dans la mer des Indes, que nous serions de retour à onze heures du matin.
Deux de mes compagnons, Hollandais replets et lymphatiques, à bout de forces, pour toute réponse
se laissèrent tomber sur leur natte, et il ne fut plus question d’eux. Les trois autres, dont deux jeunes Espagnols, un de ces Anglais cosmopolites que rien ne rebute et moi, séduits par l’étrangeté et l’imprévu de cette proposition, l’acceptèrent sous l’expresse condition qu’Amoudou se chargerait de nous ramener au bateau avant l’heure du départ.
En quelques secondes nous nous hissâmes sur le dos de nos mules, et les deux nomades prenant la tête de la petite caravane, nous nous lançâmes au galop, dans la vaste plaine de sable qui se déroulait devant nous.
En quittant nos deux braves Hollandais qui dormaient bruyamment sous la verandah, une pensée rapide me traversa l’esprit : il me sembla que nous eussions aussi bien fait de les imiter... ce lut un éclair, un rien... je ne m’y arrêtai même pas. Qu’avions-nous à craindre? Je connaissais trop le respect profond que les Arabes professent pour les lois de l’hospitalité, pour que la pensée même d’un danger pût me venir à l’esprit...
A cette heure ces deux nomades galopant devant , nous, qui couchés sur leurs chevaux avaient dans •' l’aube blanchissante des figures étranges et sau- > vages, auraient laissé massacrer leurs lemmes, leurs filles, leur tribu entière, plutôt que de nous trahir, plutôt que de nous conduire sûrement à un danger quelconque.
... Et si par hasard ce danger venait à se présenter, ils seraient les premiers à nous faire un
rempart de leur corps, à se faire tuer Nous
étions leurs hôtes, nous nous étions fiés à leur
SUEZ. — ADEN. — MOKA
honneur, cela suffisait pour nous rendre sacrés...
Telles sont les coutumes et la loi sanctionnées par ’e Coran, et que respectent toutes les peuplades, toutes les tribus de l’Arabie.
On peut même dire que, sans ce respect de l’hospitalité qui vous accompagne partout, l’Arabie serait aussi impossible à parcourir que le centre de l’Afrique.
Nous n'avions donc rien à redouter de cette excursion de quelques heures, au milieu d'une tribu nomade, présentés comme nous allions l’être par deux de ses enfants.
Du moins je le croyais, car pouvais-je me douter à ce moment que plus tard je devais donner à cette pensée fugitive de défiance la valeur d’un pressentiment?
Une demi-heure de galop à peine nous conduisit au campement, où nous arrivâmes avec les premiers rayons du soleil, au milieu des cris des enfants , étonnés, des aboiements de quelques chiens étiques et des hennissements des chevaux arabes qui, au bout de leurs laisses en poil de chameau tressé, se mirent à bondir et à caracoler comme pour saluer notre arrivée.
Quels splendides animaux! Ils étaient là une douzaine au moins, qu’eussent enviés et payés au poids de l’or les plus riches écuries du monde.
Les deux nomades avaient, dès notre arrivée, disparu sous les tentes.
A peine avions-nous eu le temps de mettre pied à terre, qu’ils reparurent, précédant le chef du douar, vieillard de haute taille et de bonne mine.
qui nous adressa les salutations d’usage dont voici exactement la formule :
— Louange à Dieu, qui vous a conduits ici.
Nous ne savions que répondre, ne comprenant
pas assez l’arabe pour tenir une de ces conversations symboliques qui accompagnent la plupart des actes sérieux de la vie du désert, lorsque Amoudou nous tira d’embarras, en donnant la réplique.
— C’est lui qui nous a inspiré la pensée de venir nous reposer sous ta tente.
— Dieu a béni notre douar en lui envoyant des hôtes.
— Amoudou-ben-Rahaman et les capitaines étrangers te souhaitent mille prospérités; puisses-tu voir autour de toi la troisième génération de tes fils!
— Check Gliemal-ben-Metor, donne le salam à Amoudou-ben-Rahaman et aux capitaines étrangers, les tentes des fils d’Ali leur sont ouvertes.
En disant cela, il vint à nous, et nous donna une poignée de main, pour nous montrer sans doute qu’il connaissait nos usages; puis il nous introduisit chez lui...
Rien n’est simple comme l’habitation et l’intérieur d’un petit chef nomade ; une tente en forme de cône en toile grossière, ou en étoffe de poil de chameau pour ceux qui peuvent se payer ce luxe ; quelques tapis et des nattes pour la garnir ; deux ou trois yatagans, quelques fusils à la crosse incrustée d’ornementations, des pipes, quelques vases de cuivre.... et un habitant des vastes plaines de l’Arabie a tout ce qu’il lui faut pour voyager rapidement, se reposer quand cela lui plaît, boire, manger,
StEZ. — ADEN.
dormir, se récréer dans la société de ses femmes, et se battre parfois à l’occasion, toutes choses qui constituent sa vie.... du jour où son père lui fait cadeau d’un fusil, d’un cheval, d’une tente et d’une femme, jusqu’au jour où on l’enterre dans quelques nK)nticules de sable, les pieds tournés vers la Mecque...
Vie de rêves et de contemplation, de paresse et de jouissances purement physiques.
... A tout prendre, peut-être vaut-elle encore mieux que la vie de club, de cercle ou de cabaret si fort en honneur parmi nous.
On ne vient point lui dire, à cet Arabe, qu’il n’est pas né pour la liberté, qu’il ne saurait marcher sans qu’une ordonnance de police fixât auparavant le lieu où il doit mettre le pied droit et le pied gauche. . .
Il n’entend point tous les jours répéter comme nous qoe quarante millions d’hommes sont trop bêtes pour faire leurs propres affaires;... il a l’immensité, il a le désert, il a les vastes plaines, les gras pâturages, de belles femmes qui lui donnent de beaux enfants, il a les plus beaux chevaux du monde... et il va droit devant lui, n’attendant rien, ne demandant rien que du soleil et de l’espace... Ses ancêtres ‘ menaient déjà cette existence il y a dix mille ans : il n’y a rien changé. . . et ses fils, à leur tour, sc garderont bien d’y toucher.
Après avoir pris une tasse de lait de chamelle, qui, soit dit en passant, n’a rien de plus ni de moins agréable que tout autre lait, quoiqu’un peu plus écumeux cependant, je demandai la permission d’assister à la préparation du mouton et du couscouj-
SOU destinés à notre déjeuner. Notre guide venait de me prévenir que le mouton était sacrifié, et prêt à être rôti, que la pâte à couscouss était dans les schombou de bois, et, la curiosité aidant, j’eus la force, malgré la fatigue et l’abattement causés par une nuit sans sommeil, d’aller m’asseoir près de l’esclave nubien chargé de la confection du mets national...
De la préparation du mouton, je ne dirai rien, car elle est des plus simples. L’animal est toujours rôti entier, soit dans un four de pierres sècbes recouvert de terre mouillée pour en boucher les interstices, soit à la broche le long d'un feu de bois, soit à la manière des caravanes qui ne rencontrent que des broussailles, et qui font griller le mouton sur des pierres plates rougies au feu. Le nôtre fut promptement vidé, retroussé et introduit dans un petit four en pierres, que les nomades chargés de ce soin avaient construit le jour même de l’installation du douar dans ces parages.
La préparation du couscoussou est beaucoup plus compliquée, mais je dois dire que la récompense est proportionnée à la peine, car ce mets, bien réussi, est vraiment délicieux.
Je vais en donner la recette, avec toute l’aridité du style de cuisine; car le lecteur n’y comprendrait absolument rien si je le faisais assister à la conversation grotesque, entremêlée d’injures tout arabes, échangée entre Amoudou et le Nubien cuisinier.
Amoudou, avec son caractère présomptueux, prétendait se connaître beaucoup mieux en cuisine que son camarade d’occasion, et, de son côté, le Nubien
SUEZ. — ADEN. — MOKA
professait le plus profond mépris pour les talenl.'^ d’Amoudou. Aussi est-ce à grand’peine que je par-^ vins à extraire de notre guide une traduction passable des procédés arabes pour la confection du couscoussou.
Amoudou, profondément blessé des rires et des plaisanteries qui, de toute part, avaient assailli sa recette, n’en persista que plus fortement à la déclarer supérieure à toutes les autres; et comme je prenais des notes, il me supplia, au nom de la justice, de ne point favoriser l’un au détriment de l’autre et d’indiquer sa méthode en regard de celle du négro.
Dois-je le dire?... Ce dernier était resté classique, il préparait le couscoussou à la manière d’ Abraham et d’Ismail, tandis qu’ Amoudou devait à sa fréquentation des blancs d’y avoir introduit certaines améliorations qui faisaient dire à son détracteur que ce n’était point là le couscoussou de ses pères.
Mis en bonne humeur par cette dispute qui menaçait de prendre les proportions d’un événement, et dans laquelle conservateurs et progressistes se seraient fait hacher plutôt que d’abandonner une seule de leurs idées, je mis un terme aux menaces et aux provocations en leur proposant Y essai loyal de leur couscoussou.
— C’est cela, dirent les Arabes qui avaient pris parti pour l’un ou pour l’autre, — qu’ils fassent chacun leur plat, et nous jugerons...
Le Nubien n’y consentit qu’en rechignant : il lui semblait qu’il dérogeât en acceptant la lutte.
5i VOYAGE Aü PAYS DES BAYAIVÈRES.
Amoiidou, au contraire, se déclara sûr de gagner, et prédit d’avance que tous les palais délicats et distingués se rallieraient à sa méthode, plus neuve, plus conforme au goût du jour que' celle du Nubien.
Chose remarquable : la base de la nourriture de tous les peuples se compose de grains. L’Europe les consomme à peu près tous plus ou moinsy tout en donnant la palme au blé; l’Amérique a un faible pour le maïs; toute l’Afrique centrale emploie le millet et autres menus grains; l’extrême Orient, et «ne j)artie de l’Océanie se servent exclusivement du riz. Ces grains so transforment ponr la consommation, soit en pain, soit en galettes, soit en pâtes consisL'intes ou en bouillie; le riz seul se mange sans subir de transformation et cuit à l’eau.
Le couscoussou arabe est tantôt bouillie, tantôt pâte consistante. Je ne m’occuperai que de cette dernière préparation, connue seulement eu Arabie, et réservée dans ce pays même aux jours de gala.
La veille du jour où l’ou doit manger un couscoussou dans un douar, les vieilles femmes et les esclaves pilent le froment dans des troncs d’arbres creusés, pour obtenir une farine légèrement granulée, quoique cependant assez fine; celte farine blutée et séparée du son est mélangée jusqu’à consistance de pâte avec du lait de vaqhe ou de chamelle, et battue avec une sorte de spatule de bois dans le tronc d’arbre creusé qui a servi à piler le grain.
Un vrai talent est celui de savoir au plus juste, d’après le volume de la farine, quelle est la quantité
SUEZ. — A DE». — MOKA
de lait qu’il faut employer, car la pâte ou trop épais.se ou trop claire ne donnerait qu’un mauvais produit.
Le fouctlage de cette pâte doit durer cinq ou si:; heures au moins, sans trêve ni repos. Suivant l’expression arabe y il ne faut point la laisser s'endormir.
Ceci fait, cette pâte est divisée en petites boules arrondies avec la main, de la grosseur d’un petit pois ou d’une bille à jouer, suivant le goût ou le caprice du préparateur, et ces boules sont ensuite mises à sédicr sur des planches jusqu’au lendemain malin.
Le moment venu de les employer, elles subissent une nouvelle préparation.
Au moment où le mouton est mis au four ou à la broche, les boulettes de pâte de couscoussou sont jetées dans de l’eau bouillante, où, suivant leur grosseur, on les laisse cuire une demi-heure ou une heure ; puis on les retire de là pour les placer dans un plat en terre, sur des charbons ardents où, couvertes de poivie, assaisonnées d’un peu de piment et de noix muscade, salées à point et inondées du jus du mouton qui rôtit au-dessus d’elles, ces boules délicieuses achèvent de se cuire, se gonflant à plaisir, s’imprégnant de jus et se dorant sous l’ac tion de la chaleur, avec un tel crépitement et répandant autour, d’elles un tel parfum... que, suivant le proverbe arabe, les morts mêmes se réveillent.
Inutile d’ajouter que le mouton presque rissolé à la surface, quoique mi-saignant à l’intérieur, est dépecé en longues lanières, à la mode orientale, et
mangé avec ces succulentes boules, dont je ne veux rien dire de plus... Ce plat bien réussi est un vrai poëme culinaire... Certes, je ne l’avouerais pas à tout le monde, mais il m’est arrivé souvent, dans les jungles de l’Inde, dans les montagnes de Birmanie ou sur les rivages des îles du détroit de la Sonde, de me livrer cinq et six heures durant, avec un domestique, à ce battage de la pâte à couscouss, que nous faisions cuire suivant les lieux, darts du jus de mouton ou de gibier; et j’ai remarqué... dussiez-vous me jeter la pierre... ce sera ma dernière confidence, que le gros canard hrahme au plumage doré, que l’on chasse dans les îles du Gange, entre Agra et Benarés, est l’animal qui communique à la boulette arabe le fumet le plus fin et le plus odorant.
Deux mots maintenant sur le mode de préparation prôné par Amoudou. Je fus bien étonné de l’ âpreté de leur discussion, lorsque je vis que la méthode de notre guide ne différait de celle du Nubien que par quelques nuances inappréciables... Ainsi, Amoudou ne faisait ses boulettes que le matin, après avoir laissé la pâte se reposer toute la nuit; et, au moment de les servir après parfaite cuisson, il les arrosait d’un jus de citron, ainsi qu’il avait vu faire pour certains plats à bord des paquebots où il était chauffeur. D’un commun accord, au déjeuner offert par le chef, nous proclamâmes les deux couscoussous excellents ; nous déclarâmes ensuite avec impartialité que la variante du citron, introduite par Amoudou, ne faisait que rendre le plat plus succulent encore.
SUEZ. — ADEN. — MOKA
Les deux parties s’attribuèrent la victoire : tel est l’idéal que devrait réaliser chaque sentence.
L’Anglais taillant à même dans le mouton, les deux Espagnols faisant de fréquents emprunts au plat de boulettes qu’ils avalaient comme du macaroni, moi partageant sagement mon admiration entre les deux, et les Arabes dévorant ce qu’ils pouvaient attraper plutôt qu’ils ne mangeaient, le déjeuner fut achevé en un instant, et nous nous rendîmes sous la tente pour prendre le café. Le temps avait marché avec rapidité, et il ne nous restait guère plus d’une heure à accorder à notre hôte.
Je priai Amoudou de ne pas oublier le moment du départ, et, me fiant à lui, je cessai de lutter contre le besoin de sommeil qui, surtout depuis le repas, s’était emparé de moi avec une telle force que je ne pouvais même plus suivre le fil de mes idées; aussi, m’allongeant sur un des divans de la tente, je fus bientôt profondément endormi...
Au moment où mes yeux se livraient à ces derniers clignotements des paupières, qui sont comme la dernière résistance du corps avant de s’anéantir pour un instant dans le repos ; il me sembla voir mes deux compagnons espagnols, qui avaient dormi pendant tout le temps de la confection du repas, sortir de la tente leur carabine à la main. J’eus la pensée vague qu’ils allaient tirer quelques chacals dans la plaine, et je ne m’en occupai pas davantage.
Je reposais depuis je ne sais combien de temps,
lorsque plusieurs coups de feu tirés à quelques pas de la tente du chef, me réveillèrent en sursaut, et, au milieu d’un tumulte effrayant, des ciis, des hurlements poussés par les Arabes et des hennissements <:es chevaux. J’entendis la voix d’Anioudou dominant le tout et qui semblait armée au paroxysme de la colère. Je sortis en toute hâte de la tente. Vingt chevaux sellés et garnis étaient prêts à être montés. Le vieux chef du douar, presque fou de rage, s’apprêtait à se mettre à la tête de ses cavaliers. Que s’était-il passé?
Amoudou, qui pleurait et gesticulait, montrant le poing à l’horizon, m’apprit en quelques mots que mes deux compagnons, s’étant éloignés à une distance de deux kilomètres du camp, la carabiné sur l’épaule, venaient d’être enlevés sous leurs yeux par un parti de cavaliers nomades, qui tout d’un coup étaient apparus derrière quelques monticules de sable et venaient de disparaître de toute la vitesse de leurs Chevaux; les Espagnols, surpris, n’avaient pas même eu le temps de se servir de leurs carabines. Les coups de feu que j’avais entendus venaient des cavaliers de notre douar qui, dans leur impuissance à s’opposer à ce rapt, avaient déchargé leur fusil dans la direction des ravisseurs.
— Que comptes-tu faire ? dis-je à Check Gheinal.
— Tu le vois, mes cavaliers sont prêts...
— Êtes-vous en nombre suffisant?
— Peu importe, nous n’atteindrons point ces hommes avant leur arrivée dans leur tribu.
— Mais alors, si tu n’es point de force pour la lutte?