‹ Voyage au pays des bayadèresChapitre 4 sur 14 · MOKA · texte numérisé non relu

MOKA

— Il n’y aura pas de lutte, je vais allea* sinijjlement trouver le chef de la tribu des Moclitulali, à laquelle appartiennent ces brigands, je lui dirai : — Tes hommes m’ont enlevé deux ,de mes botes, et il me les rendra-

— Et s’il .te les refuse ?

— Ce n’est pas possible.

— Mais encore.. .

— Eb bien, j’irai trouver le elief de ma tribu à moi, et je lui dirai : — « Des iaiidèles se sont liés à ma parole, ils sont venus dans mon eampement, ils ont mangé à ma table, ils n’ont point injurié Allab ! ils n’ont point cherché à pénétrer dans la tente des fenunes, ils n’ont manqué à aucun des devoirs de celui qui est reçu la porte et la main ouvertes. Les hommes de Mochtalaii m’en ont traîtreusement enlevé deux qui chassaient dans la plaine et refusent de me les rendre.

— Et que répondra le chef de la tribu ?

— Il dira ; C'est bien, allons les prendre, et nous irons tous...

J’étais sous le coup d’une émotion immense, ignorant le sort réservé à nos deux compagnons. Je proposai immédiatement au chef de me faire donner un cheval pour l’accompagner; lorsque Amoudou, qui s’était un peu calmé, déclara que de cette façon nous allions faire inlaillibleraent massacrer ceux que nous désirions sauver; les ravisseurs, s’ils sc sentaient poursuivis, étaient capables, par crainte du chef de leur tribu, de tuer et de faire disparaître dans les sables les deux victimes. Et dans ce cas, il n’y avait pas à espérer de les faire punir.

Check Ghemal lui-même ne s’y hasarderait pas. Le corps d’un "iaour (infidèle) tué ne valant pas, sui vaut l’expression mozabite, la peine qu’un chaca se donne à le manger.

Ayant demandé à Check Ghemal ce qu’il pensait de l’opinion de notre guide, le chef du douar inclina la tête en signe d’assentiment.

— Vous le voyez, dit Amoudou, il fera tout pour retrouver et vous rendre vos amis, parce que vous étiez ses hôtes, sans cela il lui serait parfaitement indifférent que l’on vous tuât, il y aiderait même !

— Mais alors comment les sauver ?

— Le Moulah! répondit simplement notre guûie.

— Comment ! le Moulah chez lequel nous nous sommes arrêtés un instant cette nuit, pourrait?...

— Un mot de lui... envoyez le meilleur cavalier du douar sur le meilleur cheval, et après demain, au plus tard, vos compagnons vous seront rendus...

Nous en étions là de ces pourparlers, lorsque nous vîmes tout à coup sortir gravement de derrière une tente monté sur sa mule, le dernier de nos compagnons, qui, sans nous dire un mot, reprit au petit trot le chemin du bateau.

Que faisait à ce coutelier de Birmingham le sort de gens qui ne lui avaient pas été présentés?... Il ne voulait pas pour eux manquer l’heure du départ.

Qu’on ne croie point ce trait exagéré à plaisir S’il est une chose impossible à exagérer, c’esl l’égoïsme anglais.

Nous ne tardâmes pas nous-mêmes à nous diriger de toute la vitesse de nos mules dans la direction

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(l’Aden; le plan d’Amoudou ayant paru le meilleur au cheik lui-même, je m’étais décidé à l’adopter

Arr ivés devant la demeure du Moulah, nous mîmes pied à terre, et comme il était venu nous recevoir, nous lui présentâmes notre supplique.

Ainsi que je m’y attendais à nos premières paroles, il nous promit son appui... bien plus, après quelques minutes de réflexion, il me fit dire qu’il nous accompagnerait lui-même, car il désirait aussi fortement que nous que ces deux jeunes gens, qui avaient bu et mangé la veille dans sa maison , sortissent sains et saufs de cette aventure.

— Vous pouvez, ajouta-t-il, vous tranquilliser sur le sort de vos compagnons, nous les retrouverons facilement; le pis qui pourrait leur arriver si leurs ravisseurs parvenaient à nous faire perdi’e leur trace pendant deux ou trois jours, serait de piler cinq ou six heures chaque jour, dans des mortiers de bois, la farine destinée au couscoussou... à moins cependant qu’ils ne refusent, qu’ils ne se débattent... Dans ce cas, un homme est vite tué.

Il fut décidé, malgré notre impatience, que nous ne partirions qu’au coucher du soleil. Suivant l’opinion du Moulah, les nomades ne devaient chercher à regagner leur tribu que de nuit, pour mieux dépister toute recherche; et il eût parié qu’ils se trouvaient en ce moment cachés avec leurs caplifs à quelques lieues de là, observant de tous côtés pour voir s’ils n’étaient point poursuivis. Je répondis à notre nouvel ami, contre lequel mes préventions s’étaient un peu dissipées en voyant

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son empressement à nous rendre service, que je m’en rapportais à son expérience, et que je ne serais qu’un cavalier sous ses ordres dans cette expédition.

Après avoir ordonné à un de ses domestiques de me préparer un bain, et mis son divan à ma disjosition, il sortit avec Gheck-Ghemal pour choisir et faire préparer les chevaux que nous devions monter le soir,

A ce moment, un coup de canon parti du rivage me fit tressaillir. C’était le Cambodje qui rappelait tous les passagers à bord une heure juste avant son départ. Je regardai le hrave garçon qui depuis la veille me servait de guide et d’interprète, et j’éprouvai un véritable chagrin à la pensée que j’allais être obligé de me séparer de lui.

De son côté, il paraissait très-ému.

— Eh bien, Amoudou, lui dis-je, tu vas me quitter! c’est à peine si tu as le temps de regagner le bord; dis-moi ce qui te revient pour ton salaire, et...

— Alors vous me renvoyez, Saëb, me répondit le pauvre diable d’un air piteux.

— Non ! mais tu vois bien que je ne puis te garder.

— Pourquoi ?

— N’es-tu pas engagé comme chauffeur à bord du Cambodje ?

— Amoudou ne s’engage jamais que d’un port à un autre, ce qui fait qu’il peut débarquer quand -il veut...

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— Alors tu resterais avec moi volontiers?

— Tant que vous ne serez pas las de mes services, Sacb. Je connais toutes les côtes de ces mers, et puisque vous voyagez, je pourrai vous être d’une très-grande utilité; je sais faire la cuisine et panser les chevaux, avec cela nous pouvons aller partout.

La question de salaire fut vite résolue, et le brave garçon me jura qu’il me suivrait jusqu’au bout du monde. Pour moi, je ne saurais dire à quel point je fus satisfait de cette acquisition.

Pour un voyageur sérieux, dont le but est l’étude et l’observation des pays qu’il visite, qui tantôt à cheval, tantôt en canot, tantôt à dos de mulet ou de chameau, tantôt à dos d’éléphant ou dans une voiture à bœufs, ne s’inquiète que médiocrement de ses aises, un bon domestique est la chose la plus précieuse que je connaisse.

Outre qu’il est chargé de veiller aux provisions, aux campements, à la couchée, il devient en peu- (le temps un compagnon qui rompt la monotonie des solitudes, qui vous amuse par ses réflexions toujours naïves et curieuses, et souvent même pleines d’imprévu; il fait des études de mœurs à sa manière, études dont il faut savoir faire son profit, car (piand il est familier comme Amoudou avec les contrées qu’on traverse, il vous en apprend plus en vous disant juste et vrai, sans exagération, sur les mœurs intimes et les coutumes, que des mois d’observation ne pourraient vous en révéler. Puis il sert de trait d’union entre les habitants d’un village que vous traversez et vous; uiv

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quart d’heure après que votre tente est posée, que votre repas du soir, riz ou poule bouillie, commence à chanter dans le chombou de cuivre, il court partout, visite l’un et l’autre, raconte sur votre personne des histoires destinées à vous faire bien venir; et il est rare qu’il ne vous organise pas une réception pour le soir, qui vous permet d’augmenter votre moisson d’observations.

Bien que l’Anglais qui nous avait quittés le matin avec tant de sans-gêne, eût sans aucun doute donné la nouvelle à bord de l’enlèvement des deux passagers, le Ccimbodje n’en leva pas moins l’ancre à l’heure fixée pour son départ, que nul n’avait le droit de retarder, même pour les motifs les plus graves. Le coup de canon d’adieu nous apprit qu’il quittait la passe d’Aden...

A cinq heures, le Moulah nous fit servir un repas abondant, composé de volailles, de mouton rôti et de fruits, et il nous annonça que, d’après des renseignements certains qu’il venait de recevoir, la tribu des Mochtalah étant campée à deux jours de marche au plus, le moyen le plus simple de retrouver nos compagnons était d’aller droit au campement, sans se laisser distraire sur sa route par des recherches qui pourraient être infructueuses, et que là, il se faisait fort d’obtenir du check que lui-même fit rechercher ses cavaliers et les obligeât à restituer ileurs captifs.

I A l’heure juste où le soleil abandonne la plaine de sable que la brise de mer vient rafraîchir un peu, nous nous mîmes en selle et traversâmes lès rues étroites d’Aden au petit pas et dans l’ordre

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suivant ; le Moulah et Check Ghemal en tête; Amoudou et moi en seconde ligne, et derrière nous, deux par deux également, les vingt cavaliers du douar de Check Ghemal.

• On devine mes impressions.

J’avais hâte de voir mes deux jeunes compagnons arrachés des mains de ces nomades, qui ne s’étaient emparés d’eux que pour les réduire en esclavage, et les soumettre aux travaux les plus durs et souvent les plus répugnants, car l’Arabe ne désire dçs esclaves que comme un moyen de se procurer le plus de loisir possible.

L’incertitude où je me trouvais sur leur sort m’empêchait d’apprécier à sa valeur la situation que le hasard m’avait faite.

J’allais traverser le désert qui s’étend du rivage de la côte arabe aux montagnes de l’Hcdjaz, pénétrer en pleine Arabie sous les tentes d’une de ces tribus nomades qui ne reconnaissent d’autre chef suprême qu’Allah,et qui répondent à l’Iman de Mascate, qui se prétend leur suzerain et leur réclame l’impôt : « Nous ne pouvons t’offrir, comme nos pères, que l’ombre de nos chevaux, b

On prétend, mais je dois avouer que je n’ai pas été à même de le vérifier, que, pour conserver cette apparence de droit féodal et consacrer le vasselage des tribus les plus puissantes, chaque année un envoyé de riman de Mascate parcourt les plaines de l’Arabie Heureuse et la partie du désert nominalement soumise à l’imanat, s’asseyant quelques minutes à l’ombre du cheval de chaque chef, comme pour prendre possession de l’impôt illusoire que ces

peuplades consentent à accorder, et il doit s’asseoir en prononçant les paroles suivantes :

— Check Ghemal-ben-Metor, je m’asseois à l’ombre de ton cheval, au nom de l’Iman de Mascate.

Et Glieck Glicmal-ben-Metor doit répondre :

— Qu’ Allah conserve l’Iman de Mascate, descendant de Mohamed.

Ceci fait, la tribu donne une fête à l’envoyé, qui continue ensuite sa tournée, reçu partout de la morne façon.

Chose curieuse à noter, il paraît que l’envoyé, fût- il mourant de soif et de faim, ne trouverait pas dans la tribu un verre de lait et une grillade de mouton, avant d’avoir prononcé les paroles consacrées par l’usage, et que le chef lui ait répondu. Comme il représente l’Iman, on croirait tout de suite à une tentative pour changer l’impôt, tout honorifique et qui ne représente qu’un hommage, en un impôt plus sérieux, consistant en une redevance de chameaux et de moutons.

Les gens ferrés sur la casuistique orientale prétendent en effet que si, avant de prononcer les paroles consacrées par l’usage, l’envoyé de l’Iman parvenait à se faire offrir du lait et du mouton grillé, et qu’il les reçût en prononçant par exemple les paroles suivantes :

— Check Ghemal-ben-Metor, j’accepte dix chamelles semblables à celle qui a produit ce lait et vingt moutons semblables à celui qui a donné cette chair, au nom de l’Iman de Mascate...

Immédiatement et par ce fait seul, la tribu serait imposée, au profit de l’Iman, d’une redevance^

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anmielle de dix chamelles et de vrnirt moutons; et à partir de ce moment, le droit primitif ayant été changé en un autre, il paraît (pie l’impôt ne ferait qu’augmenter chaque année, et dans de telles proportions que la tribu en arriverait à émigrer plutôt que do payer... ni plus ni moins qu’en certaines contrées d’Europe.

Ce qui doublait pour moi le prix de cette excursion au milieu des nomades, c’est qu’elle était exempte de tout danger, faite en compagnie d’un prêtre musulman dont l’influence sur les habitants du désert était certainement bien supérieure à celle de l’Tman dont je viens de parler; et l’on avouera que cette satisfaction que j’éprouvais était des plus légitimes, si l’on veut bien songer au motif de notre expédition.

A peine avions-nous dépassé les dernières maisons d’Aden, que je vis le Moulah et Check Ghemal, avec deux ou trois tours de corde en poil de chameau, resserrer leur burnous blanc autour de leur taille... et en me retournant, j’aperçus les cavaliers de notre escorte faire la même manœuvre.

— Attention, me dit Amoudou, et si vous n’êtes point fort cavalier, tenez-vous ferme avec les mains à votre selle...

On sait que le devant des selles arabes arrive à la poitrine du cavalier, que le dossier est encore plus élevé, ce qui fait que l’on est comme enchâssé dans sa selle, et qu’avec un peu d’habitude on peut dormir à toute allure.

Amoudou venait à peine de m’avertir, qu’à un sifflement aigu et prolongé de Check Ghemal, tous

les chevaux se redressèrent, et allongeant le cou brusquement, sans transition s’élancèrent au galop. Ce fut pendant quelques minutes une course pleine de charmes et de saveur imprévue; la fraîcheur relative de la nuit augmentée par notre vitesse, venait rafraîchir nos poumons embrasés. L’allure de nos chevaux arabes, magnifiques pur-sangs, dont la généalogie se conserve d’âge en âge dans les tribus, n’avait rien de dur ni de saccadé; tout au contraire elle portait au sommeil, et j’eusse sans aucun doute cédé avec bonheur à cette invitation, si les réflexions sans nombre qui venaient m’agiter et l’étrangeté de notre situation ne m’eussent tenu éveillé malgré moi.

Arnoudou, qui n’avait pas les memes raisons que moi pour chasser le repos, après s’être assuré contre tout accident en réunissant par deux ou trois tours de corde les deux côtés de sa selle, me demanda la permission de sommeiller quelques heures, ce qui lui fut immédiatement accordé.

Bientôt il me sembla que nos chevaux augmentaient considérablement leur vitesse. Leur première allure n’était que pour s’échauiïer peu à peu. Au bout d’un instant, je fus obligé de me courber sur ma selle; la rapidité de notre course était telle, que recevant l’air de face, il me semblait à tout moment que la respiration allait me manquer.

Les deux Arabes qui couraient devant moi, et dont la silhouette blanche se détachait parfaitement dans la nuit, semblaient ne faire qu’un avec leurs montures, qui avaient atteint en ce moment l’allure d’un cheval de course.

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Ils allaient devant eux sans échanger une parole, dévorant l’espace, et nous les suivions, soulevant autour de nous des nuages de poussière rougeâtre qui me prenait à la gorge, et dont ils ne paraissaient point se soucier.

Combien allait durer cette course vertigineuse? Avions-nous des relais sur la route? car il ne pouvait me venir un instant à l’esprit que les mêmes chevaux fussent de force à nous conduire de ce train jusqu’au lieu de destination?... Telles étaient les questions qui me préoccupaient et que je ne pouvais résoudre, n’ayant pas encore voyagé en .4rabie dans de pareilles conditions.

La nuit entière s’écoula sans le moindre temps d’arrêt, sans la moindre diminution dans notre vitesse, et, ce qu’il y a de plus extraordinaire, sans que les nobles animaux qui nous portaient accusassent la moindre fatigue.

Aux premières clartés du jour, voulant m’assurer par moi-même de l’état de ma monture, je lui passai la main sur la croupe, sur les flancs et sur le cou : sa peau était légèrement moite, et fraîche comme celle des chevaux en parfaite santé ; la robe entière n’avait pas une goutte de transpiration.

Pendant la nuit, nous avions franchi une des chaînes de l’IIedjaz et, au lieu de la plaine sablonneuse, aride, s’étendaient devant nous de vastes pâturages qui, quoique composés d’herbes dures et courtes entremêlées d’absinthe sauvage et de buissons, étaient excellents pour la nourriture des vastes troupeaux de moutons qui font la richesse de cette partie de l’Arabie.

Çà et là, quelques bouquets d’arbres rabougris,, entoures d’un gazon plus vert, indiquaient la présence de sources ou de puits, prés desquels les caravanes ou les bergers nomades, gardiens des troupeaux de la tribu, sont toujours sûrs de trouver des auges grossières pour faciliter l’ abreuvement de leurs animaux.

Cbeck Ghemal et le Moulah se dirigèrent vers un de ces bosquets plus touffus que les autres, au milieu duquel coulait une source assez abondante pour suffire à nos besoins et l’on décida que nous passerions la journée dans ce campement, pour nous éviter de voyager pendant la chaleur, et surtout pour faire reposer nos chevaux, qui, après avoir fait trente lieues en moins de dix heures, paraissaient moins fatigués que nous.

Pour moi, je ne crains point de l’avouer, j’étais â bout de forces, et je me demandais avec une certaine appréhension s’il me serait possible, le soir venu, de continuer ce voyage. Amoudou qu’il fallut réveiller, sauta à terre aussi frais et dispos que s’il eût passé la nuit dans son lit, et m’assura qu’ après un bon bain et une journée de repos, je ne m’apercevrais plus de rien.

Les chevaux, débarrassés de leurs selles, furent laissés en liberté, ce dont ils profitèrent immédiatement pour faucher à belles dents le gazon du bosquet...

Pour moi, la faim dut le céder au sommeil, et je m’étendis sur une couverture qui sembla aussi douce à mes membres 'fatigués que le lit le plus moelleux.

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11 était écrit que je n’aurais dans celle sauvage contrée que de terribles réveils. En effet, loi-sque j’ouviâs les yeux, j’aperçus tous les chevaux sellés et prêts à continuer leur route. Le soleil était sur son déclin : j’avais dormi jusqu’à ce moment, et nul, pas même Amoudou, n’avait osé m’éveiller pour m’apprendre la sinistre nouvelle.

En voyant la lifïure contractée de mon domestique, et l’air sérieux et courroucé avec lequel le le Moullali et Check Gliemal me regardaient, j’éprouvais un serrement de cœur impossible à rendre. J’entrevis la vérité sans oser y croire... et j’allais interroger pour échapper à cette affreuse anxiété, lorsque la voix grave du Moulah vint rompre ce pénible silence.

— Vos compagnons ont été assassinés cette nuit dans un des nombreux défilés des montagnes de i’IIedjaz que nous avons traversés...

Et comme f étonnement et l’horreur me paralysaient, Check Ghemal ajouta, comme pour expliquer ce meurtre odieux :

— Vos amis avaient de trop belles armes ; il eût fallu les restituer en même temps que les captifs : c’est ce qui a causé leur mort. Quand on lient à la vie, on ne vient pas au désert montrer à des nomades, des carabines qui tuent des chacals à une demiheure de marche de distance.

— Quoi ! on ne les aurait tués que pour s’emparer de leurs armes !

— Il n’y a pas d’autres motifs à cet acte, me répondit le Moulah : et, m’entraînant par le bras à

quelques pas des cavaliers, il ajouta plus bas r I Clieck Ghemal et ses hommes ne demanderaient qu’à vous en faire autant; vous n’avez donc point remarqué de quel œil ils regardent tous votre revolver et votre carabine dont le système leur est inconnu. Si vous n’étiez leur hôte, etsurtoutle mien, vous ne traverseriez point ces montagnes une seconde fois.

— Dans quel but me dites-vous cela, puisque je ne cours aucun danger pour le moment?

— C’est pour vous faire comprendre que vous ne pouvez espérer de venger vos amis. Ils ont été nos hôtes, nous avons fait notre devoir en poursuivant leurs ravisseurs. Du moment où ils sont morts, il n’y a plus rien à faire, et vous ne trouveriez pas un seul des cavaliers de Cbeck Ghemal qui consentît à faire un pas pour venger sur un des siens la mort d’un giaour... que dis-je, venger? ils se feraient tous massacrer plutôt que de vous permettre de toucher à un cheveu de la tête d’un nomade. Je dois même vous dire, et vous me comprendrez, car vous connaissez nos mœurs que ce n’est point à votre considération, ni même, à proprement parler, pour vos amis, que Check Ghema' et ses hommes s’étaient mis en campagne... En violant les lois de l'hospitalité, les cavaliers nomades avaient insulté Check Ghemal et tout son douar; et c’est surtout pour demander la réparation de cette injure que le chef était monté à cheval... Vos amis sont morts, je vous le répète, vous n’avez rien de mieux à faire que de rentrer à Aden avec nous, sans demander à un Arabe du désert ce qu’il ne vous ac-

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conlora jamais, c’cst-à-dire de poursuivre un des .siens.

Le raisonnement ‘du Moulah était sans réplique. Je le priai seulement de me dire comment la nouvelle de cet épouvantable événement lui était pan venue.

— Malgré la confiance que je cherchais à vous inspirer, me répondit-il, je craignais beaucoup pour vos amis. C’est môme à cause de cela que je m’étais joint à vous, pour interposer mon autorité en cas que nous fussions parvenus à temps jusqu’au chef des Mochtalah; car pour agir directement sur les ravisseurs, il ne fallait point y songer ; se sentant poursuivis, ils eussent commencé par sacrifier leurs prisonniers. Une heure environ après notre campement dans cette oasis, deux cavaliers que j’avais envoyés à la découverte conduisirent auprès' de moi un nomade qui gardait ses troupeaux sur la descente de la montagne, et qui avait assisté, au petit jour, au massacre de vos deux compagnons, dans ce ravin à droite, à deux portées de ftisil de la gorge principale de l’Hedjaz que nous avons traversée nous-mêmes pour gagner la plaine.

» Je donnai aussitôt l’ordre d’aller à la recherche des cadavres, de les enfouir sous les sahles pour les soustraire autant que possible aux chacals, et de placer quelques pierres sur le lieu de leur sépulture pour les retrouver plus tard si besoin était.

» Tout ceci est exécuté : et mes cavaliers ont rapporté dans un sac que voici, les vêtements de ces malheureux ainsi que quelques papiers que je remets entre vos mains... Maintenant, si vous m’en

7i VOYAGE AU PAYS DES BAYADËRES.

croyez, nous allons monter à cheval et rentrer à , Aden. »

J’ai déjà vu partir pour un monde inconnu nombre d’amis et de parents; mais je ne sache pas que la mort d’aucun d’eux m’ait aussi profondément affecté que la fin tragique de ces deux pauvres jeunes gens, qui allaient à Manille occuper un poste élevé dans l’administration de celte colonie espagnole. Amoudou était inconsolable, il s’accusait hautement d’être la cause de cet épouvantable événement.

— J’aurais dû les accompagner quand ils ont quitté la tente de Check Ghemal, disait-il à chaque instant; et sa grosse figure honnête et bonne était inondée de larmes. Je ne pouvais parvenir à le consoler...

Check Ghemal, lui aussi, paraissait profondément affecté; j’en fus heureux, car il me répugnait de partager l’opinion du Moulah sur son compte.

Nous recommençâmes ce soir-là la course insensée, vertigineuse de la veille, et au lever du soleil nous rentrions à Aden après trente-six heures d’absence, et ayant parcouru environ soixante lieues sur les mêmes chevaux. Au dire de Check Ghemal, cela méritait même pas le nom de course... Il se pourrait que les Arabes soient portés à l’exagération quand il s’agit de leurs chevaux ; toujours est-i.. qu’un parcours de cinquante à soixante lieues, sani halte ni repos, ne paraît un tour de force à aucun d’eux, et qu’il faudrait des volumes pour relater les légendes sans nombre qui ont cours sur les exploits des chevaux arabes.

Je déposai entre les mains de notre agent con- .sulaire d’Aden les vêtements ainsi que les papiers

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des deux malheureux que je n’avais pu sauver; el après constatation de leur décès, le tout fut expédié aux autorités de Manille.

Cette sinistre aventure modifia considérablement mes projets. Au lieu de gagner Mascate par la côte arabe, en émaillant la route d’excursions à l’intérieur, puis de me rendre dans l’Inde par Bombay, comme j’en avais d’abord l’intention, je résolus, après une courte visite à Moka, de remettre à une autre époque mon voyage en Arabie, et de prendre le premier paquebot à destination de l’île de Ceylan.

Moka est à environ une demi-journée de navigation au-dessus d’Aden, et je dois avertir le touriste que la vue de cette ville ne vaut point la peine qu’on se donne pour s’y rendre, surtout à l’époque des grandes chaleurs. Des . toits plats, des murailles blanchies à la chaux et sans autre ouverture sur le dehors que la porte, des rues étroites pour en rendre les abords plus difficiles au soleil : grand ou petit, voilà le village arabe, et je défie d’en faire une description plus intéressante.

Moka doit cependant à son commerce d’exportation de café d’être un peu plus importante qu’Aden. Son port a quelque animation à l’époque de la récolte ; mais cela dure peu, et les quelques barques choullah’s qui y dorment au soleil pendant sept à huit mois de l’année, ne paraissent être là que pour y produire un effet de paysage.

Je n’étonnerai personne en disant qu’il en est de Moka puor le café, comme de la Champagne pour les vins.

Le district de Moka ne produit pas même la mil-

lièrne partie du cale qui se consomme dans le monde entier sous son nom. Tous les cafés de l’Inde, de l’Arabie et de l’Egypte s’expédient dans le commerce sous le nom de moka; et je dois avouer <fu'avant de l’avoir vu au lieu même de production, le noyau de ce café m’était entièrement inconnu. A .1,-t égard, je désire rectifier une légère erreur, qui, ■Kins avoir une influence directe sur les destinées di‘ l’humanité, est une preuve de plus de la facilité avec laquelle les romanciers voyageurs décrivent ce qu’ils n’ont pas même pris la peine d’observer en gravure.

S’il est une phrase toute faite, c’est celle qui consiste à appeler le café, suivant sa provenance : la délicieuse fève de Costa-Rica, de Manille ou de Moka; ou, pour varier ; la graine parfumée de Rio, de Bourbon ou de la Martinique.

Le café n’est ni un grain, ni une fève : c’est le noyau d’un petit fruit de la grosseur et de la forme d’une cerise, qui rougit en mûrissant, et qui manque pas d’une certaine saveur; les enfants surtout en font une grande consommation.

Amoudou prétend que ce fruit est le meilleuî* spé ' cifique contre la fièvre, Je lui laisse toute la responsabilité de son opinion.

.Après vingt-quatre heures d’un ennui mortel, car les distractions que peut procurer une promenade à travers les caféiers sont vite épuisées, nous reprîmes le chemin d’Aden avec l’embarcation arabe qui nous avait amenés, et nous arrivâmes à bon port, sans autre désagrément que celui d’un retard de cinq ou six heures, causé par une soAile de vent qui nous avait forcés de louvoyer.

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En menant pied à terre, je me rendis chez M. de Conil, notre consul, et tout en gravissant péniblement les rochers sur lesquels est bâti son bétel, je me demandais comment j’allais employer mon temps jusqu’au prochain paquebot.

La première parole de l’aimable représentant de noire pays fut une réponse à cette pensée, car il m’apprit que V ErymanÜie, navire des Messageries, qui faisait le service de Ceylan à Calcutta, et qui avait été envoyé en réparation à Suez, faisait un voyage supplémentaire en rentrant à son port d’attache, et qu’il était attendu à Aden pour le lendemain.

Cette nouvelle me causa le plus sensible plaisir. J’avais hâte de quitter ces rivages désolés, qui réveillaient en moi de si récents et si pénibles souvenirs.

Le lendemain matin, en effet, à sept heures, ï Erymitnlhe mouillait en rade, n’ayant que la poste à déposer et à prendre et pas de cbarlmn à faire ; à onze heures précises, il levait l’ancre avec deux passagers de plus, Amoudou et moi, et s’enfonçait à toute vapeur dans la mer des Indes.

Lorsque les rivages d’Arabie ne furent plus qu’une longue ligne bleuâtre se confondant presque avec les eaux de l’Océan, mes yeux involontairement se mouillèrent de larmes, et de la main j’envoyai comme un dernier adieu à ceux qui reposaient sous les dunes de sable de l’Hedjaz.

Après quelques heures de marche, une forte brise se leva de l’est, et chassant devant elle le vent brûlant d’Arabie qui avait régné une partie du iour.

vint rafraîchir nos poitrines embrasées. Le temps devint délicieux.

• Je me mis à examiner mes nouveaux compagnons de voyage, qui, partis ensemble de Marseille, avaient déjà eu le temps de se connaître, de se diviser par groupes, suivant les positions, les fortunes présumées et les goûts.

L’Océan était aussi calme qu'un lac, et tout le monde jouait... soit aux échecs, aux cartes ou au jaquet, soit à cet humble jeu de bouchon, délices des guinguettes, et qui fait fureur à bord pendant les longues traversées. Quelques Anglais gymnasiarques se suspendaient aux barres des échelles avec cette grâce inimitable que le crayon de Cham ou de Bertall pourrait seul décrire; tandis qu’un coiffeur et un maître d’armes, qui se rendaient à Saigon , contaient fleurette en un français de barrière à une sous-maîtresse allemande qui allait faire une éducation à Java.

Il fallait voir comment cette honnête fille se rengorgeait, croyant sans aucun doute avoir rencontré la fine fleur de la galanterie parisienne.

J’ai remarqué qu’en voyage les étrangères prennent presque toujours les perruquiers français pour lies princes déguisés.

Dix jours s’écoulèrent avec cette monotonie, interrompue seulement de temps à autre par une bande de poissons volants qui s’abattaient sur le pont, ou la vue de quelques marsouins qui suivaient le sillage du navire, et à qui on s’amusait à jeter le harpon, sans que la vitesse de notre marche ait jamais permis d’en attraper aucun

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Les Anglais conlinuaieni leurs exercices, les échecs et mat allaient leur train, le coiffeur avait fini par • oircir le professeur d’escrime dans l’esprit de la IJerlinoise; il avait été à son tour battu par un gflicier, qui a\’hit dû céder la place à un négociant de bordeaux, qui avait repassé la clef de la cabine à un acheteur de graines de vers à soie du Japon... et l’on commençait déjà à faire des cancans entre hommes, pour se désennuyer... lorsque le cri de Terre! retentit dans la hune. Bientôt après, une bande noire à dentelures inégales se détacha à l’horizon. C’était Ccylan !

Comme nous ne pouvions arriver de. nuit, à cause de la difficulté des passes, nous nous rapprochâmes le plus possible de la cote, et au coucher <lu soleil le commandant fit stopper pour attendre le lendemain.

Je jetai avidement mes regards sur les rivages de cette île si vantée. Le soleil allait disparaître dans les flots, enveloppant la terre, couverte d’une végétation dont rien ne saurait rendre la richesse, d’une de ces dernières teintes violettes qu’on ne voit que dans ces chaudes latitudes. Seul le pic d’Adam se détachait en plus sombre sur la masse... Ln quelques minutes, ce spectacle magique s’effaça sans gradations crépusculaires, et tout disparut dans la nuit.

On sait que dans les contrées voisines de l’équateur la nuit succède aü jour sans crépuscule appréciable.

Je restai longtemps encore à rêver, appuyé sur les bastingages, à cette mystérieuse et grandiose

terre de l’Inde, que l’on ne quitte jamais sans rc^u’et, et que l’on revoit toujours comme Une seconde patrie. Je songeais à tous ces cœurs amis que j’avais laissés à Karical, à Pondichéry, au Bengale, à llayderabad, à Delhi, et qui ne s’attendaient pas à me revoir sitôt.

Je ne descendis dans ma cabine que fort avant dans la nuit. Quand je me réveillai, le navire était en marche, et j’arrivai sur le pont juste assez à temps pour le voir entrer dans le port et jeter l’ancre.

En lace de nous, à une portée de lusil à peine, la ville de Pointe-de-Galles s'étendait en demicercle; tout autour ce n’étaient qu’arbres tleurs, et verdure'; les pieds des cocotiers baignaient dans la mer, reliés les uns aux autres par des milliers de lianes qui ressemblaient à des cordages fleuris. Je défie l’aine la moins prédisposée aux sentiments de la nature, de ne point se sentir extasiée en face de cette île enchanteresse où les poètes indous placent le paradis terrestre, et que pas un voyageur n’a pu visiter sans désirer y finir ses jours.

Je fus bientôt prêt, et une petite embarcation du genre pirogue, creusée dans un tronc d’arbre cl maintenue en équilibre par un balancier, habilement manœuvrée par deux vigoureux Cyngalais, en f|uelqucs minutes me conduisit à terre avec mon fidèle Amoudou.

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